L'Atelier politique

« Gouverner, c'est prévoir ; et ne rien prévoir, c'est courir à sa perte », dit une maxime bien connue. Même si cette expression est parfois galvaudée, tentons de nous intéresser à la politique au sens noble du terme. L’ambition de cette émission est donc de réfléchir à ce que la France et le monde pourraient devenir dans dix, quinze, ou vingt ans. Dressons d’abord une sorte d’état des lieux avant de nous lancer dans cet exercice prospectif. Dans cette perspective, l’Atelier politique s’articule autour de 4 séquences : la France maintenant, La France demain, le monde maintenant et le monde demain. Réalisation : Mathias Golshani. Diffusion le samedi à 19h10 T.U. vers toutes cibles.

  1. 3D AGO

    David Cormand : «Jean-Luc Mélenchon veut être le roi du cimetière»

    Invité de L'Atelier Politique, le député européen écologiste David Cormand livre son analyse sur l'attaque américano-israélienne contre l'Iran, revient sur la posture du chancelier Merz face à Donald Trump, dénonce le « passage en force » de Von der Leyen sur le Mercosur et tire la sonnette d'alarme sur la dérive de Jean-Luc Mélenchon. Iran : « C'est potentiellement le pire qui arrive » L'opération militaire coordonnée entre les États-Unis et Israël contre le régime iranien laisse-t-elle espérer un Moyen-Orient plus apaisé ? David Cormand ne cache pas son pessimisme. « J'ai peur que non », répond-il d'emblée. Il rappelle les précédents : l'Irak après le 11 septembre, la Libye. « À chaque fois, les puissances occidentales ont fait tomber des dictateurs — dont il ne s'agit pas ici de faire l'apologie — mais la motivation profonde de ces interventions n'est pas le bien des peuples sur place. » Sur la justification avancée par Donald Trump — l'Iran à quelques semaines de la bombe atomique, David Cormand est direct : « C'est évidemment complètement grotesque. » Et quand Trump fixe ses objectifs, « il parle de la sécurité des États-Unis et dit au peuple iranien : ça sera à vous de régler les choses. » Agir avec ces motivations, estime-t-il, « c'est potentiellement le pire qui arrive. » David Cormand reconnaît la légitimité de l'espoir des Iraniens en exil. « Ces sentiments sont légitimes. » Mais agir « en dépit du droit international, sans préparer le jour d'après de façon sérieuse », c'est selon lui s'exposer à des lendemains qui déchantent.   Le droit international, une ligne à ne pas franchir Face aux déclarations explicitement menaçantes de Khamenei et Ahmadinejad contre Israël, l'État hébreu n'était-il pas fondé à agir préventivement ? David Cormand ne conteste pas la nature du régime. « Ce sont des intégristes fanatiques antisémites atroces depuis 42 ans. » Mais il refuse l'argument du droit préventif. « Dans le droit international, il n'y a pas de droit préventif à se défendre. Qui décide du niveau de menace qui autorise de déclencher le feu guerrier ? » Accepter ce principe, poursuit-il, revient à dire que chaque État peut unilatéralement évaluer une menace et frapper. « On voit bien où cela peut mener. »   La France et ses engagements dans la région Sur le déploiement du porte-avions Charles de Gaulle, David Cormand soutient la décision française. Chypre, touchée par des drones, est membre de l'Union européenne, les accords de soutien réciproque s'appliquent. « La France joue son rôle ».   Merz face à Trump : « Une faute extrêmement lourde » Sur l’attitude du chancelier allemand Friedrich Merz à la Maison Blanche, David Cormand se montre très sévère. La scène : Friedrich Merz, aux côtés de Trump au moment où celui-ci menaçait l'Espagne de sanctions commerciales, sans défendre son partenaire européen. « Il a été en dessous de tout », tranche David Cormand. « Un peu comme un idiot, il faut le dire, à côté de Trump, à devoir être témoin des affabulations habituelles. » Pour lui, c'est « une faute de discernement diplomatique absolument dommageable », d'autant que l'Allemagne « n'est pas n'importe quel pays dans l'Union européenne. » David Cormand va plus loin : l'Allemagne, dont la défense a historiquement reposé sur les États-Unis et sur la France, « donne des leçons en matière de budget de défense » à un pays souverain qui refuse l'usage de ses propres bases. « C'est une mauvaise manière. » Sur les menaces commerciales de Trump envers Madrid, sa position est nette : « Toucher l'un des pays de l'Union européenne, c'est toucher les 27. »   Mercosur : « Un passage en force » David Cormand est très critique sur l'application provisoire du traité de libre-échange avec le Mercosur, décidée par Ursula von der Leyen, malgré une saisine de la Cour de justice européenne par le Parlement européen. Techniquement, explique-t-il, la Commission a suivi la procédure : après validation par la Commission puis par le Conseil, une application provisoire est possible sans ratification parlementaire. « Elle respecte la lettre des traités. De mon point de vue, elle n’en respecte pas l'esprit. » Sur le fond, David Cormand rejette l'argument géopolitique des partisans du traité — résister au protectionnisme trumpiste par le libre-échange. « Trump, ce n'est pas une rupture avec le libre-échange, c'est sa dégénérescence. Vouloir y répondre en continuant le libre-échange sans changer de modèle, c'est une faute historique absolue. » Il relève une ironie : « Le premier pays d'Amérique du Sud à ratifier l'accord pour enclencher l'application provisoire ? L'Argentine de Milei, premier soutien de Trump en Amérique du Sud. »   Europe : « Pas trop d'Europe. Pas assez de fédéralisme » Pour David Cormand, le problème de l'Union européenne n'est pas un excès de pouvoir technocratique mais un déficit démocratique. Sa conviction : le Parlement européen, seule institution issue du suffrage universel européen, doit primer. « L'Union européenne, c'est un outil démocratique qui à 70 ans. C'est une démocratie inachevée. » Il plaide pour un « régime parlementaire fédéraliste européen où le pouvoir est au Parlement européen », estimant qu'en diluant les responsabilités, l'Union « porte atteinte à l'esprit de la démocratie. » Sur l'Ukraine, David Cormand soutient un geste symbolique fort : des parlementaires ukrainiens comme observateurs dans l'hémicycle européen, mais se méfie d'une adhésion accélérée. « L'urgence, c'est que cette guerre s'arrête, que la Russie recule, que le territoire ukrainien soit sécurisé. »   Mélenchon : « Il veut être le roi du cimetière » Il y a dix ans, David Cormand alertait contre le risque d'un populisme de gauche cherchant à combattre l'extrême droite sur son propre terrain. « Celui qui gagne, c'est le plus chimiquement pur. Vous ne pouvez pas être plus populiste que l'extrême droite. » Les propos de Jean-Luc Mélenchon sur l'affaire Epstein ont, selon lui, franchi une ligne. « Ce sont des termes antisémites. Il faut nommer les choses. » Pour autant, David Cormand refuse de rompre avec les listes insoumises aux municipales. « Je ne veux pas diviser la gauche comme il a envie de le faire. Son objectif dans cette affaire, c'est de faire perdre la gauche. Il veut être le roi du cimetière. » La main tendue aux militants insoumis reste, dit-il, la meilleure façon « d'en finir avec les excès de Jean-Luc Mélenchon. »

