L'avocate ukrainienne, Tetiana Shevchuk, membre du conseil d’administration de l’ONG ukrainienne Anti-Corruption Action Centre (AntAC) est l'invitée de RFI ce 20 août. La directrice adjointe du cabinet du président ukrainien Volodimir Zelensky, a été limogée mercredi après avoir été mise en cause lors d'une opération anticorruption. Une affaire qui intervient en période de turbulences politiques. RFI : Une fois de plus, des membres de l’entourage du président ukrainien sont visés par une opération anti-corruption. Le président Zelensky a limogé mercredi l’adjointe de son chef de cabinet. Est-ce qu'il a pris la bonne décision ? Tetiana Shevchuk : Je pense que c'est la bonne décision car cette personne, l'adjointe du chef de cabinet, madame Moudra, était impliquée dans une affaire de corruption. Il est donc préférable, dans l'intérêt de l'enquête mais aussi de la situation politique du président, de mettre fin à ses fonctions. Qu'est-ce que cette affaire, ce nouvel épisode, nous dit sur la corruption au plus haut niveau du gouvernement ukrainien ? Il s’agit en fait de l’affaire dont l’enquête a débuté il y a un an. En novembre dernier, les premières révélations ont été faites concernant un vaste réseau de corruption au sein d’une entreprise du secteur de l’énergie. On a aussi appris les liens entre cette entreprise et l’entourage proche du président. Et il s’agit en fait de la suite de cette enquête. C'est le nouvel épisode de ce que les enquêteurs et les procureurs ont découvert. D'après vous, est-ce que le président Zelensky devrait faire le ménage dans son entourage ? Bien sûr qu'il devrait ! Parce que, c'est en fait sa promesse électorale de ne tolérer aucune corruption au sein de son entourage. Et il a promis de lutter contre la corruption en général. Mais c'est également important, pour la stabilité de la société en temps de guerre, de savoir que le gouvernement agit honnêtement, et non pas pour servir ses propres intérêts corrompus. Est-ce que le président en fait assez pour lutter contre la corruption ? À mon avis, pour l'instant, il n'en fait pas assez.... Parce qu'il ne suffit pas de limoger les personnes impliquées dans des affaires de corruption. Il devrait se montrer plus proactif dans ce domaine. Il devrait soutenir davantage les réformes en matière de lutte contre la corruption et d'intégration européenne, afin d'accélérer, cette lutte contre la corruption. Est-ce que vous avez toujours confiance dans le président Zelensky malgré les affaires ? Je n'ai pas de certitude. J'ai un espoir. Parce que nous sommes en période de guerre. Il est très important que toutes les pensées et toutes les actions du président soient concentrées sur l'effort de guerre, et pas sur d'autres dossiers. J'espère donc sincèrement que le président Zelensky comprend cela. À lire aussi«Pour Mykhaïlo Fedorov, ex-ministre de la Défense, des élections sont possibles en Ukraine» Mardi, l’ancien ministre de la Défense Mykhaïlo Fedorov s'est adressé aux Ukrainiens. Plus d'un mois après avoir été limogé, il a ouvertement critiqué le président et notamment dénoncé la corruption. Est-ce que vous partagez son analyse ? D'une manière générale, je partage son analyse selon laquelle nous sommes confrontés à un problème structurel au sein du gouvernement. Et la corruption est le premier ennemi de l'Ukraine, après la Russie. Et c'est quelque chose qui, en réalité, complique la lutte contre les Russes. Et nous devons nous unir pour gagner cette guerre. Mais je ne suis pas d'accord avec Monsieur Fedorov quand il dit que la seule façon de régler ces problèmes est d’organiser des élections. Votre organisation lutte contre la corruption depuis des années, depuis 2012. Vous êtes d'accord avec Fedorov quand il parle corruption mais pas quand il réclame des élections démocratiques, c'est ça ? En général, bien sûr, nous soutenons l’idée que