L'art de raconter le monde

Jean-François Cadet raconte avec des mots et avec des sons comment – à travers leurs œuvres – les écrivains, les dessinateurs et scénaristes, les metteurs en scène, les comédiens, les cinéastes, les plasticiens ou les musiciens se font l’écho des soubresauts, des débats, des grandes figures et des tendances du monde d’hier, d’aujourd’hui, et peut-être de demain. Réalisation : Alexandre Cayuela. (Diffusions toutes cibles : le samedi et le dimanche à 18h40 TU). 

  1. 14h ago

    «Le septième siffleur» de Colin Niel, nature humaine en plein chant

    Un roman choral qui questionne notre rapport à un double héritage : celui de la filiation, et celui de la biodiversité. Connaissez-vous le cri du courlis cendré ? Impossible de ne pas l’entendre en découvrant l’écriture sensorielle que Colin Niel déploie dans Le septième siffleur. Cet oiseau limicole, petit échassier au bec courbé vers le bas, est un trait d’union entre les principaux personnages et entre les trois lieux où se déroulent le roman. Trois lieux unis par le courlis cendré Dans les Highlands écossais, Fiona et son mari éleveur de moutons sont confrontés aux difficultés de leur exploitation agricole et à la maladie incurable qui rendra aveugle leur fils adolescent dont la vue décline déjà. L’arrivée de Bonnie, une Anglaise militante de l’agroenvironnement et de la protection des oiseaux, va mettre leur couple à rude épreuve jusqu’à provoquer une magnifique épiphanie. Dans la baie de Somme, estuaire manchois et protégé du littoral français, Willy espère transmettre à son fils Kylian la passion des gibiers d’eau que lui a transmise son beau-père Laurent. Une tradition qui se perd, et qui est menacée par les contraintes réglementaires de plus en plus strictes destinées à préserver les espèces en danger d’extinction. Problème : Kylian, 7 ans, est devenu « anti-chasse », sous l’influence du père d’un de ses camarades d’école. Plus au sud, sur la Merja Zerga, lagune marocaine où les passionnés affluent pour photographier les oiseaux migrateurs, Ali et son fils Hamza gagnent leur vie en accompagnant touristes et ornithologues. Mais comme les oiseaux, Hamza rêve lui aussi de voler vers d’autres cieux, ce qui ne rentre pas dans les plans de son père. Migration, filiation, rapport au vivant et à la terre Migration, filiation, transmission, rapport au vivant et à la terre… Sur une année, de septembre à août, l’auteur mêle ces fils narratifs avec une grande habileté et une réjouissante légèreté. Colin Niel tisse un grand roman sur notre façon de regarder et d’habiter un monde en plein bouleversement écologique. La nature est partout, belle et fragile, mais suffisamment puissante pour se faufiler au cœur de personnages attachants car profondément humains, et éveiller des émotions simples et vraies. Tout en soulevant -sans les trancher de manière manichéenne - bien des questions contemporaines : comment adapter les pratiques des agriculteurs aux défis écologiques sans mettre en péril leur survie ? Y a-t-il de la place pour une chasse éthique et régulatrice de la nature, ou les chasseurs sont-ils, au nom de la tradition, les fossoyeurs des espèces en danger ? Bref, comment faire cohabiter le plus harmonieusement possible l’Homme et la nature ? Peut-être en nous laissant porter par le sifflement du courlis cendré. Le septième siffleur, Colin Niel (Seuil)

