L'art de raconter le monde

Jean-François Cadet raconte avec des mots et avec des sons comment – à travers leurs œuvres – les écrivains, les dessinateurs et scénaristes, les metteurs en scène, les comédiens, les cinéastes, les plasticiens ou les musiciens se font l’écho des soubresauts, des débats, des grandes figures et des tendances du monde d’hier, d’aujourd’hui, et peut-être de demain. Réalisation : Antonin Duley. (Diffusions toutes cibles : le samedi et le dimanche à 18h40 TU). 

  1. 22H AGO

    La guerre pour l’Ukraine de Yulia Mykytenko, lignes de front

    Comme il est bon de ne plus craindre la mort, de Lara Marlowe, raconte le parcours et l’engagement d’une héroïne ukrainienne d’aujourd’hui, combattante et patriote, la première lieutenante Yulia Mykytenko. Un livre qui allie la rigueur du témoignage au souffle romanesque.   L’un des grands avantages du métier de journaliste est de rencontrer des personnages exceptionnels. À n’en point douter, Lara Marlowe -correspondante à Paris du quotidien irlandais Irish Times pendant plusieurs décennies- gardera longtemps en mémoire cette jeune femme qu’elle a choisie à la fois comme héroïne et comme narratrice de ce récit. « Le roman vrai de la guerre en Ukraine », nous dit le bandeau rouge qui entoure le livre. Et c’est vrai que les chapitres nous emmènent dans le Donbass, plus précisément du côté du petit village de Zakytine, sur la ligne de front où sont engagés les vingt-cinq pilotes de l’unité de drones que commande la première lieutenante Yulia Mykytenko. Le Donbass, la jeune femme y a déjà de nombreux souvenirs de soldate. C’est là qu’elle s’est engagée en 2016 aux côtés de son jeune mari, Illia Serbin, qui y a trouvé la mort. Et c’est là qu’elle a voulu servir à nouveau dès la nouvelle invasion russe de 2022. Elle ne s’est guère posé de questions. Déjà, en 2013-2014, au moment des manifestations d’Euromaïdan, elle était montée en première ligne, en cofondant l’escouade féminine du 16e régiment des Forces d’autodéfense. À l’époque, le président prorusse Viktor Ianoukovytch avait été renversé.  C’est que l’âme ukrainienne coule dans les veines de Yulia Mykytenko depuis sa naissance à Kyiv en juillet 1995 et son enfance à Bucha, une des villes martyres de l’agression russe : poignantes sont les pages évoquant son retour sur les lieux où les stigmates du massacre sont encore béants. C’est ce patriotisme viscéral qui guide son engagement militaire, politique et personnel. Sous la plume de Lara Marlowe, Yulia Mykytenko démonte par le menu les éléments de langage de la propagande du Kremlin, mettant en avant les contradictions des déclarations du président russe Vladimir Poutine. Ce qui ne l’empêche pas de prendre du recul et de se montrer parfois critique lorsqu’elle évoque les choix passés du président Volodymyr Zelensky, et certaines options choisies par les chefs militaires ukrainiens.  Entre expérience individuelle et analyse géopolitique, entre descriptions techniques et moments d’émotion plus ou moins retenue, le texte de Lara Marlowe possède le souffle romanesque des grands témoignages historiques. Le titre, Comme il est bon de ne plus craindre la mort, est emprunté à un poème écrit en 1972 par un autre combattant ukrainien : le journaliste et poète Vassyl Stous dont les œuvres furent interdites par le régime soviétique, et qui mourut au goulag en 1985. Comme il est bon de ne plus craindre la mort, Lara Marlowe (éditions de l’Observatoire).

