L'art de raconter le monde

Jean-François Cadet raconte avec des mots et avec des sons comment – à travers leurs œuvres – les écrivains, les dessinateurs et scénaristes, les metteurs en scène, les comédiens, les cinéastes, les plasticiens ou les musiciens se font l’écho des soubresauts, des débats, des grandes figures et des tendances du monde d’hier, d’aujourd’hui, et peut-être de demain. Réalisation : Antonin Duley. (Diffusions toutes cibles : le samedi et le dimanche à 18h40 TU). 

  1. 2d ago

    «L’âge de déplaire», entre Paris et Dakar les quatre vérités d’un Sénégalais de la diaspora

    Le premier roman d’Abibou Diouf s’attaque au poids des traditions, du virilisme, du patriarcat et des non-dits au sein des familles sénégalaises. « Ce matin, papa est mort. » Tel est l’incipit de L’âge de déplaire. On pense évidemment à celui de L’Étranger d’Albert Camus, « Aujourd’hui, maman est morte ». Osé, pour un premier roman ! Et puis on est obligé de reconnaître que cette audace ne s’arrête pas à la première ligne : tout au long du livre, le narrateur n’en manque pas, lorsqu’il prend à rebrousse-poil bon nombre de ses lecteurs sénégalais. D’autant plus que Fadel, son personnage, lui ressemble beaucoup : il est de la même génération, il vit à Paris, il travaille comme chasseur de têtes. De là à penser qu’il s’agit d’un ouvrage autobiographique, il y a un pas que l’on franchit sans trop d’hésitation. Période de deuil et de questionnement Au commencement donc, il y a un traumatisme : la mort du père. Fadel rentre au Sénégal et joue tant bien que mal son rôle aux funérailles du défunt. Commence alors la période de deuil et un long questionnement qui le conduit à revisiter son existence : son enfance de cadet de famille avec des parents aimants, son grand-frère Malick et sa sœur Racky ; sa découverte de la lecture et de la littérature ; son appétit de liberté ; sa décision de quitter le giron familial pour faire ses études en France où il trouve un emploi et une petite amie, Léna, également d’origine sénégalaise ; et le sentiment d’écartèlement qui est le sien depuis qu’il habite et travaille en France : à chaque fois qu’il retourne au pays, Malick et d’autres lui font sentir qu’il s’est « toubabisé », car disent-ils « l’Occident oxyde les Africains ». Société qu’il considère comme étouffante Séquencé en courts chapitres qui commencent tous par un proverbe africain, le récit d’Abibou Diouf résonne de ces critiques. Il met aussi en scène les déchirements intimes ressentis par Fadel, soucieux de ne pas décevoir sa mère tant aimée et d’être à la hauteur de ce que l’on attend de lui, mais pas au prix de l’émancipation qu’il a acquise. Pas facile d’être un homme libre dans une société qu’il considère comme étouffante, corsetée par les apparences, la religion, le patriarcat, le droit d’aînesse, les conventions sociales. Livre dédié à son père L’auteur a dédié son livre à son père – qui lui a « transmis le goût de la liberté » – mais aussi « aux cadets », leur souhaitant de trouver un espace vital « trop souvent pris ». Son modèle porte le même prénom que lui : « Fadel le Fou » – comme on l’a surnommé – est un artiste, peintre, sculpteur et poète. C’est aussi un marginal qui vit sur l’île de Ngor, un « turandoo » (« homonyme ») qui a osé défier l’ordre social. Une question d’audace, on vous disait. L’âge de déplaire, Abibou Diouf (Albin Michel).