  2. 1d ago

    «L’enfance des ruines» de Pascal Rabaté, danse au bord de l’abîme

    Une fresque historique et sociale dans l’Allemagne du début des années 30, sur fond de montée du nazisme et de l’antisémitisme. Sur la première planche de l’album, c’est la fête. Sur le sol d’un cabaret berlinois, piétinant des journaux datés de l’année 1932, des danseurs élégants s’en donnent à cœur joie. Sur la dernière planche, c’est au cœur d’une autre nuit berlinoise qu’un dirigeable déverse une pluie de tracts frappés de croix gammées. Entre les deux, Pascal Rabaté met en scène -à hauteur d’hommes et de femmes-, le terrible engrenage vers l’abîme. Tout en contrastes Même dualité et même opposition entre le dos de l’album et la couverture : le premier montre les personnages chutant inexorablement du haut d’un immeuble vers une mort certaine ; la seconde montre des jeunes gens qui s’amusent, sans prendre garde à la faille qui s’élargit sous leurs pieds. Tout en contrastes – y compris dans les couleurs-, c’est cette fissure qu’explore L’enfance des ruines. Insouciant noceur et antisémite viscéral Folker Kuntz, le personnage principal, travaille dans une agence publicitaire florissante. Insouciant noceur, séducteur sûr de lui et optimiste bon teint, sa vie va être bouleversée lorsqu’il sauve la vie de Rudy Ganz, jeune homme flamboyant à l’apparence sympathique, mais qui se révèle être un nazi convaincu et un antisémite viscéral. Société à deux vitesses D’une séquence à l’autre, l’album nous entraîne dans les très chics soirées privées du NSDAP et dans les rues mal famées de la capitale allemande où prostituées et mendiants font la manche, parfois rejoint par des mutilés et autres « gueules cassées », anciens combattants de la première guerre mondiale, qui ont l’impression d’avoir été abandonnés à leur sort. Émerge une société à deux vitesses, où la bourgeoisie parade tandis que la misère s’étale au grand jour. Zoo humain On rencontre aussi Ingrid, la sœur de Folker, artiste-peintre de son état, féministe et en ménage avec Lincoln, un trompettiste afro-américain qui a fui un autre racisme : la ségrégation qui sévit en Amérique. Il va se retrouver nez à nez avec un Kanak exhibé comme un animal de foire dans un véritable « zoo humain ». Il y a aussi ses deux voisins. Ada, une belle jeune femme dont Folker tombe éperdument amoureux, et qui gagne sa vie en s’effeuillant dans les cabarets érotiques. Et Hans, un écrivain-philosophe qui a du mal à joindre les deux bouts, intellectuel édenté qui dort sous les toits. Toute une galerie de personnages souvent attachants qui se révèlent la plupart du temps beaucoup plus complexes qu’ils en ont l’air. L’enfance des ruines, Pascal Rabaté (Rue de Sèvres).

  3. Sep 27

    Avec «Groenland, échos arctiques», Lauriane Miara ne laisse personne de glace

    Inspiré par une expédition scientifique de trois mois, un récit passionnant et sensible qui résume les différents enjeux autour du Groenland. C’est pour réaliser de courtes bandes dessinées de vulgarisation destinées aux scolaires que Lauriane Miara a embarqué sur le voilier de recherche scientifique suisse Forel. Deux mois et demi d’expédition le long de la côte occidentale du Groenland lui ont permis d’observer et de dessiner paysages grandioses et oiseaux de mer. Elle en a aussi tiré des enseignements quant aux liens de l’Homme avec le vivant – en particulier le rapport à l’animal – ou quant à l’impact du réchauffement climatique sur la fonte de la calotte glaciaire. Échos arctiques C’est pour partager au grand public quelques-uns de ces « échos arctiques » que l’artiste s’est lancée, à son retour dans ses montagnes alpines, dans l’aventure de cet album dans lequel l’encre de Chine se marie à l’aquarelle. Elle s’y met en scène en Candide, admiratrice des beautés de la nature, curieuse de l’Histoire, de la culture et des aspirations des Inuits, mais aussi inquiète du réchauffement de la planète et des effets néfastes des activités humaines. La science, l’humour et la poésie Bien davantage qu’un simple carnet de voyages, Groenland, échos arctiques mélange avec brio la science, l’humour et la poésie pour faire entendre aux lecteurs les « voix » de la « terre verte » – traduction littérale du nom « Groenland » – dont elle nous raconte l’origine. On apprend beaucoup, souvent le sourire aux lèvres, et parfois avec une légère inquiétude au sujet de ce qui pourrait advenir à ce territoire qui attise les convoitises, tant par ses sous-sols riches en métaux, en terres rares et en hydrocarbures, que par sa situation stratégique aux confins de l'Amérique du Nord, de l'Europe et de la Russie. L’ours fait corps avec le Groenland À l’issue du récit, les dernières pages de l’album résonnent de la parole des Inuits. Elles présentent aussi quelques-unes des espèces d’oiseaux rencontrées : pingouin torda, sterne arctique, plongeon huard. L’autrice s’attarde aussi sur l’ours polaire, très présent dans la narration : cet animal au centre de la spiritualité inuite est aussi fortement affecté par le dérèglement climatique ; classé comme espèce vulnérable, sa survie est directement corrélée à la santé de la banquise. Sur la couverture, Lauriane Miara a d’ailleurs dessiné un ours qui fait corps avec le Groenland. À côté, on se sent tout petit. ► Groenland, échos arctiques, Lauriane Miara (Les Étages Éditions)

