Ma vie, ma langue

Comment l’apprentissage d’une langue peut-il changer la trajectoire d’une vie ? À quoi rêvent les personnes qui apprennent une langue étrangère ? Guidée par ces questions, la journaliste Marjorie Bertin propose dans ce podcast un voyage culturel et linguistique à la rencontre de celles et ceux qui font bouger les lignes. Émouvantes, drôles, inattendues ou bouleversantes, les histoires singulières d’étudiants, de doctorants et d’enseignants de l’Inalco prouvent que l’ouverture et l’apprentissage d’une langue et d’une culture peuvent affirmer une identité, et bouleverser une vie.  En partenariat avec l’Institut national des langues et civilisations orientales.

Episodes

  1. Episode 6

    6. Victor : l'ukrainien, la langue de la résistance

    L’ukrainien était pour Victor la langue maternelle de son grand-père. Une langue qu’il ne maîtrisait pas malgré le souvenir de quelques mots bien ancrés dans sa mémoire. Mais l’invasion de l’Ukraine par la Russie le 24 février 2022 va tout changer. Sidéré, impuissant, Victor décide d’apprendre la langue de ses ancêtres à l’Inalco. Il s’engage à la parler couramment avant la fin de la guerre. L'ukrainien devient alors son outil de transmission, de résistance, et son arme culturelle contre la désinformation. Mais c’est aussi par les livres et le chant que Victor s’efforce de transmettre cette culture qui le fascine tant, loin du prisme de la guerre.  Le grand-père de Victor parlait « un français à couper au couteau », mais l'enfant qu'il était ne l'avait jamais remarqué. Puis un jour sa mère lui explique : « Papy, il est étranger ». Ce grand-père, arraché à l'Ukraine par les nazis comme près de deux millions de ses compatriotes, avait été envoyé construire des bunkers sur la côte normande, pendant la Seconde Guerre Mondiale, avant de se cacher juste à temps pour échapper au Débarquement.   Victor ne parlait pas la langue, mais gardait quelques souvenirs d’enfance se limitant aux mots du quotidien. Tout bascule le 24 février 2022. Ce matin-là, en apprenant que les Russes bombardent les villes ukrainiennes et qu'on annonce la chute de Kiev dans trois jours, Victor imagine le bruit des missiles. C’est la sidération. Il ressent « une sorte de colère et d'impuissance », résume-t-il.   Apprendre la langue pour faire vivre l'Ukraine  Victor décide alors d’apprendre la langue pour mieux comprendre, accompagner, et soutenir les Ukrainiens. La maîtrise de cette langue devient alors une arme. Une arme contre les injustices que connaît le pays de ses ancêtres. Victor traduit cet engagement en ligne. Il s’implique dans des groupes et mouvements militants qui tournent en dérision la propagande russe et organisent des collectes de fonds soutenant des causes humanitaires ou permettant d'accompagner le développement logistique ukrainien.  Si l’apprentissage de la langue permet à Victor de communiquer, de connaître et diffuser la culture de ses ancêtres, elle l’apaise également. Car cette langue, il la chante, interprétant des chants traditionnels avec une amie de l’Inalco.   Car pour Victor, apprendre et transmettre l’ukrainien est crucial, “Par sa langue, le pays reste vivant” affirme-t-il.