  2. 3d ago

    «Un corps indocile», l’Afrique d’aujourd’hui entre coutures et déchirures

    Entre Europe, Chine et Afrique, le nouveau roman d’Osvalde Lewat interroge – à travers le destin d’un homme touché dans sa masculinité – la mondialisation, la prédation chinoise et la place des traditions.   D’abord il y a le style : alerte et enlevé, avec ce zeste d’humour et d’ironie qui donne au récit une saveur sucré-salé qui harponne le lecteur. Ensuite, il y a Deffo, ce personnage de couturier africain épanoui dans sa passion pour le tissu et la création, et comblé dans sa relation amoureuse avec sa compagne surnommée Merveille. Jusqu’à ce qu’un mal mystérieux et douloureux ne vienne contrarier sa masculinité, ruiner sa sexualité et remettre en cause ses ambitions. Enfin, il y a cette aventure qui nous emmène au cœur de l’Afrique d’aujourd’hui, qui tente de marier traditions spirituelles ancestrales et modernité de la globalisation capitaliste. Usine textile géante contrôlée par des intérêts chinois Imprégné des notes de l’adagio du Concerto d’Aranjuez du compositeur espagnol Joaquin Rodrigo repris par les plus grands artistes, Un corps indocile est le deuxième roman d’Osvalde Lewat. Le premier, Les Aquatiques, remarqué et multi-primé, emmenait aussi le lecteur au Zambuena, pays africain né dans l’imaginaire de l’autrice, également photographe et réalisatrice. C’est là que s’est installée une usine textile géante contrôlée par des intérêts chinois : Deffo va y former de jeunes couturières, mais aussi être lui-même soumis aux cadences infernales et à la pression des contremaîtres. Il craquera et commettra un geste irréparable qu’il regrettera amèrement. Dès le début de l’ouvrage, la romancière fait en effet de Deffo un meurtrier en attente de jugement et hanté par son crime. Il faut attendre les deux tiers du livre pour découvrir qui est sa victime, et le suspense est savamment entretenu par de courts intermèdes imprimés en italique. Les débats qui agitent les consciences africaines Au-delà de l’intrigue, le livre se fait aussi l’écho – à travers les conversations d’une myriade de personnages – des débats qui agitent les consciences africaines face à la complexité des temps. Quels rapports faut-il entretenir avec ces investisseurs étrangers qui apportent tant au pays, mais qui peuvent aussi maltraiter celles et ceux qu’ils emploient ? La situation sociale d’aujourd’hui est-elle plus enviable qu'au temps où les Occidentaux tenaient le haut du pavé ? Quelle place pour la religion, la spiritualité, voire la sorcellerie ? À toutes ces questions, le lecteur pourra trouver d’utiles pistes de réflexion. Un corps indocile, Osvalde Lewat (Philippe Rey).

  3. Aug 1

    «Avanti Popolo», les derniers jours de Mussolini en BD

    Les éditions Glénat publient un diptyque signé Patrice Perna et Malo Kerfriden qui racontent la débandade du Duce et la fin du fascisme. Un peu plus de dix ans après le premier des deux tomes du diptyque Kersten, médecin d’Himmler (avec Fabien Bedouel), cinq ans après La part de l’ombre (avec Francisco Ruizge) et une année à peine après Mercader, l’assassin de Trotsky (avec Stéphane Bervas), le scénariste Patrice Perna plonge à nouveau dans la seconde guerre mondiale, le temps d’un autre diptyque, italien, cette fois, avec Malo Kerfriden au dessin, lui aussi familier des albums à tonalité historique (KGB, avec Valérie Mangin ; L’abolition, le combat de Robert Badinter avec Marie Bardiaux-Vaïente ; Res Publica, cinq ans de Résistance avec David Chauvel ; Dans les oubliettes de la République – Georges Ibrahim Abdallah avec Pierre Carles). Folco, personnage inspiré par l’oncle de Patrice Perna Avanti Popolo, premier tome du diptyque Mussolini, croise le destin du personnage éponyme et celui de Folco, un personnage inspiré par l’oncle de Patrice Perna, jeune Italien de France qui repart au pays pour rejoindre les Partisans, engagés contre le fascisme. Mis à part le prologue, le récit de l’album se situe dans les tous derniers jours d’avril 1945. Mais c’est depuis le débarquement américain en Sicile du 10 juillet 1943, que la spirale de la défaite est enclenchée : affaibli par les défaites, mis en minorité puis destitué le 24 juillet, Mussolini est arrêté, emprisonné dans les Abruzzes, avant d’être exfiltré le 12 septembre par un commando allemand. Le 13 octobre, l’Italie déclare même la guerre à l’Allemagne. Un an et demi après, le Duce n’est plus que l’ombre de lui-même : lâché de toutes parts, il est en fuite avec un groupe de « chemises noires », mais aussi des SS, des soldats et des blindés de la Wehrmacht. Homme déprimé et aux abois C’est donc un homme déprimé, aux abois, nostalgique de ses années de puissance, en colère contre « les traîtres », qui plastronne encore de temps à autre mais qui semble plutôt résigné que dessine Malo Kerfriden. En témoigne aussi le travail sur les ombres et les couleurs : lorsque le leader déchu apparaît, le noir est omniprésent, et la coloriste Florence Fantini donne une dimension très sombre au récit. Son seul rayon de soleil est sa dernière maîtresse Clara Petacci, qui lui restera toujours fidèle et qui en paira le prix, puisqu’elle sera exécutée en même temps que lui. Le tome 2 s’annonce d’ailleurs encore plus sombre : il s’intitulera Le cadavre vivant. Mussolini, Tome 1 Avanti Popolo, de Patrice Perna et Malo Kerfriden (Glénat).

