La fabrique du monde

Du lundi au vendredi, Guillaume Naudin analyse les faits marquants de l'actualité internationale et décrypte les évolutions d'un monde en mouvement permanent.

  1. 12h ago

    Les lieux de pouvoir: le Berlaymont, navire amiral de l'Union européenne

    Notre chronique sur les lieux de pouvoir nous emmène au siège de la Commission européenne. Dans le petit monde de l’Union européenne (UE), on appelle ce bâtiment le Berlaymont.   Construit à la fin des années 1960 sur la propriété du couvent des Dames de Berlaymont, un ancien pensionnat pour jeunes filles, le bâtiment est en forme de croix asymétrique. Mais la grande innovation pour l’époque, c’est que seul son axe central touche le sol. Quelle impression donne le bâtiment ?  On est dans un immeuble administratif, imposant, intimidant et un peu froid. Catherine Ray connaît bien le Berlaymont. Porte-parole de l’ancienne cheffe de la diplomatie européenne Federica Mogherini, Catherine Ray anime aujourd’hui « À quoi tu sers ? », un podcast sur les métiers de l’Europe. Elle raconte ses premières impressions quand elle est entrée dans ce bâtiment : « J'ai eu à vrai dire une impression plutôt de respirer, de lumière, de bâtiments très modernes. Ce n’était pas un bâtiment gris en fait, c'est un bâtiment assez coloré à l'intérieur. Il y a plein d'œuvres d'art de différents artistes européens. Ce qui m'a aussi frappé, c'est que c'est un bâtiment assez labyrinthique. C'est un bâtiment assez compliqué avec plein de niveaux. On ne s'y retrouve pas toujours, un peu comme au Parlement européen. Mais pour autant, c'est un bâtiment, je dois dire, dans lequel je me suis toujours sentie assez bien, parce que justement moins compassé, moins lourd que les bâtiments français dans lesquels l'histoire pèse très fort. » Concrètement, à quoi sert le Berlaymont ? C’est le lieu où les commissaires rencontrent les dirigeants étrangers, organisent leurs réunions et rencontrent la presse. Mais il y a d’autres endroits, plus confidentiels. Catherine Ray a bien voulu dévoiler certains secrets du Berlaymont. « C'est un bâtiment qui vit quasiment de 7 h à 22 h. On peut y trouver des cafés, des cafétérias, des salles de sport. Pour l'anecdote, il y a même un sauna parce que les pays nordiques avaient insisté à l'époque pour qu'il y ait un sauna. Certains commissaires ont même fait des petits briefings presse dans le sauna - je ne donnerai pas de nom ! Il y a un petit cinéma. Ça m'est arrivé de tomber nez à nez avec un chef d'État ou des ministres. On ne s'y attend pas toujours, donc ça crée des moments assez cocasses dans les ascenseurs ou dans un couloir. Des gens qui sont perdus aussi qu'on peut accompagner à leur salle de réunion. » À lire aussiLes lieux de pouvoir: le palais présidentiel à Abidjan, un lieu chargé d’histoire Un lieu de pouvoir, celui d’Ursula von der Leyen L’ancienne ministre allemande en a fait sa forteresse. Elle y travaille et elle y vit. À son arrivée à la tête de la Commission, elle a fait aménager un studio de 20 m² (avec salle de bains) à côté de son bureau. Grosse polémique à l’époque : les travaux avaient coûté 72 mille euros à l’Europe. Circonstance aggravante : Ursula von der Leyen n’a pas renoncé à percevoir une partie de son indemnité de résidence, alors qu’elle loge gratuitement au Berlaymont. C’est aussi le signe d’un pouvoir centralisé, comme certains le lui reprochent ?  Autrement dit : la Commission, c’est elle ! Ses détracteurs l’accusent de concentrer tous les pouvoirs, sans tenir compte de ses 27 commissaires. C'est d'ailleurs au siège de la Commission que se négocient parfois les textes les plus importants : le pacte asile et migration, pour ne citer que lui. Elle décide bien souvent seule. Avec elle, que ça plaise ou non, le Berlaymont a gagné sa place sur la carte des lieux de pouvoir, au même titre que l’Élysée ou Downing Street. À lire aussiLes lieux de pouvoir: le Kremlin, un lieu sacré, symbole de la puissance de la Russie