  4. Sep 26

    «Quatrevingt-treize» de Victor Hugo mis en scène par Marion Bierry, la justice et la pitié

    Au Théâtre de Poche Montparnasse, une adaptation magistrale d’une œuvre qui l’est tout autant. Marion Bierry connaît bien le Poche-Montparnasse. Elle y a notamment monté Le Menteur de Corneille, avec le succès que l’on sait. Avec Quatrevingt-treize – c’est comme cela que l’écrit Victor Hugo – le pari est plus que réussi : construite autour de six personnages, son adaptation permet, grâce à une mise en scène astucieuse, de restituer la « fresque héroïque » tout en soulignant les tourments et les interrogations suscités par l’intrigue qui se déploie au cœur de la guerre civile, pendant la Révolution française. Blancs et Bleus D’un côté, les Blancs : l’aristocratie catholique fidèle à l’Ancien Régime, à Dieu et au Roi, incarnée par l’inflexible Marquis de Lantenac (Stéphane Bierry), ancien émigré qui rentre au pays pour prendre la tête de l’insurrection vendéenne. De l’autre, les Bleus : les soldats de l’armée républicaine, qui combattent pour la Révolution, la fin des privilèges, au nom de la liberté et l’égalité : le sergent Radoub (Benjamin Boyer), courageux sans-culotte va-nu-pieds venu de Paris ; Gauvain (Alexandre Bierry), neveu de Lantenac, jeune et fougueux commandant pétri de l’esprit des Lumières ; et Cimourdain (en alternance Thomas Cousseau ou Julien Rochefort), prêtre défroqué devenu un inflexible Jacobin, envoyé par le Comité de salut public pour surveiller Gauvain, que le trio Marat-Danton-Robespierre soupçonne de faire preuve de bien trop de clémence envers les insurgés. Clémence ou implacabilité Au milieu de la bataille, une mère, Michelle Fléchard (en alternance Pamela Ravassard ou Marine Montaut) et ses trois enfants, que l’on ne voit pas, mais dont il est souvent question. C’est autour de leur sort que se noue le drame, lorsqu’ils sont pris en otage par les Blancs. Enfermés dans une tour qui prend feu, ils sont sauvés des flammes in extremis par Lantenac : un geste d’humanité qui le prive aussitôt de sa liberté. Doit-il être épargné, comme le soutient Gauvain ? Ou la justice, comme l’affirme Cimourdain, se doit-elle d’être implacable et sans pitié envers l’ennemi de la Révolution ? Tour de force Le tour de force du spectacle, c’est que toutes les dimensions de l’œuvre sont bel et bien présentes : le souffle de l’épopée, le conflit familial ou affectif entre les personnages ; le caractère ambivalent et complexe des personnages et de la Révolution en elle-même ; et surtout l’humanisme de Victor Hugo qui transparaît dans chaque scène… Une adaptation au cordeau, des mots qui portent, des acteurs d’une justesse épatante, une ingéniosité scénique impressionnante et un décor aussi sobre que chatoyant et efficace : le succès est au rendez-vous. ► Quatrevingt-treize de Victor Hugo, adaptation et mise en scène de Marion Bierry (Théâtre de Poche Montparnasse)