  4. Jul 26

    «Nuit blanche» d’Alain Denizet, la traversée de Paris d’un jeune clandestin burkinabè

    Un premier roman qui traite avec humanité et originalité de la question des migrants. « Il ira loin. » Trois mots écrits sur son bulletin de 3ᵉ qui ont tant impressionné sa mère, et qui résonnent encore en lui : la reconnaissance de ses bons résultats scolaires, mais aussi une porte ouverte sur l’avenir. Un avenir que le jeune garçon de Koudougou (Burkina Faso) a souhaité construire loin de chez lui, à Paris, dans les traces de son cousin Alphonse, qu’il doit retrouver chez lui dans son appartement de Pantin (Seine-Saint-Denis). Alphonse, c’est celui qui a réussi : surnommé « Le Parisien », il a quitté Koudougou depuis 20 ans, et lorsqu’il retourne au pays, il arrive les bras chargés de cadeaux. Survivant plein d’espoir Lorsque débute le roman d’Alain Denizet, Désiré est déjà allé loin : il est parvenu à franchir le Sahara, la Méditerranée, l’Italie et la moitié de la France. Il en a payé le prix, au sens propre comme au sens figuré. C’est un survivant, mais il est plein d’espoir lorsqu’il aborde la dernière étape de son voyage : la traversée de Paris. À pied, car prendre le métro serait trop dangereux pour ce sans-papiers qui n’est pas parvenu à obtenir de visa : il doit se méfier des uniformes. Alors, Désiré marche. Pendant 10 kilomètres, le jeune garçon de 22 ans s’étonne des Parisiens trop pressés, s’émerveille des monuments, des illuminations de Noël et des boutiques de luxe aux prix exorbitants. En ce 18 décembre, il neige : encore une découverte que le jeune Burkinabè goûte avec délectation, du moins avant qu’elle ne se transforme en verglas. Flashes de souvenirs En marchant, Désiré fera quelques belles rencontres, téléphonera à sa mère au village et à Abdou, son frère de traversée resté à Vintimille (Italie). Par association d’idées, il se rappellera aussi les épisodes douloureux de son odyssée. L’auteur a choisi de les raconter non pas de façon linéaire, mais à travers des flashes de souvenirs qui viennent enrichir le roman qui se déroule en à peine 24 heures. Lien fort avec l’Afrique Alain Denizet n’en est pas à son premier livre, mais Nuit blanche est le premier roman de cet agrégé d’histoire qui a noué un lien fort avec l’Afrique : il a enseigné huit ans au Niger et au Burkina Faso. Son récit est en partie inspiré par le témoignage direct d’un migrant, nourri par des articles de presse, et épicé d’expressions et de proverbes africains ainsi que de quelques mots de mooré. Nuit blanche, Alain Denizet (Ella Éditions).