  2. 1d ago

    Les lieux de pouvoir: le Kremlin, un lieu sacré, symbole de la puissance de la Russie

    Suite de notre série sur les lieux de pouvoir, cette fois-ci en Russie. Il a été la résidence des tsars, puis le siège du pouvoir soviétique et aujourd’hui celui de la Fédération de Russie : le Kremlin est d'abord un lieu physique, une forteresse au cœur de Moscou, une enceinte de 28 hectares, entourée de murs rouges et de 20 tours qui surplombent la capitale russe. Mais le Kremlin est surtout le centre historique du pouvoir russe. En Russie, le Kremlin n’est pas seulement un bâtiment. C’est un synonyme du pouvoir lui-même. Lorsque l'on dit que « le Kremlin a décidé », ce ne sont pas des murs ou des tours dont on parle, mais du président russe, de son entourage, de l’appareil d’État. Ce symbole vient notamment de sa continuité. Les régimes ont changé, les drapeaux aussi, mais le Kremlin est resté : la Russie impériale, l’Union soviétique, puis la Fédération de Russie se sont succédé, quand le pouvoir, lui, est toujours resté associé à ce même lieu. Une centralité également visible dans la ville, puisque Moscou s'est construite autour du Kremlin, avec ses boulevards circulaires et ses grands axes qui partent du centre. Le Kremlin organise ainsi l'espace urbain et l'imaginaire politique : tout semble partir de lui et tout semble y revenir. Le Kremlin ou la mise en scène du pouvoir. Le Kremlin sert à montrer la stabilité, la force, la permanence de l’État russe. Chaque dirigeant a cherché à y laisser son empreinte. Le président actuel Vladimir Poutine l’a souvent utilisé comme décor politique, notamment pour ses grandes allocutions télévisées. On l’a vu, par exemple lors de discours très symboliques, comme après l’annexion de la Crimée en 2014. C’est aussi un lieu presque sacré pour beaucoup de Russes. Il fusionne l’idée de puissance d’État avec l’identité nationale. Plus que le siège du pouvoir, le Kremlin représente une certaine vision de la Russie, centralisée, verticale, organisée autour d’un dirigeant fort. Un lieu de travail pour Vladimir Poutine ? Vladimir Poutine y a ses bureaux officiels et dispose d’un cabinet de travail et d’un bureau d’apparat, utilisé pour recevoir des dirigeants étrangers ou remettre des décorations. C’est un décor très impérial, avec des colonnes, des statues d’empereurs russes et une cheminée en malachite. Toutefois, Vladimir Poutine ne vit pas au Kremlin. Sa résidence officielle principale est Novo-Ogariovo, à une vingtaine de kilomètres à l’ouest de Moscou, où il travaille souvent et où il y reçoit aussi des responsables russes. Une sécurité accrue depuis le début de la guerre En mai 2023, Moscou avait accusé Kiev d’avoir visé le Kremlin avec deux drones, ce que Volodymyr Zelensky avait fermement démenti. Le porte-parole russe avait alors indiqué que Vladimir Poutine ne se trouvait pas sur place. La guerre a changé la perception du lieu. Si le Kremlin reste ultra-protégé, il n'est plus hors d'atteinte. Aujourd'hui, ce sentiment de vulnérabilité s'étend plus largement. Le Kremlin reste la façade du pouvoir russe mais également le lieu sur lequel se projettent désormais les fragilités du système : la peur des attaques, les tensions économiques et l'incertitude sur l'issue de la guerre.