    39 min
  2. FEB 28

    Bruno Fuchs : «Le Parlement doit contribuer à renforcer l'influence de la France»

    Le président de la Commission des Affaires étrangères de l'Assemblée nationale défend une doctrine française de diplomatie parlementaire. Il alerte également sur la montée des violences politiques. Invité de L'Atelier Politique, il répond aux questions de Frédéric Rivière.   Une doctrine pour mobiliser les parlementaires Bruno Fuchs, député MoDem du Haut-Rhin et président de la Commission des Affaires étrangères, vient de faire approuver un rapport sur la diplomatie parlementaire. Pour lui, le contexte géopolitique rend la démarche urgente. « Le chaos est tel, l'incompréhension de ce que le monde est en train de devenir est telle qu'il faut mobiliser beaucoup plus de forces pour qu'un pays se fasse entendre ». Les parlementaires, forts de leur légitimité électorale, peuvent selon lui « soit renforcer l'action du gouvernement, soit compléter cette action quand les exécutifs sont en conflit ». Sur le mot « doctrine », il tient à préciser : le rapport ne donne pas de doctrine — il dit qu'il faut en établir une. « Le Parlement doit être une force complémentaire qui permet de mieux déployer et renforcer l'influence de la France ».   Complémentarité avec le Quai d'Orsay Bruno Fuchs écarte toute idée de concurrence avec la diplomatie gouvernementale. « C'est clairement établi par la Constitution », dit-il. Chaque parlementaire reste libre de ses initiatives à titre individuel. Il recommande toutefois des réunions de préparation conjointes avec le ministère des Affaires étrangères avant les déplacements sensibles. L'objectif : mieux coordonner les efforts, pas les contrôler. Il cite l'exemple du Togo, où le président lui a confié ne pas avoir vu un ministre français depuis dix ans. « Il y a d'autres pays concurrents de nous. La concurrence est devenue totale et parfois même très violente ».   Le Sénégal, le Maroc, l'Algérie Première application concrète : une commission mixte franco-sénégalaise, réunissant des parlementaires des deux pays autour de deux sujets — le renouvellement du partenariat franco-africain et les questions de mobilité, visas, titres de séjour, regroupement familial. Avec la RDC, l'objectif est de préparer un traité de coopération économique à soumettre aux deux exécutifs. Avec le Maroc, une contribution parlementaire au futur traité d'amitié est en cours. Sur l'Algérie, Bruno Fuchs dit n'avoir jamais cessé de dialoguer avec ses homologues algériens pendant les périodes de crise. « Quand vous avez un discours qui montre que l'intérêt de la France et de l'Algérie est de développer des coopérations, la France a perdu 25% de ses exportations en 2025. Ce n'est pas par hasard. »   Une conférence européenne des présidents de commission Bruno Fuchs a créé une conférence des présidents des commissions des Affaires étrangères de l'Union européenne. Une première réunion s'est tenue. La prochaine, prévue à Bruxelles en avril 2026, devra définir deux ou trois priorités communes. Les thèmes envisagés : la gouvernance multilatérale mondiale, le renforcement de la puissance européenne et la guerre en Ukraine. Sur l'Europe fédérale, il est direct : « C'est l'idée qui défendrait le mieux nos intérêts. Mais ce n'est pas l'idée qui prévaut. »   La suppression du corps diplomatique Interrogé sur la décision d'Emmanuel Macron de supprimer le corps diplomatique en 2022, Bruno Fuchs nuance. Il cite des contre-exemples dans les deux sens, et conclut : « Je pense que c'est bien de donner un peu de métissage dans un système. » Il écarte en revanche le risque de nominations « à l'américaine » en France : « Les conditions de financement des campagnes et de la vie politique sont très codifiées ». Pas de service rendu à des financeurs de campagne, comme aux États-Unis.     Violence politique : « On s'éloigne des principes républicains » Le lynchage à mort de Quentin Deranque à Lyon et la mise en cause de collaborateurs du député LFI Raphaël Arnaud amènent Bruno Fuchs à s'exprimer clairement sur la radicalisation. Il pointe LFI directement : « On voit que LFI ne condamne pas la Jeune Garde. Au contraire, c'est une mansuétude vis-à-vis de cette organisation qui a été dissoute mais qui continue d'exister. » Il cite les propos de Mathilde Panot affirmant que « par tous les moyens, LFI empêchera l'arrivée au pouvoir du RN légalement par les urnes. Donc on est dans un monde de violence, un monde qui n'est plus démocratique, qui ne reconnaît plus les règles de la République. » Il ajoute que la responsabilité incombe désormais au bloc républicain central : « Si vous avez deux ou trois candidats du centre à la présidentielle, ça veut dire qu'ils n'auront pas pris leurs responsabilités et donneront la possibilité aux extrêmes de l'emporter. »   Le Parlement citoyen de Mulhouse À Mulhouse, Bruno Fuchs a mis en place un Parlement citoyen : 150 habitants tirés au sort parmi 500 sollicités, qui votent sur les mêmes textes de loi que lui, quelques semaines avant leur passage à l'Assemblée. Pour lui l'engagement citoyen est une réponse directe à la montée des violences : « On voit bien que la guerre civile peut arriver très vite si on a des groupes des deux côtés qui se font la guerre. »