  5. Sep 20

    «Chercher la bête» de Loulou Robert, et faire surgir la fleur dans le sang

    Entre intensité organique et poésie onirique, la dystopie de Loulou Robert interroge notre humanité face à l’ensauvagement. Au début du récit, la France bascule : « L’autre conne » vient d’être élue, et s’installe à l’Elysée. La romancière ne cite pas de nom, mais précise juste que la nouvelle présidente de la République aime les chats… « L’autre conne », c’est comme cela que l’appelle Elle. Elle, c’est l’une des voix que Loulou Robert nous fait entendre dans ce roman qui étonne, choque, violente mais aussi éblouit et émerveille d’un chapitre à l’autre. Elle et Lui, deux voix singulières Elle, c’est la voix de la colère, de la rage. Celle d’une jeune coiffeuse d’un petit village de province, qui n’a jamais vu la mer, qui ne supporte plus les ragots ni les conversations de ses clientes, et qui cherche un peu d’oxygène dans cet étouffoir. Une fille qui en a bavé, et on le sent dans chacune de ses phrases sans ponctuation qui résonne comme des uppercuts. Son pendant masculin, Lui, porte aussi une voix singulière : celle d’un jeune homme bipolaire obsédé par la souffrance animale. Lui vit entre ses cachets, sa mère et sa chienne, et dont les peintures laissent deviner des monstres cachés. Abattoirs géants et virus Mais le plus monstrueux n’est pas niché dans une peinture, mais au plus profond de l’être humain. Celui qui est capable de construire ces nouveaux abattoirs géants où l’on élève, on engraisse et on tue les bêtes, avant de les transformer en viande. Celui qui sans même s’en rendre compte est capable de tuer son prochain, comme cette fillette qui étouffe son camarade de jeu dans le bac à sable, à quelques pas des mamans qui n’y prennent garde. Et ce n’est que le début : le sang coule à flots, une vague de tueries déferle sur le pays : les bas instincts se libèrent, les gens vont jusqu’à s’entredévorer. Les scientifiques pointent un virus lié à la viande produite par ces nouveaux abattoirs. « La guerre est née dans les ventres. Comme un enfant. Entre les poumons, les tripes, dans le sang, jusqu’à devenir la bête », écrit l’écrivaine. Mettre de la beauté sur l’horreur Comment survivre, comment rester humain dans ce monde en capilotade où sévit la barbarie ? Peut-être en s’évadant dans les rêves, en plongeant dans la forêt, en entrant en osmose avec les animaux et avec la nature, et comme l’écrit Loulou Robert « trouver la feuille blanche. Mettre de la beauté sur l’horreur ». C’est ce que fait la romancière qui fait surgir d’inattendus moments de beauté et de poésie au milieu du chaos. Comme une fleur au milieu du fumier. Chercher la bête, Loulou Robert (Éditions de l’Observatoire).

  6. Sep 19

    «L’odyssée tragique du MC Ruby» ou l’assassinat de huit clandestins africains sur un cargo