  3. 2d ago

    Les lieux de pouvoir: le palais présidentiel à Abidjan, un lieu chargé d’histoire

    Une nouvelle série commence ce matin sur RFI, consacrée aux lieux de pouvoir. Et pour son premier épisode, direction la Côte d’Ivoire. L’essentiel du pouvoir politique est concentré à Abidjan. Focus sur le palais de la présidence. Il faut remonter à la période coloniale pour mesurer la symbolique de ce lieu : à l’origine, il y avait là, sur ce site, le Palais du Gouverneur. C’était le siège de l’autorité coloniale. Mais Félix Houphouët Boigny, le premier président de la Côte d’Ivoire indépendante, a décidé de le raser pour construire un palais présidentiel. Cette décision avait donné lieu à des débats, avec deux ministres, dont Jean Delafosse, qui au nom de l’histoire et de la mémoire, prônait le maintien du Palais du Gouverneur. Il estimait par ailleurs que ce site, en bord de lagune, était à la portée des agressions et des nuisances sonores (le chemin de fer passait juste à côté). C’est finalement l’option d’Houphouët qui a prévalu. Le palais présidentiel a été construit en quelques mois : l’édifice a été conçu par l’architecte français Pierre Dufau. C’est un grand bâtiment, avec un toit incurvé, qui rappelle le tabouret Akan. Il a nécessité d’importer quelques 1000 tonnes de marbre d’Italie. Il a été inauguré, symboliquement, le 7 août 1961, date du 1er anniversaire de l’indépendance du pays. Pourquoi le pouvoir n’est-il pas exercé à Yamoussoukro, qui est la capitale politique et administrative ? La question se pose effectivement, puisque les autorités ont acté le transfert de la capitale administrative d’Abidjan en 1983, à Yamoussoukro. Mais dans les faits, les principales réunions du gouvernement se tiennent à Abidjan. Et même à l’époque, le palais présidentiel de Yamoussoukro faisait plutôt office de résidence personnelle d’Houphouët. C’était pour lui, un lieu de repos, de réflexion. Lorsqu’il recevait là-bas des ministres, c’était pour leur faire visiter ses plantations de cacao, de café, d’ananas et d’igname. Car il était profondément convaincu qu’il fallait développer l’agriculture. Par la suite, le pouvoir exécutif a continué d’être exercé à Abidjan. Le plupart des buildings administratifs qui concentre les bureaux des ministères sont aussi à Abidjan. Que devient ce palais aujourd’hui ? C’est le lieu où se tient le Conseil des ministres. Les principales réunions et audiences du président se tiennent au palais de la présidence. Les nouveaux ambassadeurs accrédités reçoivent leurs lettres de créance ici. Encore aujourd’hui, c’est ici que les chefs d’États étrangers sont reçus, au cours des visites officielles. L’édifice a été restauré à l’identique. Les salles et les lustres sont les mêmes qu’à l’époque d’Houphouët. L’actuel président, Alassane Ouattara, utilise le grand bureau fait de marbre de Félix Houphouët Boigny. Un autre bâtiment a vu le jour : l’Esplanade, inspiré d’un masque senoufo. Ce bâtiment abrite plusieurs bureaux et notamment le cabinet du vice-président.

  4. 5d ago

    Les détroits dans le monde: Magellan, une route maritime qui retrouve de l’importance