    39 min
  3. FEB 21

    Claire Lejeune : «LFI a toujours mis la non-violence au cœur de sa philosophie politique»

    Après la mort de Quentin, jeune militant identitaire tué à Lyon, la députée insoumise de l'Essonne, Claire Lejeune est l'invitée de L'Atelier politique. Défense de la non-violence, critique du néolibéralisme dominant et mise en garde contre l'instrumentalisation de l'événement, elle répond aux questions de Frédéric Rivière. La mort de Quentin : condamnation sans équivoque C'est l'affaire qui secoue La France Insoumise depuis plusieurs jours. Quentin, 23 ans, militant identitaire, est mort à Lyon en marge d'une conférence de la députée LFI Rima Hassan. Deux collaborateurs parlementaires du mouvement sont impliqués. Claire Lejeune tient avant tout à présenter ses condoléances à la famille, puis pose les termes du débat : « La France Insoumise est un mouvement qui a toujours mis la non-violence au cœur de sa philosophie politique. On est un parti politique qui vise à changer la société par le biais des élections. » Sur la Jeune Garde, la députée distingue les missions d'autodéfense populaire face aux groupes d'extrême droite lyonnais de ce qui s'est passé cette nuit-là. « Ce qui s'est passé n'a rien à voir avec l'autodéfense populaire. On le condamne sans aucune forme d'hésitation ou de doute. »   Raphaël Arnaud investi en 2024 Comment LFI peut-il se réclamer de la non-violence tout en investissant aux législatives de 2024 Raphaël Arnaud, condamné pour violences en réunion en février 2022 ? Claire Lejeune assume : « Il a été investi pour son rôle en tant que militant antifasciste, pour son rôle au sein de la Jeune Garde. Les raisons politiques de son investiture sont celles de son fonds politique et des idées politiques qu'il porte. »   Radicalité des idées, radicalité des actes : un lien inévitable ? La radicalité, LFI l'assume. Jean-Luc Mélenchon la revendique. Mais la radicalité des idées engendre-t-elle inévitablement une radicalité dans les comportements ? Claire Lejeune convoque l'histoire pour répondre : « Le fait d'abattre une monarchie, d'instaurer une République et l'égalité entre citoyens étaient des idées extrêmement radicales au moment où elles se sont imposées. C'est une pente très dangereuse de porter des anathèmes sur des idées qui paraîtraient radicales. »   Liberté d'expression : entre Voltaire et les algorithmes Reprendrait-elle à son compte la formule souvent attribuée à Voltaire — « Je ne suis pas d'accord avec ce que vous dites, mais je serais prêt à mourir pour que vous puissiez le dire » ? La députée pose une limite ferme : « Il y a des propos qui ne sont pas acceptables dans le débat public — lorsque ça atteint à l'intégrité physique des personnes, lorsqu'on a des propos racistes. Ça doit rester ainsi. » Sur la proposition de loi Yadan visant à assimiler antisionisme et antisémitisme, sa position est nette. Pour elle, le sionisme est une posture politique, l'identité juive une identité religieuse. Confondre les deux serait dangereux. Elle s'inquiète d'un glissement : utiliser un cadre légal déjà existant pour réprimer les militants pro-palestiniens. Quant aux réseaux sociaux, elle juge que des plateformes comme X, sous l'égide d'Elon Musk, ne sont pas des espaces neutres. Mais elle met en garde contre les remèdes qui pourraient être pires que le mal : « Il faut veiller à ce que les outils qu'on apporte ne soient pas aussi des moyens détournés pour réprimer des voix militantes. » Conséquences politiques En clôture, Claire Lejeune livre une information personnelle et politique à la fois : sa permanence parlementaire a été dégradée. Non à cause des faits de Lyon eux-mêmes, selon elle, mais de leur exploitation. « Ce qui est inquiétant, c'est le boulevard que l'extrême droite est en train d'ouvrir à partir de cet événement, avec l'aide de la droite, des macronistes et, malheureusement, d'une partie de la gauche. Oui, c'est évidemment extrêmement inquiétant pour le pays. »

    39 min
  4. FEB 14

    Philippe Juvin : «La fin de vie n’est pas une loi de liberté. On n’est pas tous libres»