  5. Jul 25

    La diplomatie en bulles: la BD explore les racines des relations franco-chinoises

    Le tome 3 des Chroniques diplomatiques de Tristan Roulot et Christophe Simon raconte les difficultés occidentales à prendre langue avec la Chine du début de l’ère Mao. Depuis bientôt cinq ans, la série Chroniques diplomatiques initie les amateurs d’Histoire et de bande dessinée aux arcanes de la diplomatie française des années 50. Après l’Iran de 1953 et la Birmanie de 1954, c’est dans la Chine de Mao, en 1955, que le scénariste Tristan Roulot et le dessinateur Christophe Simon envoient leurs deux héros : le diplomate Jean d’Arven et son garde du corps – et agent des services français – Jacques Franchon. Mission officielle du premier : prendre langue avec Pékin. Mission secrète du second : retrouver et détruire des documents sensibles cachés dans la résidence de l’ancien ambassadeur. Un bâtiment que les autorités chinoises entendent bien récupérer. Contexte particulièrement tendu Les deux hommes arrivent à Pékin dans un contexte particulièrement tendu : l’armée communiste menace en effet d’envahir l’île de Formose (aujourd’hui Taïwan) où les nationalistes du Kuomintang menés par Tchang Kai-Chek ont trouvé refuge. Certains se demandent même si Washington ne pourrait pas à nouveau faire usage de la bombe atomique pour assurer leur protection. Les plaies des occupations occidentales et japonaises De surcroît, les plaies des occupations occidentales et japonaises sont très loin d’être refermées. En témoigne le dossier très complet que Tristan Roulot propose à la fin de l’album, notamment autour de ce que les Chinois appellent « le Siècle de l’Humiliation » (1842-1949). Quant aux « domestiques » chinois qui les entourent, il n’y a guère de doute sur leur qualité d’espion. Les auteurs mettent en scène les rencontres entre Jean d’Arven, le président Mao et le Premier ministre Zhou Enlai. Le trait classique et très réaliste de Christophe Simon, digne héritier du grand nom de la « ligne claire », Jacques Martin – il a travaillé sur les séries Lefranc et Alix –, sait s’adapter le temps de quelques cases aux codes de l’iconographie chinoise lorsqu’il s’agit de remonter le temps pour raconter les temps anciens. Une époque qui résonne avec la nôtre Ajoutez à tous ces éléments les couleurs d’Alexandre Carpentier, des scènes d’action très cinématographiques, une rocambolesque histoire de baignoire et des flashbacks qui éclairent un peu plus la relation si particulière entre Jean d’Arven et Jacques Franchon, et vous obtenez un thriller mêlant fiction et réalité qui raconte une époque qui résonne avec la nôtre : ne parle-t-on pas d’une nouvelle crise du détroit de Taïwan ? Chroniques diplomatiques, tome 3 Chine-1955, de Tristan Roulot et Christophe Simon (Le Lombard).

  6. Jul 18

    «Les hommes de juillet» de Romain Mauffrey, compte à rebours vers la Première Guerre mondiale