    20 min
  2. 6D AGO

    «Le poing armé de Dieu», les Mormons, le prophète et le gorille

    Le nouveau roman d’Hubert Prolongeau raconte les débuts empreints de violence du mormonisme à travers le regard d’Orrin Porter Rockwell, le garde du corps de Joseph Smith. Depuis 1838, elle s’appelle « Église de Jésus-Christ des saints des derniers jours ». À sa création, huit ans plus tôt, dans l’État de New-York, c’était « Église du Christ ». Mais c’est le terme de mormonisme, dérivé de son principal texte canonique, le Livre de Mormon qui est le plus souvent employé pour désigner cette confession chrétienne, révélée par l’Américain Joseph Smith, dont le siège mondial se trouve à Salt-Lake-City (Utah). Le charisme et l’ascendant du prophète Le roman d’Hubert Prolongeau n’évoque ni le Grand Lac Salé, ni la ville fondée le 24 juillet 1847 par des pionniers mormons menés par Brigham Young, que l’on croise pourtant au détour d’un chapitre. Et pour cause : le récit s’arrête trois ans plus tôt, au moment de l’assassinat de Joseph Smith, que les fidèles considèrent comme un prophète. D’une plume alacre, l’auteur raconte les différentes étapes de la construction de la nouvelle église : les traumatismes de l’enfance, les différentes apparitions que Joseph Smith raconte à ses camarades, la quête des plaques d’or que lui aurait confiées l’ange Moroni, leur traduction et la publication en 1830 du Livre de Mormon. Violence Le charisme et l’ascendant de Joseph Smith sur ses ouailles inondent la narration, mais l’écrivain n’a pas fait de lui son narrateur. Il a préféré nous faire vivre cette véritable « épopée mormone » à travers le regard d’un homme de l’ombre, Orrin Porter Rockwell, ami d’enfance du prophète, fidèle dans tous les sens du terme, et qui deviendra son garde du corps, justifiant ainsi son surnom qui donne son titre au roman le « poing armé de Dieu ». C’est que la naissance, la croissance et l’expansion de la nouvelle église sont imprégnées de violence. Affrontements avec les fermiers, menaces, pillages et assassinats rythment la trajectoire des différents protagonistes. Esprit pionnier et atmosphère western Le moteur du récit reste la foi et les visions de Joseph Smith, alliées à l’esprit pionnier et à l’atmosphère western. Car les premiers mormons sont des migrants, de l’État de New-York aux plaines déjà colonisées du Missouri. C’est peu dire qu’ils n’y sont pas toujours bien accueillis, et les affrontements parfois sanglants avec les fermiers, mais aussi avec les troupes du gouverneur du Missouri Liliburn Williams Boggs, les amènent à quitter un endroit pour un autre, fondant ainsi la ville et le temple de Nauvoo (Illinois) dont ils furent expulsés en 1844. On découvre aussi les failles au sein de la communauté et les critiques qui n’épargnent pas Joseph Smith, notamment autour de son rapport à l’argent, mais surtout autour de sa polygamie d’abord cachée, puis assumée au grand jour. Puisque Dieu le veut… Le Poing armé de Dieu, Hubert Prolongeau (Seuil).

    19 min
  3. FEB 14

    Mais pourquoi mentons-nous ? «À la limite de la crédibilité», les habits neufs du mensonge

    Au Théâtre de Belleville, la compagnie Janitor explore à travers une pléiade de personnages, les raisons qui nous poussent à mentir. Tout est parti d’un mensonge. Oh, pas d’un gros mensonge : d’une blague entre copines qui s’étaient donné rendez-vous dans un café. L’une d’entre elles prétend avoir partagé un riz cantonnais dans un resto chinois avec une de ses idoles. Au début, Marguerite Courcier et Laurine Villalonga sont dubitatives. Mais Camille Jouannest se montre tellement enthousiaste, tellement convaincante, que les deux autres finissent par y croire. Et elles y ont cru longtemps, car il a fallu du temps avant que la vérité finisse par éclater. Tel est le point de départ du spectacle À la limite de la crédibilité dont le trio signe l’écriture, le jeu et la mise en scène : une volonté de comprendre pourquoi on ment. Pour approcher la vérité, les trois jeunes femmes se sont lancées dans une véritable enquête à base de rencontres : un avocat, des aides-soignantes dans un EHPAD, une serveuse de bar, une psy… Ces entretiens ont ensuite été transformés en matière théâtrale, en en conservant le plus souvent le naturel (erreurs, tics de langage, bruits de bouche…), et compilés avec des moments d’improvisation. Remède ou poison Comme le dit à plusieurs reprises un des personnages, « c’est compliqué ». Car on peut mentir pour faire du mal ou pour faire du bien, pour apparaître ou par peur de révéler qui l’on est, pour exister ou pour s’effacer. Le mensonge comme « pharmakon », autrement dit comme remède ou poison selon l’usage que l’on en fait. Jeux de lumières et masques accompagnent ce voyage théâtral à la frontière -décidément si poreuse- entre le vrai et le faux, y compris d’ailleurs à son corps défendant. Ce qui en soi est peut-être une manière de mieux appréhender la vérité humaine. Un paradoxe que l’on retrouve d’ailleurs dans la phrase du pédiatre britannique Donald Winicott que la compagnie JANITOR fait lire aux spectateurs en l’affichant un temps en fond de scène : « On ment pour se cacher. Pour se cacher mais pour être trouvé. Car se cacher est un plaisir mais ne pas être trouvé est une catastrophe ». Habits Une autre phrase résonne à l’esprit d’un public que la mise en scène rend complice dès le début du spectacle. Les autrices l’ont placée dans la bouche de la psy lorsque –dans un halo de fumée- elle évoque les récits de ses patients : « ces histoires ; elles sont comme quand on porte un habit, elles collent, elles sont habitées ».  Il était donc naturel que les habits se retrouvent au cœur de la mise en scène. Dans la pièce, ils sont à la fois accessoires, costumes et éléments de décor. À la limite de la crédibilité, écrit, mis en scène et joué par Marguerite Courcier, Camille Jouannest et Laurine Villalonga, au Théâtre de Belleville jusqu’au 28 février 2026.