    L’adaptation en bande dessinée de l’enquête de Philippe Broussard, Prix Albert-Londres 1993. En 1993, Philippe Broussard, grand reporter au quotidien Le Monde reçoit la plus prestigieuse récompense du journalisme en France, le Prix Albert-Londres. La scène figure dans l’album, d’autant que le journaliste en est un des personnages principaux. Et pour cause : c’est son enquête, scénarisée avec Jean-David Morvan et mise en images par Jean-Denis Pendanx, que nous raconte L’odyssée tragique du MC Ruby. 8 clandestins africains jetés à la mer L’affaire remonte à 1992 : 8 clandestins africains –sept Ghanéens et un Camerounais- étaient jetés à la mer au large du Portugal par l’équipage ukrainien d’un porte-conteneurs, inquiet de devoir payer une amende au cas où leur présence aurait été découverte par un inspecteur présent à bord. L’affaire en serait sans doute restée là si Kingsley Ofusu, unique rescapé de cet assassinat, n’avait pas réussi à se cacher à fond de cale, avant d’aller trouver la police française à l’arrivée du navire dans le port du Havre.   Face-à-face empreints d’incompréhension et de douleurs Le témoignage de Kingsley Ofusu constitue une partie de l’ossature de l’album. Une partie seulement car le journaliste ne s’est pas contenté de le convaincre de raconter : il s’est rendu au Ghana pour reconstituer son histoire et découvrir celle de ses compagnons d’infortune ; il s’est aussi envolé pour Odessa (Ukraine) pour s’entretenir avec l’épouse de Valéry Artemenko, le commandant en second du cargo. L’album met en scène ces face-à-face émouvants -car empreints dans les deux cas d’incompréhension et de douleur-, et met aussi en exergue les différences entre les deux versions. Tout en mettant en avant les faits établis par l’enquête et la justice française. Une palette tout en nuances Connaisseur du continent africain et habitué des récits de migration, Jean-Denis Pendanx déploie une palette tout en nuances, qui illustre tour à tour l’émotion des entretiens, les faits racontés en flash-back et les zones d’ombre de l’enquête. Il donne aussi un visage aux disparus et fait toucher de l’œil au lecteur les dures réalités des souffrances endurées aussi bien au Ghana qu’en Ukraine, les uns et les autres ayant besoin de nourrir leurs familles. Un récit plein d’humanité qui décrit une affaire singulière mais qui continue de poser bien des questions. À commencer par celle-ci : dans l’Atlantique ou la Méditerranée, combien de clandestins ont été balancés par-dessus bord par des marins peu scrupuleux, sans que personne ne l’apprenne ? L’Odyssée tragique du MC Ruby, Philippe Broussard, Jean-David Morvan, Jean-Denis Pendanx (Dupuis/Aire Libre).

  7. Sep 13

    «Le dessinateur de Drancy» d’Hervé Duphot, traits de mémoire

    Une adaptation fidèle du Journal de Georges Horan-Koiransky, interné au camp de Drancy en 1942-1943. En octobre 2017, les éditions Créaphis publiaient le Journal d'un interné, dans lequel Georges Koiransky racontait sa captivité au camp de Drancy en 1942-1943. La bande dessinée d’Hervé Duphot en est une adaptation fidèle. Dans la postface de l’album, l’historien Benoît Pouvreau retrace le parcours de Georges Koiransky : celui d’un Russe né à Saint-Pétersbourg en 1894 dans une famille francophile, qui s’installe à Paris au tournant du siècle, suit les cours du soir de l’École des Beaux-Arts, s’engage en 1915, ce qui lui permettra d’être naturalisé Français dix ans plus tard. Arrêté sur dénonciation Au printemps 1942, deux de ses sœurs et un de ses neveux sont reconnus comme « non-juifs » par un expert du Commissariat général aux questions juives. Il est pourtant arrêté le 11 juillet 1942, suite à la dénonciation de ses voisins, contre lesquels il portera plainte à la Libération (ils seront condamnés à l’indignité nationale). Interné à Drancy (nord-est de Paris) dans la cité de la Muette transformée en camp de transit des Juifs de France avant leur déportation, Georges Koiransky connaît l’enfermement, la peur, les mauvais traitements et les privations. Il les subit, mais il les documente, encouragé par son compagnon de captivité René Blum (frère de l’ancien président du Conseil Léon Blum). C’est ainsi qu’il croque en cachette les scènes de la vie quotidienne des prisonniers, mais aussi l’arrivée des femmes et des enfants et les départs pour les camps de la mort. Principal problème : le manque de papier, que son épouse Hélène a du mal à lui fournir en quantité suffisante. C’est avec sa complicité qu’il parvient également à faire sortir ses dessins clandestinement, en les dissimulant dans son linge sale. En 1947, il publie à compte d’auteur 56 de ses estampes dans un ouvrage signé Georges Horan, Le camp de Drancy, seuil de l’enfer juif. Le recueil reste confidentiel. Il faudra attendre les années 70 pour que ses œuvres, utilisées par des associations d’anciens internés ou déportés, accèdent à un public plus large. On les retrouve aussi dans le Mémorial de la déportation des juifs de France de Serge Klarsfeld (1978) et dans le film de Jean-Patrick Lebel Cité de la Muette (1986). C’est ce dernier qui permettra de faire le rapprochement entre Georges Horan et Georges Koiransky. L’album d’Hervé Duphot présente aussi plusieurs reproductions de ces dessins originaux. Le dessinateur de Drancy, Hervé Duphot (Delcourt/Encrages).