    Direction l'extrême sud de la planète, dans le détroit de Magellan, au Chili. Un détroit qui fut la principale route entre l'Atlantique et le Pacifique. Éclipsé par l'inauguration du canal de Panama au début du XXe siècle, il reste tout de même un point stratégique, idéalement situé face à l'Antarctique. Depuis le passage de Fernand de Magellan en 1520, qui lui a donné son nom, le détroit est connu des marins pour ses conditions de navigation difficiles. Vents violents, courants très forts, conditions météo extrêmes... Comme en témoignait auprès de RFI en 2015 un des guides du musée de Punta Arenas, principale ville de la région, face au détroit : « Cette carte montre tous les naufrages survenus entre le cap Horn et le détroit de Magellan. Ici les deux océans se rejoignent : Pacifique et Atlantique. C'était l'époque de la navigation à voile. Les bateaux étaient à la merci des éléments ».  Plusieurs peuples autochtones, comme les Kaweskars, parcouraient déjà le détroit. Mais pour les Européens, découvrir ce passage a bouleversé leur vision du monde, en prouvant non pas que la terre était ronde (ça, ils le savaient déjà), mais aussi que les océans étaient reliés entre eux : « Fernand de Magellan cherchait une route maritime, commerciale, pour arriver à ce qu'on appelait les Indes. Pas en passant par l'est en contournant l'Afrique, mais en passant par l'ouest », explique José Alvarez Chaigneau, professeur à l'académie de guerre navale du Chili. « Le détroit de Magellan est devenu un point de passage très important aux 18e et 19e siècle ». L'inauguration du canal de Panama en 1914 marque le déclin de cette route commerciale pour les trajets entre l'Atlantique et le Pacifique. Le détroit est en train de retrouver une importance commerciale et stratégique  Le détroit est en train de retrouver aujourd'hui une importance commerciale, car les porte-conteneurs sont de plus en plus grands. Trop grands pour passer par le canal de Panama pour certains. D'autant que ce canal a vu ses capacités limitées ces dernières années à cause de la sécheresse, aggravée par le changement climatique. « Certains bateaux font maintenant près de 400 mètres de long. Quand le canal de Panama a mis en place des restrictions sur la taille des bateaux, à cause de la sécheresse, et qu'il s'est retrouvé embouteillé, avec des temps d'attente plus longs, ça a redonné de l'importance au détroit de Magellan. Pareil quand il y a eu des tensions dans le canal de Suez, le détroit d'Ormuz, et en mer Rouge », indique José Alvarez Chaigneau. Car dans ce cas même si la route est plus longue, elle est beaucoup plus sûre, à l'écart des conflits internationaux. Entre 2020 et début 2024 le trafic dans le détroit a augmenté de 80%. Le principal point d'accès vers l'Antarctique  Pour des expéditions scientifiques de plus d'une quinzaine de pays. Mais aussi pour des paquebots de tourisme. Le port de Punta Arenas est en pleine modernisation. Avec un plan de 130 millions de dollars d'investissements entre 2024 et 2028, notamment pour accueillir de plus grands bateaux.

  5. 6d ago

    Les détroits dans le monde: Malacca, goulot d’étranglement au cœur des rivalités géopolitiques

    Situé entre l’Indonésie, la Malaisie et Singapour, le détroit de Malacca est vital pour le commerce entre l’Europe et l’Asie. Il concentre les dépendances énergétiques de la Chine et cristallise les inquiétudes des États riverains face aux enjeux de sécurité, de souveraineté et de piraterie. Le détroit de Malacca, cette fine bande maritime située entre l’archipel indonésien, la Malaisie et Singapour, relie l’océan Indien au Pacifique. Véritable goulot d’étranglement, il est crucial pour le commerce mondial : c’est la grande route maritime entre l’Europe et l’Asie, dont la Chine dépend tout particulièrement. Le détroit concentre une grande part du commerce mondial de conteneurs. Pékin exporte vers le monde entier des millions de tonnes de marchandises chaque année. Mais depuis qu’elle est devenue net importatrice de pétrole dans les années 1980, la Chine dépend à 90 % des hydrocarbures qui transitent par Malacca. Consciente de cette vulnérabilité, elle cherche depuis des années des alternatives, des « itinéraires bis ». Pékin explore de nombreuses pistes, notamment à travers le projet pharaonique des Nouvelles routes de la soie. La Chine finance en Birmanie un port, un pipeline débouchant sur l’océan Indien, ainsi qu’une liaison ferroviaire pour traverser le nord de la Malaisie. Elle veut aussi payer un canal pour percer l’isthme de Kra en Thaïlande. Ces projets restent néanmoins très loin de pouvoir absorber le nombre de barils qui transitent aujourd’hui par Malacca. Dès 2003, l’ancien président chinois Hu Jintao évoquait déjà le « dilemme de Malacca » : que faire en cas de fermeture décidée par Washington et ses alliés en Asie du Sud-Est, dont certains accueillent des forces américaines ? Un tel scénario serait fatal pour l’économie chinoise. À lire aussiLa Malaisie, point de passage vital des «nouvelles routes de la soie», mais à quel prix? Un détroit sous statut international Pour autant, les craintes de restrictions sont-elles fondées ? Le détroit bénéficie d’un statut international. Il est régi par la Convention de Montego Bay, qui interdit d’entraver le passage. Son blocage est donc une chimère, rappellent les spécialistes. Mais au regard du précédent du détroit d’Ormuz, certains estiment légitime d’anticiper les effets qu’aurait, dans la région, une guerre autour de Taïwan en mer de Chine méridionale. En pratique, ce sont les États riverains (l’Indonésie, la Malaisie et Singapour) qui se chargent de la sécurité de Malacca, situé dans leurs eaux territoriales. Les experts parlent de « minilatéralisme » pour décrire cette coopération resserrée. Ces pays assument les coûts liés à la sécurisation du passage, la prévention des accidents et des marées noires, la lutte contre la piraterie et le trafic de migrants. Plus tôt dans l’année, le président indonésien Prabowo Subianto a évoqué la possibilité d’imposer un péage sur le détroit, suscitant de vives critiques. L’Organisation maritime internationale lui a rappelé que rien ne l’y autorise. Face aux coûts élevés de cette sécurisation, les États riverains ont mis en place un mécanisme de coopération permettant de solliciter la participation financière d’autres pays aux infrastructures de surveillance, tout en préservant leur souveraineté sur l’espace maritime. Ils restent ainsi maîtres de la manière dont les apports financiers sont dépensés. La Chine participe à ce fonds, tout comme les États-Unis et le Japon. Mais en Malaisie et en Indonésie, l’inquiétude grandit : certains redoutent que cette participation ne se transforme en « cheval de Troie » et n’ouvre la voie à un afflux de garde-côtes chinois, japonais ou indiens dans leurs eaux territoriales. À lire aussiAprès Ormuz, coup de chaud sur le détroit de Malacca, axe stratégique du commerce mondial