l’Ukraine doit retrouver la voie de la démocratie et organiser des élections à un moment donné. Mais nous ne voyons pas comment il serait possible d’organiser ces élections en temps de guerre, alors que les Russes bombardent activement l’ensemble du territoire ukrainien, alors que les militaires ne peuvent ni voter, ni se faire élire. Il y a tellement de problèmes techniques liés à l’organisation des élections que, malheureusement, dans cette phase intense de la guerre, il semble impossible de les organiser. Si je vous comprends bien, vous estimez qu'il est impossible d'organiser des élections pendant la guerre ? Oui, à cause de la situation en matière de sécurité. Mais Fedorov dit aussi que « L’Ukraine a maintes fois réussi ce que le monde croyait impossible. Nous pouvons trouver des solutions. » Est-ce que vous le croyez ? C'est une prise de position très politique. Donc, s'il est capable, en tant qu'homme politique, de proposer une telle solution, on peut bien sûr lancer un grand débat de société pour savoir si c'est possible. Mais les experts estiment généralement que c'est impossible d'organiser des élections, contrairement à ce qu'il promet. Donc, il ne fait que de la politique quand il dit ça ? Oui. Mykhaïlo Fedorov est très populaire. On le voit avec ces manifestations à répétition depuis qu'il a été limogé à la mi-juillet. Est-ce que tout cela affaiblit le président Zelensky ? C'est l'impression que l'on a....Parce que Fedorov était son plus proche allié. Il était le dernier membre de son équipe de campagne, avant les élections de 2019. Donc, Fedorov connaît toutes les faiblesses du gouvernement de Zelensky. Il incarne lui-même cette partie jeune et passionnée des cercles politiques, ceux qui sont innovants. Au cours des six derniers mois, il a montré aux Ukrainiens que la guerre pouvait être gagnée, que nous pouvions prendre l’avantage sur les Russes. Et cela passe par le progrès technologique. Il a promis et lancé d'importantes réformes dans le secteur militaire qui ont été soutenues par l'opinion publique. C'est donc un redoutable concurrent pour Monsieur Zelensky. Est-ce que votre ONG, Anti Corruption Action Center, a pris part aux manifestations de soutien à Fedorov ces dernières semaines ? En tant qu'organisation, nous n'avons pas vraiment soutenu ces manifestations. C'est un mouvement spontané de la population, juste des gens qui descendent dans la rue pour dire ce qu'ils pensent. Mais les membres de l’organisation, à titre individuel, l'ont soutenu. Parce que notre intention n’était pas seulement de défendre Fedorov après son limogeage. Nous étions là pour montrer que nous désapprouvons les décisions susceptibles de nuire au déroulement de la guerre. Ces choix peuvent profiter non pas à des réformes anti-corruption dans le secteur militaire, mais en réalité à des groupes d’intérêts particuliers au sein de ces industries de défense. Vous pensez que ça avait un intérêt de prendre part à ces manifestations ? Tout à fait. Simplement parce que, encore une fois, notre espace démocratique est restreint en raison de la situation de guerre. Et c'est malheureusement l'une des rares occasions où nous pouvons montrer au gouvernement que nous ne soutenons pas ses actions ou que celles-ci ne sont pas bonnes. Je pense que le changement de commandant en chef, a contribué au succès, de cette, manifestation. Donc, en partie, ça a eu des conséquences positives. Est-ce que vous êtes inquiète pour les semaines qui viennent ? Bien sûr. Il y a beaucoup d'incertitudes. Surtout concernant ce qui se passe sur le front, sur le terrain. On se demande si nous serons prêts avant l'hiver. Et, vous savez, toute cette instabilité politique ou ces jeux politiques, ça ne m'aide pas vraiment à être plus sereine. À lire aussiUkraine: Volodymyr Zelensky limoge une nouvelle cadre de son cabinet dans une affaire de corruption