    19 min
  4. FEB 8

    «Le blanc du drapeau», une BD-enquête en immersion au cœur de l’extrême-droite

    À travers le personnage d’une jeune et intrépide prof d’histoire-géo, Julie Scheibling et Clara Chotil nous font découvrir les intégristes religieux et politiques qui nourrissent la droite française la plus radicale. En 2009, le visage de Julie Scheibling apparaissait sur les écrans de cinéma aux côtés de Vincent Lacoste, dans le film de Riad Sattouf Les Beaux Gosses. C’est que la scénariste est aussi comédienne, tout comme son personnage principal, Mathilde. Et ce ne sont pas les points communs qui manquent : elle aussi a enseigné l’histoire-géographie, et elle aussi s’est intéressée aux dérives sectaires d’extrême-droite. Autofiction Le blanc du drapeau est donc une autofiction nourrie par son passé d’enseignante, mais aussi d’étudiante en sciences politiques et en théâtre. L’histoire est mise en images avec beaucoup de vivacité par Clara Chotil, architecte de formation, mais aussi plasticienne et chercheuse, et autrice du remarqué Opera negra (Actes Sud BD, 2022). Ce duo de choc nous guide dans les méandres de la droite radicale française, à travers une enquête qui fait passer l’héroïne de la salle des professeurs aux manifestations identitaires, en passant par une église « dissidente du Vatican » et le visionnage de vidéos plus complotistes les unes que les autres. Au centre du récit, Christophe, le professeur de philosophie de l’établissement. S’il accueille Mathilde avec chaleur, il laisse aussi transpirer de plus en plus ouvertement ses opinions réactionnaires, aussi bien en privé qu’en classe. Intriguée, Mathilde se met peu à peu à enquêter, jusqu’à infiltrer une galaxie aux ramifications complexes. Le blanc du drapeau, c’est celui qui se trouve encadré par les couleurs de Paris, le bleu et le rouge. Le blanc, c’est la couleur de la monarchie. Il en est brièvement question dans l’album, mais l’essentiel du récit ne porte pas sur les monarchistes ni sur les royalistes. L’enquête de Mathilde sur son collègue lui fait découvrir toute une série d’univers interconnectés – y compris au sens virtuel du terme- dans lesquels dérives sectaires, groupuscules ultraviolents, collectifs identitaires racistes et pseudo-féministes sont légion. À l’appui du récit, une solide documentation permet aux autrices de nourrir les notes que la jeune enseignante rédige en écriture cursive sur un cahier d’écolier, au fur et à mesure de son enquête. Ces doubles pages rythment la narration. Chaque chapitre s’ouvre par ailleurs par le dessin de Mathilde en train d’afficher une photo sur la porte de l’appartement qu’elle partage avec son colocataire, journaliste-pigiste désargenté, qui l’aide à rassembler ses idées.   Le blanc du drapeau, Julie Scheibling et Clara Chotil (Albin Michel/Bande dessinée).