  6. Aug 12

    Les détroits dans le monde: Kertch, le symbole d'une frontière sous emprise russe

    Direction le détroit de Kertch entre l’Ukraine et la Russie, qui se trouve au cœur du conflit entre les deux pays. Séparant la mer Noire de la petite mer d’Azov, il servait autrefois de frontière entre l’Ukraine et la Russie, mais l’annexion de la Crimée en 2014 a tout changé. Le détroit de Kertch est alors contrôlé de facto des deux côtés par la Russie qui met un terme par la force à un conflit juridique et diplomatique ouvert en 1991 par l’indépendance de l’Ukraine : conflit sur la délimitation des eaux territoriales en mer d’Azov et conflit sur le détroit lui-même. Car les deux pays, la Russie et l’Ukraine, revendiquent l’ilot de Touzla, situé au milieu du détroit. En 2018, la Russie construit le pont de Crimée qui permet de franchir le détroit par la route. Et en 2022, avec l’invasion à grande échelle de l’Ukraine, Vladimir Poutine s’empare de Marioupol et de tout le littoral de la mer d’Azov, qui devient alors de facto une mer intérieure russe. À lire aussiLe détroit de Kertch, nouveau terrain d’afforntement entre Moscou et Kiev? Le pont de Crimée, symbole de puissance Pour la première fois de l’histoire, il est donc possible de franchir le détroit de Kertch par la route. Ce pont de Crimée a d’ailleurs été l’un des symboles majeurs de l’annexion de la péninsule ukrainienne par la Russie. Pour l'inauguration de ce pont – le plus grand pont d’Europe, avec 18 kilomètres, une autoroute quatre voies, une double voie ferrée, et des arches de 35 mètres –, Vladimir Poutine l'a franchi au volant d’un camion orange. Il en fait alors un symbole de puissance, mais c’est aussi pour ce président obsédé par l'histoire une forme de consécration puisqu’avant lui le tsar Nicolas II en avait rêvé, Adolf Hitler avait entamé la construction d’un pont pendant la Seconde Guerre mondiale mais sans y parvenir… et Josef Staline, juste après la retraite nazie, fit construire un pont ferroviaire qui s’écroulera au bout de six mois. C'est un symbole très fort, mais au-delà, le pont de Crimée joue un rôle crucial pour désenclaver la péninsule puisque la Crimée annexée n’a que ce point de passage pour être reliée à la Russie, et il fallait donc à tout prix assurer le transit des marchandises, du carburant et bien sûr des touristes russes qui doivent débarquer tous les étés sur les plages de Crimée. À partir de 2022, et le début de la guerre, il devient toutefois aussi un point de faiblesse pour la Russie. À l’automne 2022, le pont est endommagé par un camion piégé et les Russes décident de ne plus l’utiliser pour le carburant et les munitions – trop dangereuses pour la structure du pont en cas d’explosion. Ces cargaisons sont donc acheminées par bateau. Une solution qui devient aujourd’hui tout aussi problématique. Ces derniers mois, l’Ukraine a en effet réussi avec ses drones à endommager ou à couler plusieurs de ces navires. Le résultat, ce sont les pénuries de carburant en Crimée, et toute la chaîne logistique de l’armée russe qui est affaiblie. À lire aussiL'Ukraine revendique une attaque contre le pont de Crimée, symbole de l'annexion russe Le projet d’un tunnel pour rejoindre la Crimée Les Ukrainiens ont perdu le détroit de Kertch, mais ils sont en train de le faire payer très chèrement à l’armée russe qui se retrouve prise au piège en quelque sorte de cette péninsule enclavée. Verra-t-on dès lors une troisième option émerger, celle d’un tunnel pour rejoindre la Crimée, en dessous du détroit ? Selon le Washington Post, ce projet qui serait pharaonique est bel et bien envisagé par la Russie avec la collaboration d’entreprises chinoises. C’est dire l’importance absolument vitale de ce détroit de Kertch dans le conflit entre la Russie et l’Ukraine.