    Député LR des Hauts-de-Seine, rapporteur général du budget et chef du service des urgences de l’Hôpital européen Georges-Pompidou, Philippe Juvin cumule les casquettes. De l’état des hôpitaux français aux soins palliatifs, du budget 2026 à la présidentielle, il répond aux questions de Frédéric Rivière dans L’Atelier Politique. L’hôpital français : bien soigné… mais pas également Le tableau n’est pas rose. « Globalement, on est plutôt bien soigné en France, mais de façon très hétérogène  », pose d’emblée Philippe Juvin. Et d’illustrer l’inégalité d’une formule piquante : « Moi, je sais où me faire opérer. Vous, vous ne savez pas. » ​ L’inégalité est structurelle. Certains établissements sont ultramodernes, d’autres profondément délaissés. Un chiffre l’alarme plus que tout : la mortalité infantile française, en hausse, dépasse désormais celle de nos voisins européens. « Nous ne sommes plus le meilleur système de santé du monde, comme on l’a cru pendant des années. » La gouvernance des hôpitaux est aussi en cause. Longtemps dominés par les cadres administratifs, les établissements ont tiré une leçon du Covid. « Le legs de la pandémie, c’est la nécessité des circuits courts de décision, pris localement, à toute vitesse, par des gens qui connaissaient le sujet. » Depuis, des directeurs médicaux co-existent avec les directeurs administratifs. Philippe Juvin y voit un progrès fragile, à cultiver. Fin de vie : le médecin contre la loi Sur l’aide à mourir, Philippe Juvin ne mâche pas ses mots. Médecin urgentiste depuis des décennies, il a été confronté à des demandes d’euthanasie. Bilan ? « Toutes ont disparu quand on apportait une réponse. » Les chiffres sont sans appel. À l’entrée en soins palliatifs, 3% des patients souhaitent mourir. Une semaine plus tard : 0,3%. « Dix fois moins ! Parce qu’en une semaine, vous avez apporté des réponses—contre la douleur, l’isolement, les questions sociales… » Une demande d’euthanasie, dit-il, c’est d’abord « un appel au secours ». Sa critique la plus acide vise l’hypocrisie sociale que cache le mot «  liberté  ». « Quand vous êtes riche, entouré, avec une famille aimante, la fin de vie est moins pénible. Mais quand vous êtes seul dans votre souffrance et que l’infirmière ne passe qu’une fois par jour… Ce n’est pas une loi de liberté, parce qu’on n’est pas tous libres. » Et le constat est brutal : un Français sur deux qui a besoin de soins palliatifs n’y a pas accès. « Ma crainte, c’est qu’il y ait des gens qui demandent l’euthanasie par défaut d’accès aux soins palliatifs. » Budget 2026 : le possible contre le souhaitable Député rapporteur général du budget, Philippe Juvin défend le PLF 2026 adopté le 2 février 2026, non sans ambivalence. Il cite Raymond Aron pour résumer sa position : « En politique, la question qui se pose toujours, c’est entre le possible et le souhaitable. Le souhaitable, c’était un budget de droite. Mais ce n’était pas possible. Alors j’ai choisi le possible. » Sans majorité absolue à l’Assemblée, le texte est nécessairement composite. Juvin n’en cache pas l’insatisfaction, mais brandit un argument déterminant : le réarmement. « Sans budget, vous ne pouvez pas réarmer le pays. Nous n’avons pas suffisamment de chars, d’avions, une incapacité à tenir un front de plus de 80 kilomètres. Le patriotisme, c’est facile—mais il faut des preuves de patriotisme. » Sur les concessions faites au Parti socialiste, il est plus critique : « Je trouve qu’on aurait pu être beaucoup plus chiche avec les socialistes. Je pense qu’ils n’auraient jamais voté la censure. ​​​​​​​» Présidentielle : la primaire comme condition de survie Dans quinze mois, la France votera pour son président. Les sondages placent le RN en tête. Philippe Juvin refuse le fatalisme, mais pose ses conditions. « Tous ceux qui étaient donnés gagnants un an avant ont perdu. Donc ce n’est pas fait. ​​​​​​​» Pour la droite et le centre, le chemin est étroit : il faut une vision « pas des mesures, une vision de la société ​​​​​​​», une incarnation—il soutient Bruno Retailleau—et surtout, une seule candidature. « Si vous avez deux, trois, quatre candidats, vous n’êtes pas au second tour. Il faut une primaire. ​​​​​​​» Quant au thème de la campagne, Philippe Juvin plaide pour les services publics. « La droite a longtemps été le père fouettard des services publics. Pourtant, c’est la colonne vertébrale de la solidarité de la République. ​​​​​​​»

    39 min
  5. JAN 31

    François Kalfon: «L'Europe a montré qu'elle pouvait faire reculer Donald Trump»

