Le regard de Newton Ahmed Barry

Le coup d’œil aiguisé sur l’actualité de la semaine d’un observateur aguerri des soubresauts du monde. Ancien présentateur du 20h de la RTB au Burkina Faso, Newton Ahmed Barry démissionne en 1998 pour protester contre l'assassinat du journaliste Norbert Zongo. Il est le co-fondateur en 2001 du journal d'investigation l'Événement où il s'applique à défendre son slogan : « l'information est un droit ». Chaque semaine, Newton Ahmed Barry analyse un fait marquant de l'actualité internationale et sa résonance avec le Continent. 

  1. 4d ago

    La fièvre de l'or raffiné

    De la mine extravertie à la raffinerie extravertie. La fièvre des raffineries d'or s'est emparée des juntes de l'AES au nom du panafricanisme. Mais une usine sans marché intérieur, surdimensionnée, sans label pour vendre, et chacun pour soi, est-ce vraiment panafricain ? Une nouvelle mode chez les juntes du Sahel. Après les treillis, la raffinerie. Le 28 septembre, en prélude au quatrième anniversaire de son putsch, à Ouaga 2000, Ibrahim Traoré inaugurait la sienne : RAFFINOR. 11 milliards FCFA, (soit 17 millions d’euros) 164 tonnes de capacité par an, extensibles à 515. Le Mali annonce la sienne, 200 tonnes avec les Russes. Le Niger a la sienne dans les cartons. Une usine de farine, ça nourrit le pays. Une usine de ciment, ça construit le pays. Une raffinerie d'or n'a pas de marché intérieur. Un lingot de 12 kilos coûte un million d'euros, soit 656 millions de francs CFA. Son produit fini est 100% destiné à l'export. Comme l’exportation de l’or brut qu'on dénonçait hier. Raffiner sur place apporte quand même une plus-value ? Dans l'or, le raffinage est une opération de pressing. Le vrai argent n'est pas dans le four qui fond, il est dans le tampon qui certifie. Et ce tampon, pour l'instant, les raffineries de l'AES ne l'ont pas. Le marché mondial n'achète pas un lingot parce qu'il est pur, même à 99,99%. Il l'achète parce qu'il est certifié LBMA, le label de Londres. Sans ce label, votre lingot est acheté avec décote par un trader de Dubaï qui le refondra pour le faire certifier là-bas. Pour avoir cette certification de Londres, il faut cinq ans d'audits. La traçabilité de l'orpaillage artisanal, la preuve de la lutte anti-blanchiment, les normes environnementales... Or l'or qui va remplir RAFFINOR vient à 60% de l'artisanat informel, celui qui part aujourd'hui en contrebande vers le Togo. On a critiqué 60 ans d'économie extravertie où on exportait brut sans valeur ajoutée. On exportera demain le lingot sans label. Même extraversion. Un panafricanisme de symbole Nous sommes face à trois pays confédérés, panafricains, incapables d'entreprendre ensemble. Trois pays, trois raffineries surdimensionnées. L'AES entière produit 230 tonnes, on construit des raffineries pour plus de 800 tonnes de capacité cumulée. Les panafricanistes ne mutualisent pas. Ils se font concurrence pour le même or artisanal. C'est un panafricanisme de symboles. Chacun veut le ruban à couper, la photo du lingot estampillé national. Chacun préférant, comme le dit un adage, « être tête de rat que queue de lion ». L'or a aussi le désavantage d'être une ressource non renouvelable. L'or n'est pas du coton. On ne le replante pas. Les réserves prouvées du Burkina, c'est 10 à 15 ans au rythme actuel d’exploitation. Le Mali, même horizon. On construit des usines pour 30 ans pour une ressource qui n’en a que 10. Et il y a l'environnement. Pour sortir un gramme d'or, il faut deux tonnes d'eau, du cyanure et du mercure. Des sols stériles pour 100 ans. On accélère l'extraction d'une ressource finie pour des usines surdimensionnées qui n'ont ni marché intérieur, ni label. Le Burkina a prévu un fonds minier, Siniyan-Sigui. Quelle chance qu'il ne ressemble pas à la fameuse réserve d'or, ces 36 tonnes que personne n'a certifiées ? Proportionnelle à la chance qu'on voie un audit indépendant demain. Nulle. Sauf que quand le four s'éteindra, il ne restera plus rien dans le sous-sol.