  2. Episode 7

    7. Sarah : le pashto, la langue de la fraternité

    En France, Sarah donnait bénévolement des cours de français à de jeunes exilés. C'est dans ce cadre qu’elle rencontre pour la première fois la langue pashto. Alors ingénieure du son en musique classique, elle décide de découvrir cette langue et cette culture en partant seule en Afghanistan. Devenue interprète pour la Croix-Rouge, elle œuvre notamment au rapatriement des corps des soldats afghans tués au combat. De retour en France, celle qui vient d’ouvrir le premier centre culturel afghan de Paris continue de faire de cette langue son métier à travers les cours qu’elle donne à l’Inalco, et ses activités de traductrice.   Ingénieure du son dans la musique classique, Sarah donne des cours de français dans une association. Elle y rencontre des exilés afghans, soudanais ou syriens quand un jeune pakistanais lui répond, un jour, qu’il parle pashto. Une langue qu’elle ne connait pas. Le premier réflexe de Sarah est de penser que ce jeune homme ne l’a pas comprise. Mais en tapant « pashtoune » sur un moteur de recherche, elle découvre un peuple de soixante millions de locuteurs et a le sentiment que son raisonnement était, selon ses propres termes, « un peu raciste et colonialiste ».  Portée par sa soif d’apprendre, Sarah part alors seule en Afghanistan, en 2019, vivre un mois dans une famille afghane. J'y étais allée en me disant : il faut que j'y aille avec les yeux d'un nouveau-né. – Sarah, Professeure à l'Inalco. Une Française en Afghanistan : comprendre, traduire et transmettre  Ces quelques rudiments en langue pashto ne sont pas un frein à la découverte d’un nouveau modèle de société dans lequel elle trouve une forme de quiétude. Rapidement après son retour en France, Sarah rejoint la Croix-Rouge en tant qu’interprète pashto-anglais. Puis elle regagne l’Afghanistan, intervient notamment dans le milieu carcéral, et contribue également aux transferts de corps de combattants assassinés.  Pendant son séjour, elle vit la prise de Kandahar, enchaînant les passages dans les bunkers pour se protéger des bombardements incessants. Elle se raccroche alors au sens de son action, fermement ancrée dans la culture afghane.  Durant le Covid-19, elle enseigne le pashto à distance à des étudiants de l’Inalco. Puis, de retour en France, elle reprend le poste du professeur de pashto parti à la retraite, fonction qu’elle occupe encore aujourd’hui. Et l’engagement de Sarah s’étend au-delà des murs de l’Institut national des langues et civilisations orientales. Encore aujourd’hui, elle accompagne des exilés afghans et est devenue l'une des seules interprètes femmes du pays, permettant d’assister les patientes afghanes en gynécologie notamment.  Pour mettre en lumière la culture et la langue qu’elle a adoptées, Sarah a également ouvert, rue des Pyrénées à Paris, « La Petite Kaboul ». Le soir, ce salon de thé mixte accueille des cours de français et de pashto, à partir d’un manuel bilingue français-pashto en vingt leçons qu’elle a elle-même conçu pour pallier le manque d’outils pédagogiques disponibles pour les locuteurs du pashto. Un travail de transmission qu’elle prolonge aujourd’hui avec la publication de Par-delà les portes closes, Nouvelles pachtounes contemporaines d’Afghanistan et du Pakistan, paru dans la collection « Nouvelles » de L’Harmattan.

  3. Episode 8

    8. Augustin : le cambodgien, la langue contre l'oubli

    Sa mère, rescapée de la famille royale cambodgienne, refusait de lui transmettre le khmer après le génocide. En apprenant cette langue, Augustin, passionné de langues étrangères et aujourd’hui doctorant, s’empare pour la première fois de celle de ses ancêtres. Peu à peu, le khmer lui permet de reconstruire une mémoire familiale fragmentée et de comprendre les circonstances de l’assassinat de sa grand-mère par les Khmers rouges, en 1975. Thaï, chinois, anglais, français... Augustin est un amoureux des langues. Il en apprend plusieurs, comme le turc. Puis vient le khmer, langue de sa mère et de ses ancêtres. À travers leur apprentissage, Augustin renoue avec une histoire familiale longtemps restée secrète. Le khmer lui permet de découvrir peu à peu les origines de sa famille cambodgienne et l’histoire de sa mère, rescapée du génocide perpétré par les Khmers rouges. Une langue qui devient progressivement un moyen de comprendre ce qui s’est transmis, mais aussi, et surtout, ce qui a été tu.  La langue khmère, c'est la langue de ma mère. Et avec cette langue, c'est toute l'histoire de ma mère que je découvre — Augustin, doctorant à l'Inalco. Le khmer devient bien plus qu’une langue. Augustin l’écrit dans ses carnets intimes, le parle avec sa famille et l’étudie à l’Inalco. Il y découvre ses différents niveaux de langage, du khmer quotidien au langage royal. Un niveau de langage qu’il a dû adapter lors de ses voyages au Cambodge, en 2024 et 2025. Entre étude des langues et quête de vérité : le khmer comme clé d’un passé méconnu  Il y a d’ailleurs rencontré des membres de la famille royale, vêtu d’un costume qu’Augustin a lui-même confectionné dans un atelier du 13e arrondissement de Paris. C’est durant l’un de ces voyages qu’il retrouve la trace du village de sa grand-mère. Il s’y rend et découvre ainsi la maison en bambou dans laquelle elle vivait et, sans aucune certitude, aurait été assassinée en 1975. Perpétuant une tradition cambodgienne, Augustin a prélevé un bout de terre du lieu où elle habitait, qu’il compte bien déposer dans la nécropole royale. Au fil de ses recherches, Augustin devient ainsi le dépositaire d’une mémoire que sa famille avait longtemps gardée enfouie.