    19 min
  5. FEB 7

    Rémi David, le monde de demain au fil de l’eau

    Le deuxième roman de Rémi David, Prélude à la goutte d’eau, thriller haletant entre l’Afrique, l’Europe et l’Australie, anticipe et met en garde contre le risque accru de marchandisation de l’eau avec le réchauffement climatique. Imaginez la scène : un énorme iceberg de 7 millions de tonnes tracté sous une cloche protectrice de l’Arctique jusqu’au Maroc ! C’est l’idée que le romancier Rémi David a fait germer dans la tête d’un de ses personnages, patron d’une non moins géante entreprise baptisée Dolco. Ce milliardaire médiatique aussi mégalo que peu scrupuleux a compris comment transformer la pénurie d’eau et la chaleur torride en Afrique -exacerbées encore par le réchauffement climatique- en une redoutable et immorale machine à cash. Rassurez-vous : il ne s’agit pas de la réalité, mais d’une fiction qui se déroule en 2050 -autant dire demain-, dans un monde qui n’est pourtant pas si éloigné de celui d’aujourd’hui. Mais Prélude à la goutte d’eau -titre inspiré d’une œuvre de Chopin- est une dystopie qui fait d’autant plus froid dans le dos que Dolco, qui a aussi réussi à faire pleuvoir en Côte d’Ivoire, a bien d’autres tours dans son sac pour exploiter sans vergogne le dénuement des populations confrontées à la sécheresse. Tout en s’attaquant également à un autre phénomène accentué par le réchauffement du climat : les migrations. Juriste guinéenne Les projets machiavéliques d’Erik Dolomont, le patron de Delco, se dérouleraient à merveille s’il n’avait pas, tapie dans l’ombre, une ennemie irréductible : Samira Diakité, une jeune juriste exilée au Maroc puis à Paris après l’assassinat de ses parents en Guinée. Mue par une haine qui vient de loin -et dont on découvrira les raisons au fil du livre- elle ne reculera devant rien pour contrecarrer les projets de Dolomont et le discréditer aux yeux du monde. Thriller écologique Ce thriller écologique particulièrement bien ficelé, plein de suspense et de rebondissements, nous entraîne du Maroc en Guinée, de l’Australie à la Suède en passant par Paris et le Cotentin. Un vrai plaisir de lecture qui n’en pose pas moins des questions fondamentales sur notre rapport pratique et éthique à la planète et au capitalisme, sur les transformations du paysage, de l’agriculture et de notre mode de vie générés par l’augmentation des températures, et sur l’impact politique et humain de ce bouleversement, quels que soient notre continent et notre niveau de vie. Mais c’est évidemment la question de l’eau qui coule d’un bout à l’autre du roman, qui fourmille de détails sur le statut juridique de la glace à l’échelon international. L’idée lui est venue en visionnant le documentaire « Main basse sur l’eau », de Jérôme Fritel, qui dévoile les arcanes de la spéculation sur une ressource en passe de devenir une ressource plus précieuse -et donc plus lucrative- que le pétrole. Prélude à la goutte d’eau, Rémi David (Gallimard).