    Le député européen socialiste François Kalfon est l’invité de l’Atelier Politique. Entre accords de libre-échange controversés, opacité sur les contrats vaccins et menaces hybrides, il appelle à une Europe puissante face aux dérives autoritaires. Il répond aux questions de Frédéric Rivière. La transparence sur les vaccins : un mur de glace Promesse de campagne en 2024, la bataille pour la transparence des contrats sur les vaccins Covid n’est pas gagnée. « Madame von der Leyen, c'est une sorte de mur de glace », reconnaît François Kalfon. Les contrats avec les laboratoires pharmaceutiques demeurent inaccessibles aux députés européens, et les versions consultables sont totalement caviardées. Quant aux fameux SMS d'Ursula von der Leyen avec les labos, ils n'ont toujours pas été rendus publics. « Dans son droit, certainement pas », tranche le député européen au sujet du refus de transparence de la présidente de la Commission. Mais il tempère : « Dans la pratique et dans le temps de la justice et dans le temps de la Commission, ça me paraît plus difficile. » Victoires contre l'invasion des produits chinois Si le dossier vaccins stagne, François Kalfon revendique des succès contre les plateformes chinoises. « Nous parvenons à faire en sorte, dans peu de temps, que les plateformes soient tenues pour responsables de tous les produits vendus sur ces places de marché », explique-t-il. Une bataille cruciale quand on sait qu'à l'ouverture des containers à Roissy, « il y a parfois 95% de non-conformité ». Le parlementaire dénonce « cette espèce de déferlement de produits de très mauvaise qualité chinois, 45 milliards d'objets par an ». Derrière cette offensive commerciale, se cache selon lui « une question civilisationnelle » : « Il y a la disparition des commerces dans les villes, il y a la disparition des moyens de production de notre tissu industriel. » La taxation des petits colis a été obtenue, et une réforme douanière initialement prévue pour 2028 interviendra plus tôt. Des victoires arrachées face à la résistance de la Commission européenne. Mercosur : l'alerte sanitaire sur la viande sud-américaine Sur le Mercosur, François Kalfon sonne l'alarme sanitaire. Le problème central ? L'absence de traçabilité de la viande importée. « S'il y a un problème type encéphalite spongiforme bovine qui franchit la barrière d'espèce et qui crée chez vous une maladie de Creutzfeldt-Jacob, vous n'avez aucun moyen de retrouver qui a produit l'animal et donc l'élevage », prévient-il. Message de service aux consommateurs : « Quand vous commandez un onglet de bœuf, c'est particulièrement l'onglet, la bavette, eh bien ça arrive dans des poches sous-vide d'on ne sait où, souvent du Brésil ou de l'Argentine. Il n'y a aucune traçabilité. » Sans oublier les hormones de croissance « parfaitement interdites ici, enfin en France, en Europe », mais utilisées là-bas. Face à cet accord, le Parlement européen a obtenu une résolution permettant « de porter notre recours à la Cour de justice de l'Union européenne comme un bâton qu'on a mis dans la roue du vélo de madame von der Leyen ». L'accord Trump : 750 milliards de gaz de schiste L'accord conclu en juillet 2025 par Ursula von der Leyen avec Donald Trump dans son club de golf écossais scandalise François Kalfon. Au-delà des droits de douane à 15%, l'engagement européen à acheter pour 750 milliards de dollars de produits énergétiques américains le révolte. « Vous comme moi ou n'importe quelle société minière ou pétrolière ne peut pas exploiter du gaz de schiste ou du pétrole de schiste. Je vous signale qu'en France, on a du gaz et du pétrole de schiste dans le Limousin, donc on n'a pas le droit », rappelle-t-il. « Et on devrait, par cet accord léonin, finalement importer pour des centaines de milliards d'euros le gaz et le pétrole de schiste américain. Mais enfin, on hallucine. » L'accord a été suspendu lors de la dernière session à Strasbourg, notamment après les menaces de Trump d'augmenter les droits de douane à 200%. Pour François Kalfon, la présidente de la Commission « les a bradés » ces intérêts européens. Le dilemme de la motion de censure Face à ces dérives, pourquoi les socialistes n'ont-ils voté aucune des trois motions de censure contre von der Leyen ? « Le problème, c'est qu'il y a structurellement pas de majorité au Parlement européen », explique François Kalfon. La logique est celle du moindre mal : « Qu'est-ce qui se passe si on censure la Commission von der Leyen ? C'est qui le président de la Commission européenne ? ». La réponse serait quelqu'un issu de l'alliance entre la droite et l'extrême droite. Pour les plateformes chinoises, « ça va être une autoroute pour les saloperies chinoises ». Mais l'avertissement est clair : « Si dans le soutien à l'Ukraine, si sur les accords de