  4. Episode 9

    9. Avelyne : le yorouba, la langue pour conquérir Nollywood

    Les parents d’Avelyne sont originaires du Bénin et parlent fon. En 2022, Avelyne et sa famille se rendent au Bénin, puis au Nigéria, pour remonter la trace de leur nom de famille. Ils découvrent que l’un de leurs ancêtres est un grand aristocrate issu de l’ethnie Yorouba. La jeune fille se plonge alors dans l’apprentissage de la langue et découvre cette culture qu’elle connaît peu. Passionnée de cinéma, elle rêve aujourd’hui d’intégrer Nollywood, l’industrie cinématographique nigériane, et apprend la langue pour poursuivre sa quête. Avelyne a grandi à Miramont-de-Comminges, un petit village des Pyrénées, en Haute-Garonne. Si ses parents, originaires du Bénin, parlent fon, elle entend parfois du yorouba lors des fêtes familiales, sans jamais s'y intéresser vraiment. Mais en 2022, un voyage change tout : direction le Bénin puis le Nigeria, pour retracer l'origine de son nom de famille.  Une fois au Nigeria, Avelyne et ses proches découvrent qu’ils sont les descendants d’un grand aristocrate d’ethnie yorouba. Dans sa maison, comme figée dans le temps, une chaise est toujours installée devant la porte : c’est là que le prestigieux ancêtre d’Avelyne s’est assis le jour de sa mort.  J’ai ressenti cette sensation de… comme s’il était là. C’était très spirituel – Avelynen étudiante à l'Inalco.  De retour en France, sa curiosité la pousse à abandonner sa licence d'anglais et d’arabe pour se réorienter vers l’apprentissage du yorouba à l'Inalco, où elle découvre par la même occasion un module cinéma. Nollywood : Avelyne rêve désormais en yorouba  Elle, qui rêve de Nollywood, l’industrie du cinéma nigérian, mêle ainsi sa passion du cinéma et son apprentissage de la langue et de la culture Yorouba.Si elle souhaite devenir actrice, c’est aussi pour contribuer, à son tour, à faire connaître une langue qui « en dit long, qui a une histoire », dit-elle. En attendant, elle maîtrise désormais le rythme tonal si singulier de la langue qu’elle étudie, et a déjà servi d’interprète à son père lorsqu’il s’est retrouvé limité dans sa compréhension lors d’une soirée parisienne. Aujourd’hui, elle poursuit son apprentissage aux côtés de ses amies, et réapprend même la langue à sa grand-mère, installée en France depuis si longtemps qu’elle en a en partie perdu la pratique.

  5. Episode 10

    10. Fleur : le grec, la langue de l'amour

    Fleur est fascinée par l’Antiquité grecque et sa mythologie. Elle rêvait depuis sa plus tendre enfance d’être archéologue. Aujourd’hui, la jeune française, également passionnée de cuisine méditerranéenne, se verrait bien libraire en Grèce. Un pays qu'elle adore et dont elle ne connaissait ni les splendeurs, ni la langue avant de rencontrer son compagnon et sa famille. Pour lui, et afin de comprendre ses proches qui ne parlent pas le français, elle apprend le grec. Cette langue est devenue pour Fleur celle des émotions, de l'intimité et vecteur d'un beau projet de vie qu'elle espère réaliser.    Fascinée depuis l'enfance par la Grèce antique et sa mythologie, avec Athéna comme figure emblématique, Fleur s'était lancée dans des études d'archéologie. Elle n’avait alors aucun lien concret avec ce pays et sa culture : pas d’origine grecque, aucun voyage, aucune connaissance de la langue. Jusqu'à ce qu'elle retrouve celui qui est désormais son compagnon, Georges-François, un jeune franco-grec rencontré quelques années plus tôt au collège. Quand l'amour se traduit en grec Pour leur premier rendez-vous au restaurant, elle l'entend commander un gyros, un sandwich grec, dans sa langue maternelle. Peu après et en secret, elle apprend seule l'alphabet grec pour lui faire une surprise.  Elle quitte alors ses études d’archéologie et rejoint son compagnon, lui-même étudiant à l’Inalco. La jeune femme y étudie désormais le grec depuis trois ans. Ses études et sa vie personnelle se mêlent et favorisent une immersion culturelle et culinaire que la jeune étudiante apprécie tout particulièrement.  J’ai appris le grec pour comprendre sa famille, le comprendre lui, car il est très épanoui quand il parle sa langue maternelle – Fleur, étudiante à l’Inalco.   Malgré la prononciation singulière, Fleur s’épanouit dans son apprentissage de la langue grecque, bénéficiant des connaissances de son conjoint pour corriger son accent lorsque nécessaire. Mais au-delà de la langue et de l’histoire, la jeune femme est également séduite par le rythme de vie et les paysages grecs, au point de souhaiter poursuivre sa vie du côté de l’île d’Eubée, rêvant d’y installer une librairie, quand son compagnon, lui, rêve de créer un média rap dans son pays natal.

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