    Dans les coulisses de l’Histoire, le récit romancé des 30 jours (28 juin-28 juillet 1914) qui ont fait basculer le monde. Sur la couverture du livre, ils sont trois à se détacher sur le ciel azuré. De gauche à droite : le président de la République française Raymond Poincaré, l’empereur d’Autriche et roi de Hongrie François-Joseph Ier et le tsar Nicolas II, qui tient encore en 1914 les rênes de la Russie. C’est auprès de ces trois personnages que le néo-romancier Romain Mauffrey a choisi d’introduire ses lecteurs. Trois personnages et quelques autres, parmi lesquels le président du Conseil René Viviani -ami du socialiste Jean Jaurès et invétéré coureur de jupons-, l’ambassadeur de France en Russie Maurice Paléologue -onctueux et va-t-en-guerre-, Augustin de Iturbide y Green -neveu de l’empereur devenu professeur d’université à Washington-, et quelques ministres-diplomates comme le Français Abel Ferry et l’Austro-Hongrois Leopold Berchtold, peut-être le plus réaliste -et sans doute le plus belliciste- de tous. Décider du destin du monde en l’espace d’un petit mois Les voilà donc ces Hommes de juillet qui vont décider du destin du monde en l’espace d’un petit mois, entre le 28 juin et le 28 juillet 1914 : 30 petits jours qui séparent l’assassinat à Sarajevo de l’héritier des Habsbourg, l’archiduc François-Ferdinand, tué par Gavrilo Princip -un Serbe de Bosnie- et la déclaration de guerre de l’empire austro-hongrois à la Serbie, précipitant ainsi l’Europe puis le monde dans la guerre de 1914-1918.   Savoureux dialogues et détails piquants D’une plume alerte, Romain Mauffrey croque ces personnages historiques dans des scènes romancées, publiques ou privées, nourries de savoureux dialogues et parsemées de détails piquants qui offrent au lecteur un vrai plaisir de lecture. Car c’est au cours de réunions, mais aussi de promenades, de repas, de voyages ou dans l’intimité de couple que les grands de ce monde se sont peu à peu résolus à accepter, ce qui finit par sembler inéluctable : la guerre. Une escalade redoutée au début et que personne ne voulait, et qui conclut pourtant le terrible compte à rebours de ce début d’été de tous les dangers. Atermoiements, contradictions, états d’âme et vanités En nous entraînant dans les coulisses de la grande Histoire, l’auteur met en exergue les atermoiements, les contradictions et les états d’âme, mais aussi les vanités de ces dirigeants qui n’en apparaissent au fond que plus humains. Mais lorsque l’honneur s’en mêle… Les hommes de juillet, Romain Mauffrey (Éditions Hervé Chopin).

  7. Jul 12

    À Avignon, le théâtre donne asile aux fous (et à ceux qui les soignent)

    Aux Roseaux Teinturiers pendant le festival d’Avignon, À la folie, adaptation du livre éponyme de Joy Sorman par Caroline Loeb, raconte les vies qui peuplent un endroit singulier : l’hôpital psychiatrique. Ils ne sont que quatre, mais ils incarnent toute une myriade de personnages, passant d’un rôle à l’autre en changeant de costume, d’accessoire, de voix, de manière de parler et de bouger… Qu’ils soient patients, soignants ou autres membres du personnel hospitalier, chacun d’entre eux partage cette humanité vraie qui respire la vie. Sensibilité teintée d’humour et parfois de poésie Avec une sensibilité teintée d’humour et parfois de poésie, Caroline Loeb -actrice mais aussi metteuse en scène de ce spectacle- adapte le livre de Joy Sorman À la folie (Flammarion, 2024). Elle a aussi façonné d’autres personnages, comme Valentin, largement inspiré de conversations avec son frère schizophrène, parfois capable de fulgurances à couper le souffle, ou avec d’autres de ses proches. Tous sont dotés d’un vécu consistant, souvent marqués par des traumatismes, des violences et parfois même une grande misère sociale. Et l’on se rend compte à quel point est mince la frontière qui nous sépare de la folie : la maladie mentale peut frapper n’importe qui. Solitude Sur la scène volontairement dépouillée -une table, quelques chaises et au fond un distributeur de boissons et friandises- se croisent les diverses fragilités qui rapprochent ceux qui travaillent et ceux qui sont internés dans un hôpital psychiatrique. À commencer par la solitude. Tous sont cabossés par l’existence. Aux souffrances des malades, répond l’usure des soignants, submergés par l’ampleur de la tâche, les injonctions administratives plus ou moins absurdes, et parfois leur incapacité à agir avec l’efficacité requise. Regard critique Si le spectacle évite tout jugement sur les personnes, il n’en est pas moins engagé, et porte un regard critique sur la prise en charge de la maladie mentale en France. Il est bien fini l’« âge d’or » de la psychiatrie, qu’Adrienne -une des personnages- situe dans les années 1960-1990 ! En cause le manque de moyens – à commencer par les fermetures de lits, même si la santé mentale était « grande cause nationale » en 2025, mais aussi, selon Caroline Loeb, une foi excessive dans les traitements médicamenteux : en témoigne la chanson Chemical Valley qui clôt la représentation, et dont le clip est disponible en ligne. À la folie, d’après le livre de Joy Sorman (Flammarion), adaptation et mise en scène de Caroline Loeb, avec Caroline Loeb, Mourad Boudaoud, Gigi Ledron et Claire Nebout, aux Roseaux Teinturiers jusqu’au 25 juillet 2026 (festival d’Avignon Off).