  7. Aug 11

    Les détroits dans le monde: à Calais, un haut lieu de passage maritime et humain

    Le détroit du Pas-de-Calais est l'un des détroits les plus fréquentés au monde, avec 25 % du trafic maritime mondial. Et c'est aussi le principal passage pour les migrants qui veulent rejoindre clandestinement l'Angleterre. Plus de 200 000 traversées depuis 2018, selon les chiffres du gouvernement britannique, dont plus de 40 000 pour la seule année 2025. Des traversées à bord de ce qu'on appelle des « small-boats », des petites embarcations type bateaux gonflables à moteur. À cet endroit de la Manche, il n'y a qu'une trentaine de kilomètres qui séparent les côtes françaises des côtes britanniques. Lorsque le ciel est dégagé, on peut même apercevoir l'Angleterre depuis les plages de Calais. Par bateau, c'est théoriquement l'affaire de quelques heures. Sauf que les dangers sont multiples. Il y a le trafic maritime : 400 cargos par jour, sans compter les ferries qui font la liaison dans les deux sens. Il y a aussi les courants, qui sont forts et changeants : l'année dernière, au moins 29 personnes sont mortes en cherchant à rejoindre l'Angleterre par la mer. À lire aussi«Mon objectif ne changera jamais»: à Calais, un accord migratoire sans effet Décourager à tout prix les candidats à l'exil La traversée par la mer est un phénomène relativement récent. On l'observe surtout depuis 2018. Avant, les migrants qui voulaient rejoindre l'Angleterre tentaient de passer en se cachant dans les camions qui embarquent sur les ferrys ou qui empruntent le tunnel sous la Manche. Mais au fil des ans, la sécurité autour du port de Calais et de l'entrée du tunnel a été énormément renforcée. Aujourd'hui, c'est une véritable forteresse : les routes pour y accéder sont protégées par des kilomètres de grillages et de barbelés. Des caméras, des drones, des hélicoptères, des unités de CRS… Une surveillance qui s'accompagne d'une destruction systématique des campements. C'est la stratégie dite du « zéro point de fixation ». Objectif : décourager les personnes exilées. Le renforcement du dispositif sécuritaire a conduit à une conséquence principale : les personnes exilées prennent toujours plus de risques. Par exemple, au lieu de partir des plages du Calaisis ou du Dunkerquois, les bateaux partent désormais d'endroits plus éloignés, de Belgique par exemple, et récupèrent les migrants directement en mer. C'est ce qu'on appelle les « taxi-boats ». Parce que le droit de la mer interdit les interceptions maritimes, en raison du danger qu'elles représentent. Une fois qu'une embarcation est à l'eau, les autorités ne peuvent intervenir que pour des opérations de secours. À lire aussiPrès de 160 migrants secourus lors d'une tentative de traversée de la Manche Un budget de 766 millions d'euros pour surveiller la frontière Cette surveillance est assurée par la France et non par le Royaume-Uni en raison des accords du Touquet, un traité passé en 2003 entre Londres et Paris : la France se charge de surveiller la frontière en échange de compensations financières britanniques. Ce traité a été complété par plusieurs autres et notamment par celui de Sandhurst, en 2018, établi après le Brexit. Cet accord a été reconduit une première fois en 2023, puis une seconde en avril dernier pour trois ans. La France s'y engage à renforcer de 50 % ses effectifs policiers sur la côte et en échange, le Royaume-Uni lui verse jusqu'à 766 millions d'euros. Mais un quart de cette somme est soumis à des conditions de résultat. À lire aussi«One in, one out»: un an après, l'efficacité de l'accord migratoire entre la France et le Royaume-Uni interroge