    20 min
  6. FEB 1

    «Le procès d’une vie» au théâtre, comment le droit à l’avortement a pris corps

    Au Théâtre du Splendid, la pièce de Barbara Lamballais et Karina Testa raconte le procès de Bobigny et le combat des femmes pour le droit à l’avortement et à disposer de leur corps. Le 8 mars 2024, la France inscrivait le droit à l’interruption volontaire de grossesse (IVG) dans sa Constitution. L’occasion de graver dans le marbre une liberté chèrement acquise, mais aussi de se rendre compte du chemin parcouru depuis la loi Veil de 1975. Le procès de Bobigny -comme on a coutume de l’appeler- s’est tenu en octobre et novembre 1972, et constitue une étape importante de ce processus, tout comme le « Manifeste des 343 », pétition publiée un an auparavant dans l’hebdomadaire Le Nouvel Observateur. 343 femmes déclarant avoir avorté, et réclamant « l’avortement libre ». Parmi les signataires, des personnalités comme la philosophe et écrivaine Simone de Beauvoir, ou l’avocate Gisèle Halimi. Les deux femmes seront en première ligne pour défendre la jeune Marie-Claire Chevalier, 16 ans, enceinte après avoir été violée par un garçon de 18 ans, et traînée en justice pour avoir eu recours à une faiseuse d’anges. C’est autour de ce procès que Barbara Lamballais et Karina Testa ont bâti cette pièce, une fiction historique librement inspirée de la vie de Gisèle Halimi et des minutes du procès. Sororité Nourries par une solide documentation, les deux autrices ont choisi de mettre en valeur la sororité de ces combattantes du droit des femmes à disposer de leur corps : Marie-Claire Chevalier (Maud Forget, fragile et forte en même temps), sa mère Michèle (Céline Toutain, aimante, responsable et combative), la faiseuse d’anges Micheline Bambuck (Karina Testa, sincère et démunie), et les deux « complices » Renée Sausset (Déborah Grall), ancienne enfant abandonnée qui refuse que l’enfant de Marie-Claire subisse le même sort, et Lucette Dubouchaix (Jeanne Arènes), fervente catholique qui tente de conjuguer les valeurs de sa foi et son empathie profondément humaine. Dans la pièce -entorse assumée à la réalité historique-, toutes ces femmes sont défendues par une seule avocate : maître Gisèle Halimi (Clotilde Daniaud), qui entend faire du procès un procès politique, afin de faire changer la loi. Une rythmique impeccablement huilée Parmi les comédiennes, Maud Forget et Clotilde Daniaud sont les seules à jouer un seul rôle ; toutes les autres endossent avec un entrain réjouissant les costumes de plusieurs personnages. Il en est de même pour Julien Urrutia, qui incarne tous les rôles masculins de ce spectacle à la rythmique impeccablement huilée, et qui suscite l’adhésion enthousiaste d’un public que la mise en scène de Barbara Lamballais enrôle dès le prologue. Le procès d’une vie, au Théâtre du Splendid (Paris).

    20 min
  7. JAN 31

    Marcello Quintanilha, le Brésil à foot et à sang

    À travers l’histoire d’une famille, Marcello Quintanilha raconte l’empreinte des inégalités sociales, de la violence et du football dans le Brésil des années 50, 60 et 70. Un « polar néo-réaliste ». C’est ainsi que Marcello Quintanilha présente Eldorado. Du polar, l’album en a l’intrigue - une enquête sur le meurtre d’un petit truand-, les personnages -une bande de voyous de bas-étage et un commissaire aux méthodes contestables- et l’atmosphère interlope des nuits brésiliennes et des bars louches. Quant au néo-réalisme, il s’inscrit à la fois dans le style graphique adopté par le dessinateur et dans l’ancrage du récit dans l’histoire sociale et politique du Brésil, des années 50 aux années 70 : celle de la classe ouvrière marquée par les inégalités et la violence du quotidienne, et qui voit dans le football un art de vivre et un espoir d’ascension sociale. Le football, espoir d’ascension sociale Hélcio, le personnage principal, en est un exemple. Particulièrement doué, il parviendra à devenir footballeur professionnel au sein du Canto do Rio, l’équipe de Niterói (État de Rio de Janeiro), mais le succès l’éloignera de sa famille. Son grand frère Luiz Alberto prendra lui un tout autre chemin en se rapprochant d’une bande de petits truands locaux. Mais les deux délaisseront le reste de leur famille et notamment leur père Alicio, aimant mais aussi sanguin et possessif. Le coup d’État de 1964 fait brutalement irruption dans le récit. Avec l’installation de la dictature militaire, l’atmosphère se tend un peu plus, et les méthodes de l’enquêteur, le commissaire Andorinha, deviennent de plus en plus inhumaines. Clefs historiques et playlist Avant d’entrer de plain-pied dans le récit, un prologue de neuf pages en noir et blanc donne aux lecteurs non familiers de l’histoire brésilienne d’importantes clefs historiques pour mieux appréhender le récit. En tournant les pages de l’album, il faut aussi prendre le temps d’observer les décors qui portent en eux l’histoire de la colonisation et reflètent les enjeux de l’économie urbaine. On peut aussi lire en écoutant les nombreux titres de musique populaire qui accompagnent les péripéties, exprimant ainsi une autre facette du sentiment d’être brésilien. L’album présente d’ailleurs un QR Code qui permet d’accéder à la playlist qui a accompagné le travail de l’auteur. En partie autobiographique -le père de Marcello Quintanilha a été footballeur professionnel-, Eldorado peut aussi être lu comme une préquelle d’un album précédent, Les Lumières de  Niterói. Parmi les œuvres de l’auteur, Ecoute, jolie Márcia (Ça et là) a reçu le Fauve d’or du Festival d’Angoulême en 2022. Eldorado, Marcello Quintanilha (Le Lombard).