  8. Jul 11

    «À vau l’eau» au théâtre, faire entendre ce que «réfugié» veut dire

    Au festival d’Avignon, la compagnie Pardès rimonim présente un texte de l’autrice syrienne Wejdan Nassif inspirée de son parcours et de celui de ses voisins, également exilés. À vau l’eau est le second volet du diptyque « Chemin d’exil », présenté par la compagnie Pardès rimonim. Le premier, Après les ruines, créé à Avignon en 2024, mêlait fiction et fragments documentaires, jeux d’ombres et musique live. Si la mise en scène de ce nouveau spectacle -également signée Bertrand Sinapi- est plus sobre, elle n’en est pas moins originale : le scénographe Goury a imaginé une installation orchestrée autour de figurines. Elle fait peu à peu apparaître aux yeux du public une nouvelle carte des migrations. La comédienne -Amandine Truffy ou Christine Koetzel (en alternance) - dessine en direct, à même le sol, les pays d’origine ou de transit des différents personnages, et leurs trajectoires qui, toutes, convergent jusqu’au quartier de Borny. Des voix et des accents C’est dans cette cité populaire de Metz, en Lorraine, que Wejdan Nassif a posé ses valises. À vau l’eau raconte son parcours d’ancienne institutrice syrienne réfugiée en France, et ceux de ses voisins venus d’Afrique ou du Moyen-Orient : Marwan, le Palestinien né au Koweït, un temps réfugié en Syrie ; Khadija la Marocaine qui n’est pas devenue l’avocate qu’elle rêvait d’être ; Seif, le Soudanais du Darfour, Wassim l’ancien berger enrôlé par les talibans, ou Ablema, venue de Côte d’Ivoire et dont le rire communicatif est un véritable baume sur les plaies des habitants du quartier... Le spectacle fait entendre leurs voix et leurs accents, mais aussi les sons et les ambiances du quartier captés sur place et mis en musique par le compositeur électroacoustique Lionel Marchetti. Courage, espoirs et questionnements À l’issue de la représentation, on garde en tête les souffrances et les difficultés rencontrées par les différents protagonistes, souvent brinquebalés par les aléas de la géopolitique. Mais peut-être plus encore leur courage, leurs espoirs et leurs questionnements : peut-on -et faut-il- faire le deuil de sa terre d’origine ? Comment garder le contact avec les proches restés au pays ? Comment s’intégrer au mieux dans cette France pas toujours accueillante ? Comment rester fidèle à sa culture tout en apprenant la langue qui permettra cette intégration ? Que transmettre à ses enfants, et surtout comment leur assurer le meilleur avenir ? « Tu es ici, mais tu es toujours là-bas ». Cette phrase écrite par Wejdan Nassif - et prononcée par la comédienne qui l’incarne au plateau- résume « ce que « réfugié » veut dire ». À vau l’eau, au 11-Avignon jusqu’au 23 juillet 2026. Relâche les vendredis 10 et 17 juillet 2026.

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Jean-François Cadet raconte avec des mots et avec des sons comment – à travers leurs œuvres – les écrivains, les dessinateurs et scénaristes, les metteurs en scène, les comédiens, les cinéastes, les plasticiens ou les musiciens se font l’écho des soubresauts, des débats, des grandes figures et des tendances du monde d’hier, d’aujourd’hui, et peut-être de demain. Réalisation : Antonin Duley. (Diffusions toutes cibles : le samedi et le dimanche à 18h40 TU). 

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