  8. Sep 12

    «L’Homme qui Tombe» de Philippe Lecaplain, la photo d’un monde qui bascule

    Un quart de siècle après les attentats du 11 septembre 2001, l’instantané de Richard Drew continue de poser bien des questions. Récit au-delà du cliché. Journaliste à RFI, Philippe Lecaplain était à l’antenne le 11 septembre 2001, quelques minutes après l’impact du Boeing 767 d’American Airlines sur la face Nord de la Tour Nord entre le 93e et le 99e étage du World Trade Center. Pourtant, 25 ans après, ce n’est pas l’image d’un avion que ce passionné d’aviation a choisi de placer au cœur de son nouveau livre, mais celle d’un homme, « une victime en pleine chute, encore en vie pour trois secondes avant qu’elle ne se fracasse ». Quelques fragments de vie avant la mort. Une photo publiée dans la presse et presqu’aussitôt retirée, censurée immédiatement après avoir suscité un véritable tollé. Destins croisés C’est autour de cette photo qu’est construit le récit. Philippe Lecaplain a en effet choisi de croiser les destins du photographe et du (supposé ?) photographié. Le photographe est connu : Richard Drew, photojournaliste chevronné, a accouru sur les lieux du drame avec le puissant téléobjectif qui lui permettra de prendre le cliché le « plus connu que personne n’a jamais vu » comme il le dira lui-même. L’écrivain nous raconte dans quelles circonstances il s’est retrouvé au pied des tours jumelles et comment -en professionnel aguerri malgré la sidération de l’instant-, il a fait son travail en plein chaos. Soldat inconnu Le photographié est un mystère qui n’est pas encore complètement élucidé. S’agit-il, comme l’a affirmé le journaliste canadien Peter Cheney, de Norberto Hernandez, pâtissier du restaurant Windows on the World, au 106e étage de la Tour Nord ? Son épouse refuse cette idée, mais c’est la piste très largement privilégiée, y compris par l’écrivain, qui place tout de même ces mots dans la bouche du photographe : « pour moi, l’Homme qui Tombe restera le soldat inconnu du 11 septembre ». Rêve américain Il faut dire que le destin de Norberto Hernandez est éminemment romanesque : c’est celui d’un immigré portoricain qui a su concrétiser son « rêve américain » ; un père de famille respecté et apprécié qui a grimpé les échelons grâce à son talent et à son mérite, et qui s’est retrouvé à travailler dans l’un des bâtiments symboles du capitalisme et de la puissance américaine. Et qui a ensuite péri dans la plus effroyable tragédie de l’Histoire des États-Unis. Hasard du calendrier : le tirage original -acheté par la star britannique Sir Elton John- est exposé jusqu’au 24 septembre 2026 à Paris, au musée du Jeu de Paume dans le jardin des Tuileries. Philippe Lecaplain est évidemment allé la voir. Un moment émouvant qui lui a permis de constater à quel point cette photo attire et continue de perturber les regards. L’Homme qui Tombe, Philippe Lecaplain (LibriSphaera).

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Jean-François Cadet raconte avec des mots et avec des sons comment – à travers leurs œuvres – les écrivains, les dessinateurs et scénaristes, les metteurs en scène, les comédiens, les cinéastes, les plasticiens ou les musiciens se font l’écho des soubresauts, des débats, des grandes figures et des tendances du monde d’hier, d’aujourd’hui, et peut-être de demain. Réalisation : Alexandre Cayuela. (Diffusions toutes cibles : le samedi et le dimanche à 18h40 TU). 

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