  8. Aug 10

    Les détroits dans le monde: le détroit de Béring, un «rideau de glace» au potentiel stratégique

    Aujourd'hui, focus sur le détroit de Béring, un passage dont on parle peu dans les médias. Pourtant, ses enjeux géostratégiques sont de plus en plus importants, notamment pour les États-Unis et la Russie, ces deux puissances rivales et riveraines de ce couloir maritime de l'Arctique. Ce bout du monde inhospitalier, recouvert de glace pendant une partie de l'année, est à la fois une frontière et un passage. Frontière géographique d'abord, car le détroit de Béring sépare l'Asie de l'Amérique. C'est là que la Russie et les États-Unis se font face, à travers deux petites îles, les Diomède, situées au milieu du détroit. Frontière temporelle aussi, puisque la ligne internationale de changement de date passe entre ces deux îles. Mais le détroit de Béring, qui porte le nom du navigateur danois Vitus Béring, a aussi été un pont terrestre, peut-être l'un des plus importants de l’histoire de l'humanité. Il y a environ 30 000 ans, le niveau des mers était beaucoup plus bas qu'aujourd'hui. Une vaste bande de terre, appelée Béringie, reliait alors l'Asie à l'Amérique du Nord. Peuplé de mammouths, de caribous et de bisons, ce pont terrestre a été habité aussi par des groupes d'Homo sapiens. C’est de là qu’ils ont amorcé le peuplement du continent américain. Aujourd'hui encore, le détroit demeure un passage essentiel pour de nombreuses espèces de mammifères marins et de poissons. Le détroit redevient un enjeu géopolitique majeur avec le réchauffement climatique Pendant la guerre froide, il est devenu un lieu hautement stratégique : l'un des rares endroits où les États-Unis et l'Union soviétique se faisaient directement face, séparés par ce que certains appelaient un « rideau de glace ». En 1987, la nageuse américaine Lynne Cox a marqué les esprits en traversant à la nage les quelque quatre kilomètres qui séparent les deux îles Diomède. Son exploit est devenu un symbole du réchauffement des relations entre Washington et Moscou, deux ans avant la chute du mur de Berlin. Et, aujourd'hui, le détroit redevient un enjeu géopolitique majeur. La raison : le changement climatique. Avec la fonte des glaces, le passage devient progressivement plus navigable et ouvre la voie à de nouvelles routes maritimes arctiques entre l'Asie et l'Europe. Des routes que la Russie et les États-Unis souhaitent sécuriser. Dans son document stratégique sur l’Arctique publié en 2024, le gouvernement américain estime que le détroit de Béring gagnera en importance économique et militaire. Les deux pays renforcent d’ailleurs leur présence militaire dans la région. Et ce, alors que certains continuent de rêver de rapprocher physiquement les continents. Le vieux projet de tunnel sous le détroit de Béring a refait surface l'an dernier, relayé notamment par un proche du président russe Vladimir Poutine. Comme depuis des millénaires, le destin du détroit de Béring continue ainsi d'osciller entre barrière et passage. À lire aussiManoeuvres Russes et Américaines dans le détroit de Béring

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