libre-échange, si sur l'environnement, madame von der Leyen, finalement accrédite ce basculement de fait d'alliance au Parlement européen, à un moment donné, on la censurera. » Le libre-échange, une illusion civilisatrice François Kalfon assume une position critique sur les accords de libre-échange. « Ma vision du monde, et donc de l'Europe dans le monde, c'est plutôt une vision de régulation qu'une vision des vertus du libre-échange », affirme-t-il. Il démonte la promesse des années 1990 : « Le commissaire Lamy, qui était socialiste, nous expliquait après la chute du mur de Berlin, que pour amener à la démocratie l'ancien bloc de l'Est, la Chine, eh bien nous les amènerions droits de l'homme et à la démocratie par le marché. » Le bilan, vingt ans plus tard ? « On a des régimes autoritaires, des démocraties illibérales parfaitement capitalistes et on a même créé en Chine une hybridation de ce qu'il y a de plus mauvais et de plus dur dans le Parti communiste chinois, et de ce qu'il y a de plus mauvais et de plus dur dans le capitalisme. » Face à Trump, l'Europe peut résister Sur Donald Trump, François Kalfon se veut rassurant. L'Europe a montré qu'elle pouvait faire reculer le président américain, notamment sur le dossier groenlandais. « Il y a un mois à peine, la prise de contrôle par l'administration Trump du Groenland était à l'ordre du jour », rappelle-t-il. Une coalition menée par la France, avec l'Allemagne, la Grande-Bretagne et les pays scandinaves, a fait reculer Trump. Mais surtout, « une partie très importante de la dette publique et privée américaine est détenue par des institutions ou des particuliers européens ». Quand des établissements bancaires ont menacé de ne plus acheter de dette américaine, « ça a fait reculer » le président américain. « Quand Wall Street tousse, c'est l'ensemble de l'Amérique qui attrape froid. Et d'ailleurs, l'Amérique a bien froid en ce moment. » La France affaiblie mais écoutée Si la France traverse une période de faiblesse économique et d'instabilité politique, elle conserve un rôle singulier en Europe. « Quand je me regarde, je me désole, mais quand je me compare, je me console », philosophe François Kalfon. Les systèmes politiques bloqués sont nombreux en Europe. L'affaiblissement est réel : le PIB par habitant français est désormais inférieur à la moyenne européenne, et même à celui de l'Italie. Mais « dès qu'on parle de la paix ou de la guerre, dès qu'on parle de la souveraineté, tout d'un coup on regarde parfois avec crainte, mais avec beaucoup d'écoute, les Français ». La puissance nucléaire, la constellation de satellites Eutelsat, les lanceurs, l'armement : « Tout ça construit un continuum de sécurité » qui fait de la France un acteur incontournable. « La souveraineté européenne passera par la France », assure le député européen, saluant au passage « la clairvoyance du général de Gaulle ». « Nous sommes déjà en guerre » François Kalfon alerte sur une réalité que beaucoup refusent de voir : « Nous sommes déjà en guerre. » Pas seulement la guerre russo-ukrainienne, mais un « continuum de guerre » multiforme. « En cinq ans, 74% d'augmentation des attaques hybrides sur tous les secteurs : transports, hôpitaux, infrastructures stratégiques », détaille-t-il. Sans oublier « la guerre informationnelle qui est tous les jours sur les réseaux sociaux », comme en témoignent les tentatives russes de manipulation électorale, notamment en Roumanie. Cette guerre se mène aussi contre les démocraties occidentales : « On peut se payer comme ça a failli être le cas en Roumanie, une élection sur étagère avec les usines à bots russes qui vous lancent un candidat au mépris des démocraties européennes. » Trump et Le Pen, même combat Pour la présidentielle de 2027, François Kalfon voit dans le rapport au trumpisme un marqueur essentiel. « Il faut se poser sérieusement la question en cas d'accession de l'extrême droite française au pouvoir : qui sera l'ICE français ou européen ? », interroge-t-il en référence à la police de l'immigration américaine. « Voter Bardella demain, voter Marine Le Pen demain, ben oui, c'est voter Trump, c’est voter l’ICE et c'est voter le chaos dans le pays », affirme-t-il sans détour. L'impossible alliance avec LFI Sur la stratégie de gauche pour 2027, François Kalfon ferme la porte à La France insoumise. « Ils sont sortis des radars de la gauche », tranche-t-il. « La gauche, elle est universaliste et antiraciste. Elle ne discrimine pas les personnes en fonction de leurs origines. » Après le 7 octobre, « désigner des personnes par le fait de leur confession comme réputée solidaire d'une politique, d'un État » constitue pour lui une ligne rouge. Les « calembours » de Jean-Luc Mélenchon sur la présidente de l'Assemblée Nationale qui « campe à Tel-Aviv » relèvent