    19 min
  8. JAN 25

    Terreur Graphique raconte l’addiction en BD, l’alcool l’a brûlé

    Dans un album drôle et émouvant à la fois, le dessinateur et scénariste raconte son addiction à l’alcool et comment il en est sorti. Un album qui sort en plein Dry January. Sur Instagram où il partage ses dessins depuis longtemps, Terreur Graphique se présente avec son humour coutumier comme « chien de la case »… de bande dessinée, cela va de soi. C’est sous les traits de ce chien qu’il se représente lui-même sur la toile et dans cet album, né justement sur ce réseau social. Comme le titre l’indique, L’addiction s’il vous plaît est un récit à la fois implacable et humoristique, drôle et émouvant en même temps, d’autant plus qu’il est basé sur une histoire vraie, à la fois familiale et intime : la sienne. On reconnaît son intarissable talent pour les calembours et l’humour noir, sa cinéphilie, son amour pour le rock et les fulgurances graphiques du dessinateur de presse. On en apprend aussi beaucoup sur sa famille, et notamment sur son père, alcoolique notoire. De là à dire que l’alcoolisme est un atavisme familial, il y a un pas que l’auteur se garde bien de franchir. Impossible d’attribuer les raisons du vice à une seule cause : à l’héritage familial, on pourrait ajouter un TDAH -tardivement diagnostiqué-, des blessures enfouies profondément en lui, l’influence de la pop culture ou tout simplement l’envie de socialisation festive avec ses potes, dont certains travaillent dans le vin… Tout cela, et bien d’autres choses ont contribué à la descente aux enfers et à la rechute qui l’attendait au coin du bois (avec un s). Bashung revisité L’album est sous-titré « Confessions d’un alcoolique qui se soigne ». Il commence dans le cabinet d’un psychiatre addictologue au CSAPA (Centre de Soins, d’Accompagnement et de Prévention en Addictologie), situé -cela ne s’invente pas- en face d’un magasin de vins et spiritueux ! Autant dire qu’il ne faut pas se tromper de chemin. Or, résister à la tentation de replonger : tout l’enjeu est là. Dans l’album, Terreur Graphique cite Bashung : « j’ai dans les bottes des montagnes de questions où subsiste encore ton écho ». Nombreuses sont les références à la chanson dans ce récit truffé de références musicales, graphiques et cinématographiques. Des clins d’œil à la culture pop qui permettent aussi de se rendre compte à quel point l’alcool est ancré dans l’histoire, la tradition et la vie quotidienne. Tour de France de la bibine Y compris d’ailleurs dans le sport de haut niveau : passionné de vélo, Terreur Graphique que « les vertus antalgiques de l’alcool étaient très appréciées sur le tour » de France 1935 : cette année-là, en pleine canicule, le peloton fit une pause sur le parcours de la 17è étape (Pau-Bordeaux) pour se désaltérer avec quelques bières distribuées par les spectateurs. Jusque dans les années 60, l’alcool n’était pas interdit, et certains coureurs ne s’en privaient guère… L’addiction, s’il vous plaît ! Terreur Graphique (Casterman).

    19 min

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Jean-François Cadet raconte avec des mots et avec des sons comment – à travers leurs œuvres – les écrivains, les dessinateurs et scénaristes, les metteurs en scène, les comédiens, les cinéastes, les plasticiens ou les musiciens se font l’écho des soubresauts, des débats, des grandes figures et des tendances du monde d’hier, d’aujourd’hui, et peut-être de demain. Réalisation : Antonin Duley. (Diffusions toutes cibles : le samedi et le dimanche à 18h40 TU). 

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