    39 min
  6. JAN 24

    Jean-Louis Bourlanges: «L'humanisme est mort. L'homme est en train de disparaître»

    Ancien député européen et ancien président de la Commission des Affaires étrangères, Jean-Louis dresse un constat sombre de notre époque et s'inquiète profondément pour les générations futures. Il répond aux questions de Frédéric Rivière. Le paradis perdu de l'après-guerre Jean-Louis Bourlanges ne mâche pas ses mots. Interrogé sur le moment géopolitique que nous traversons, l'ancien président de la Commission des Affaires étrangères de l'Assemblée nationale penche pour un grand et durable désordre mondial plutôt qu'un nouvel ordre. Il rappelle avec nostalgie la période d'après-guerre : « C'est la période qui nous a donné, à nous autres Européens, le maximum de liberté, le maximum de paix, le maximum de solidarité, de prospérité », insiste-t-il. « Je ne sais pas si les gens mesurent à quel point c'est un paradis que nous sommes en train de perdre. » Cette construction d'après 1945 reposait sur une vision claire, incarnée par le président Truman : « Une solidarité, une profonde politique, économique, militaire et de valeurs entre les deux rives de l'Atlantique. » Un modèle aux antipodes, selon lui, de ce que propose aujourd'hui Donald Trump. Trump, « un être profondément inquiétant » L'analyse de Jean-Louis Bourlanges sur le président américain est cinglante. « C'est un être profondément inquiétant qui n'est pas construit ni intellectuellement ni moralement », affirme-t-il. Selon lui, Trump ne poursuit qu'un seul objectif : « La manifestation de son ego. » Pour lui « c'est dans l'abus de pouvoir qu'il se révèle lui-même. » Une analyse qui trouve son illustration dans les récentes déclarations sur le Groenland. Pour Jean-Louis Bourlanges ce « Conseil de paix » annoncé par Trump relève simplement de « l'expression d'un délire égocentrique qui ne peut mener nulle part ». L'obsession anti-européenne Au-delà du personnage, c'est la politique de Trump qui inquiète le plus Jean-Louis Bourlanges. « On n'a pas mesuré à quel point la démarche fondamentale de Trump depuis le début est anti-européenne », martèle-t-il. L'affaire du Groenland illustre cette hostilité. Pour Jean-Louis Bourlanges, elle révèle « une représentation du monde qui est très profondément inquiétante, un peu fasciste », avec cette idée de « lebensraum », d'espace vital à conquérir. « Un État ne peut pas survivre s'il n'augmente pas, il n'élargit pas son territoire », résume-t-il en évoquant la vision trumpiste. Le constat est sans appel : « Les Européens ont enfin pris conscience qu'ils n'avaient pas simplement eu affaire à quelqu'un qui flottait un peu et qui voulait améliorer sa situation, mais qu'il était en face de quelqu'un qui était un véritable adversaire, sinon un ennemi. » Une Europe fragmentée et impuissante Le diagnostic de Jean-Louis Bourlanges sur l'Union européenne n'est guère plus optimiste. Lorsque Zelensky reproche aux Européens d'être « fragmentés » et « perdus », l'ancien député lui donne raison tout en soulignant son ingratitude : « Le diagnostic est juste. Nous ne sommes pas à la hauteur. » Il pointe la faiblesse du couple franco-allemand : « Notre perception de l'ordre ne sont pas n'est pas la même. » La France et l'Allemagne réagiraient différemment face aux menaces commerciales américaines, l'industrie étant « l'identité nationale allemande » tandis que la France préfère « caracoler dans l'histoire ». Le grand déni français L'ancien président de la Commission des Affaires étrangères regrette amèrement le décalage entre les enjeux géopolitiques et les préoccupations hexagonales. « Les enjeux géopolitiques déterminent fondamentalement nos choix de politique intérieure », explique-t-il. Pourtant, « les Français ont totalement nié cette réalité depuis la dissolution. » Il déplore l'absence de débat sur les vraies questions : « On ne parle même pas de la musculation économique, du rapport Draghi, de la politique de croissance, de politique de défense. » Les discussions se limitent à « qui va prendre un peu d'argent, à qui », alors que « nous n'avons plus les moyens » de continuer ainsi. « L'humanisme est mort » Interrogé sur son niveau d'inquiétude pour l'avenir, Jean-Louis Bourlanges livre une conclusion particulièrement sombre : « Je suis terriblement inquiet pour mes enfants, mes petits-enfants. » Il énumère les menaces qui pèsent sur l'humanité : le déclin démographique (« L'humanité n'a pas envie de se reproduire »), les dangers de l'intelligence artificielle (« Une formidable usine de ressources, va être utilisée de façon systématique pour asservir les peuples »), et l'impuissance face au réchauffement climatique. Sa conclusion est sans appel : « Je crois que l'homme est en train de disparaître, que nous ne savons plus qui est l'homme. L'humanisme est mort et nous ne savons plus quelle est la place de l'homme dans le monde. » Un constat qui, selon lui, « nous ouvre sur un avenir absolument inquiétant. »

    39 min
  7. JAN 17

    Ségolène Royal: «Il faut que les hommes arrêtent de parler de natalité»

    Invitée de L'Atelier Politique, l'ancienne ministre et candidate à la présidentielle de 2007 revient sur le sexisme qu'elle a subi, dénonce le « virilisme toxique » en politique et plaide pour une « mère de la nation ». Ségolène Royal répond aux questions de Frédéric Rivière. La violence sexiste de 2007 : « Ces mots ne seraient plus possibles aujourd'hui » Ségolène Royal n'a rien perdu de sa verve. Ancienne ministre à quatre reprises, ancienne présidente du Conseil régional de Poitou-Charentes, elle revient dans les pages de son dernier ouvrage intitulé « Mais qui va garder les enfants » sur une campagne présidentielle de 2007 marquée par une violence inouïe. Un témoignage aussi personnel que politique. Les citations qu'elle rapporte donnent le vertige. « Elle ne tiendra pas. Elle a des enfants, elle n'a pas le cuir assez épais », « une boiteuse, une bécassine », « on va la faire rentrer à la maison s'occuper de ses gosses ». Autant de propos tenus par des caciques du Parti socialiste lors de sa candidature à l'élection présidentielle de 2007. « La violence, elle était dans mon camp », reconnaît-elle, avant de nuancer : « Mais il y avait aussi d'extraordinaires soutiens. Jacques Delors, Robert Badinter, Jean-Pierre Chevènement, Jean-Louis Bianco. Des hommes qui étaient finalement au-dessus du lot. » Leur en veut-elle encore ? « Non, mais je veux que ça se sache », répond-elle sans détour. « Parce que je crois que ces mots-là ne seraient plus possibles aujourd'hui. Mais beaucoup le pensent encore. C'est ma conviction profonde. » « Le temps est venu d'une mère de la nation » Pour Ségolène Royal, cette violence révèle un problème structurel. « Il y a quand même très peu de femmes aux responsabilités et très peu d'équipes mixtes, même à l'échelle mondiale », déplore-t-elle. Elle développe dans son livre un chapitre entier sur le « virilisme toxique », qu'elle distingue soigneusement de la virilité. « Je suis convaincue que si les pouvoirs étaient mixtes, s'il y avait un équilibre homme-femme comme la mixité et la biodiversité de la nature humaine, je pense qu'il y aurait beaucoup moins de conflits », affirme-t-elle. Et d'aller plus loin : « Le temps est peut-être venu d'une mère de la nation. » Une formule qui en 2007 aurait suscité le ricanement, reconnaît-elle. « Tout le monde aurait ricané. Oui, la mère fouettarde. D'ailleurs, c'était dans les insultes. » Aujourd'hui, « personne n'ose ricaner quand je dis ça ». « Le virilisme toxique conduit aux guerres » Pour Ségolène Royal, le virilisme toxique est « une virilité adolescente jamais dépassée, caractérisée par une incapacité à gérer ses émotions, à accepter la frustration ». Et elle établit un lien direct avec la politique internationale. « Plus les hommes politiques sont impopulaires, plus ils nous parlent de guerre », analyse-t-elle. « Dans un groupe d'hommes, celui qui va dire « mais non, faut peut-être négocier », les autres vont dire « mais non, il faut leur taper sur la figure ». L'immaturité va l'emporter sur la maturité. » Elle se défend néanmoins de vouloir « déconstruire » la masculinité à la manière de Sandrine Rousseau. « Pas du tout. Il y a une virilité positive, au contraire, on en a besoin. L'émancipation des femmes ne peut se faire qu'en accord avec la virilité positive. » Les figures masculines qu'elle cite en exemple ? Mandela, Kennedy. « Les hommes de paix ne sont pas dans le virilisme toxique », résume-t-elle. L'effondrement démographique et le tabou de la stérilité masculine Ségolène Royal consacre une large part de son ouvrage à la question de la natalité. Pour la première fois depuis l'après-guerre, la France compte davantage de décès que de naissances. Un basculement démographique qu'elle juge « grave » et face auquel elle déplore l'absence de « réaction nationale pour essayer de comprendre et surtout pour essayer de le redresser ». Parmi les causes, elle évoque un sujet dont « peu de monde parle » : la stérilité masculine. « Personne n'en parle parce que c'est tabou », souligne-t-elle. Elle pointe également la mortalité périnatale en hausse, le délabrement des services publics, la crise du logement. Et surtout, elle s'en prend violemment à l'expression « réarmement démographique » employée par Emmanuel Macron. « Quelle violence dans cette expression ! Quelle brutalité dans ces mots forgés pour les batailles et les canons, pas pour les berceaux », écrit-elle. « Une femme se dit : mais attends, je ne veux pas mettre au monde un enfant pour faire un soldat. Enfin, c'est aberrant. » Sa conclusion est sans appel : « Il faut que les hommes arrêtent de parler de natalité. » Pourquoi ? « Parce que de toute façon, la décision de la mise au monde, ce sont les femmes qui la prennent. Donc les hommes, ils n'ont pas besoin de pérorer là-dessus. » Une jeunesse anxieuse face à une « triple dette » L'ancienne ministre s’attarde sur la notion de « dette générationnelle ». « Les jeunes doivent être soutenus et encouragés pour trouver la force et l'envie d'inventer leur avenir face à la facture climatique, le déficit budgétaire, la désindustrialisation », écrit-elle. Cette dette est triple selon elle : financière, écologique et morale. « La dette morale, c'est aussi une dette démocratique », précise-t-elle. « Des jeunes qui sentent qu'ils ne sont absolument pas associés aux décisions qui les concernent. » Elle cite la répression du mouvement des « gilets jaunes », la gestion du Covid, l'isolement imposé aux jeunes. « Les médecins psychiatres sont débordés par les demandes et n'arrivent pas à répondre à la demande de soin des adolescents et des jeunes adultes. Et ça, c'est une dette morale très grave. » Le constat est alarmant : un enfant sur dix est victime d'abus sexuels, une petite fille sur cinq. Les chiffres de suicides et d'automutilation chez les 10-14 ans explosent, particulièrement chez les filles. « C'est effrayant ce qu'on propose aux jeunes », résume-t-elle. Le combat contre les abus sexuels sur mineurs Ségolène Royal revient longuement sur son action lorsqu'elle était ministre de l'Enseignement scolaire. Elle avait fait diffuser dans les écoles un petit manuel intitulé « Mon corps, c'est mon corps. J'ai le droit de dire non ». Une initiative supprimée par son successeur Jack Lang. « J'avais été très critiquée quand j'ai fait mes premières circulaires contre la pédophilie à l'école, contre les abus sexuels à l'école. C'était très difficile », se souvient-elle. Elle évoque un système qui « se protège », une « impunité effarante ». Le droit à la beauté, conclusion inattendue Ségolène Royal conclut son livre sur une note surprenante : le droit à la beauté. Elle cite Victor Hugo : « La beauté est aussi utile que l'utilité. » « Comment se fait-il que la période du Covid n'ait pas été saisie pour justement tirer les gens vers le haut ? », s'interroge-t-elle. « Pourquoi on n'a pas mis les plus belles formes musicales à résonner dans les rues qui étaient vides ? » Pour elle, le contact avec la création artistique est « crucial », notamment pour les enfants en situation d'échec scolaire. « Ils reprennent confiance en eux. » Un retour en politique ? À la question de savoir si elle aura de nouveau rendez-vous avec la France, Ségolène Royal répond avec prudence : « Peut-être. » Puis, plus franchement : « Personne n'attend. » Mais rien n'est exclu : « Le moment venu, oui, pourquoi pas. Rien n'est exclu. » En attendant, elle se consacre à son nouveau rôle de présidente de l'association France-Algérie. Pourra-t-elle favoriser le réchauffement des relations entre Paris et Alger ? « Je vais essayer », promet-elle simplement.

    38 min

About

« Gouverner, c'est prévoir ; et ne rien prévoir, c'est courir à sa perte », dit une maxime bien connue. Même si cette expression est parfois galvaudée, tentons de nous intéresser à la politique au sens noble du terme. L’ambition de cette émission est donc de réfléchir à ce que la France et le monde pourraient devenir dans dix, quinze, ou vingt ans. Dressons d’abord une sorte d’état des lieux avant de nous lancer dans cet exercice prospectif. Dans cette perspective, l’Atelier politique s’articule autour de 4 séquences : la France maintenant, La France demain, le monde maintenant et le monde demain. Réalisation : Mathias Golshani. Diffusion le samedi à 19h10 T.U. vers toutes cibles.

More From RFI

You Might Also Like