  2. Sep 26

    Migrants déportés par les États-Unis en Afrique: le business des indésirables

    Depuis 2025, Washington et l'Europe ne cherchent plus à expulser les migrants chez eux, mais en Afrique. Contre de l'argent. Un nouveau marché de la déportation est ainsi né, à bas bruit. Dans le tumulte des guerres et des déchirements africains entre néo-panafricains et valets supposés de l'impérialisme, l'Afrique se positionne à bas bruit, effectivement, comme une décharge migratoire. Washington a même créé un bureau pour ça en mai 2025 : l'Office of Remigration. 15 fonctionnaires dont le seul travail est de faire le tour de l'Afrique pour proposer un marché. 49 pays démarchés selon le New York Times. Le marché est simple : vous prenez nos déportés, on vous paye. Ce marché de la déportation est libellé comment ? Il est libellé en dollars et parfois en facilité de visa. Pour le modeste royaume d'Eswatini, 5,1 millions de dollars, soit moins de 0,3% de son budget 2026, pour un premier contingent de cinq personnes, extensible. Pour la richissime Guinée équatoriale, un peu plus de 7,5 millions de dollars, pour une quarantaine de personnes, selon l'Associated Press, parquées dans un hôtel de la famille Obiang, transformé en prison : L'Hôtel Bamy. Pour le Rwanda, montant confidentiel, estimé à 7,5 millions par le Sénat américain pour 250 personnes annoncées. Au Cameroun, protocole de 400 millions, mais c'est un paquet global incluant l'aide santé. Qui a signé ? Neuf pays à ce jour : Eswatini, Rwanda, Ghana, Soudan du Sud, Ouganda, Cameroun, Guinée équatoriale et la RDC depuis avril 2026. En droite ligne des Accords de Washington pour la paix avec le Rwanda. Le triptyque est clair : paix, minerais, migrants. À lire aussiMigrants expulsés vers l'Afrique: plongée dans la mécanique de l’administration Trump L'Europe n'est pas en reste L'Italie a ouvert la voie avec l'Albanie. Dans son sillage, en juin, l'UE a voté une règle historique ouvrant la possibilité d'expulser un demandeur d'asile vers un pays avec lequel il n'a aucun lien, pourvu qu'il y ait un accord. Fin août, Allemagne, Autriche, Danemark, Grèce, Pays-Bas sont allés à Kigali pour négocier le premier « hub », un centre de retour européen en Afrique. Quelles sont les dispositions qui encadrent tout ça ? Pour l'essentiel, ces expulsions sont couvertes par des décrets. Aux États-Unis, Trump use de l'executive agreement. Pour contourner l'obligation de notifier le Congrès 60 jours après, le département d'État invoque les « non-binding instruments », des protocoles sécuritaires non contraignants. En Afrique ? Aucun parlement n'a été saisi. Les acceptations sont opérées par décret ou parfois par un simple communiqué, comme en RDC. Il y a quelques protestations : les avocats swazis ont attaqué la décision du roi Mswati III, en invoquant un coup de force sans consentement parlementaire. En RDC, la société civile dénonce un accord opaque dans un pays qui a déjà 6 millions de déplacés internes. C'est le retour de ce qui avait nourri la haine des néo-panafricains contre la France : des accords secrets, imposés aux exécutifs, faibles ou cupides, sans le peuple, contre de l'argent. À lire aussiMigrants expulsés par les États-Unis : en Afrique, des vies en suspens et des droits bafoués Pourquoi ce silence ? Peut-être le double standard. L'indignation contre les accords secrets est gélatineuse selon qu'il s'agit des forts, Américains et Russes, ou des faibles, l'Europe et la France. Ces deals sont simples : « Vous payez, on prend vos indésirables », sans contrepartie contraignante sur les droits. Les déportés, parfois en quasi incarcération, subissent bastonnade et ré-expulsion vers leur pays d'origine au péril de leur vie. Ce que les avocats appellent le « chain refoulement » ou « refoulement indirect en cascade ». Si le panafricanisme, c'est défendre la dignité humaine contre les accords secrets, alors il doit s'appliquer à Washington, à Moscou comme à Paris. Sinon, c'est du panafricanisme à la carte. À lire aussiForbidden Stories: une enquête révèle la mécanique mise en place par les États-Unis pour expulser en masse

  3. Sep 19

    L'AES, une case française à logiciel russe

    L'Alliance des États du Sahel (AES), on nous la vend comme la revanche sur la colonisation. C'est exactement l'inverse selon Newton Ahmed Barry. C'est la formule de Fanon qu'on a oubliée : « Le colonisé qui fait son drapeau avec la haine de l'ancien maître garde l'ancien maître au centre du drapeau ». De façon atavique, sans l'Afrique Occidentale Française (AOF), pas de Burkina-Mali-Niger. C'est Paris qui a tracé ces frontières au cordeau entre 1919 et 1947 pour des besoins de l’administration coloniale. L’AES une case dessinée à Paris, qui tourne en 2026 avec un logiciel écrit à Moscou en 2014. La Russie n’a pas inventé la colère contre la France au Sahel. Elle l’a industrialisée. Après des tests en Centrafrique en 2018, elle a sorti un livrable : « une souveraineté sans la France, sans Cédéao, sans conditionnalité démocratique ». Un attendu qui va comme un gant aux souverainistes du Sahel. L’AES retour aux sources africaines ou pure tradition coloniale française ? Plutôt un legs de la colonisation française. Il y avait, en Afrique, de la violence en politique, des régicides. Mais pas de coup d’État militaire. Askia renverse Sonni Barou au Songhaï, les princes s'entretuent au Buganda, Bokar Biro prend le Fouta par la force. Oui. Mais ce n'était jamais l'institution militaire qui prenait le pouvoir. Un roturier en treillis qui devient roi, ça, ça n'existait pas. Pourquoi ? Parce que la France a tout inversé. Jusqu'en 1946, le commandant de cercle, c'est un militaire. Il gouverne la colonie, il juge, il taxe, il construit l'école. Dans la tête des gens, État = homme en treillis. En 1960, quand la France décolonise, elle laisse, en partant, des casernes mais pas des Écoles Nationales d’Administration. L’armée est l’institution qui permet à un fils de pauvre, de « devenir quelqu’un ». Dans le modèle mossi, peul ou Bambara, un général qui prend le pouvoir est maudit. Dans le modèle AOF, ancêtre de l'AES, un colonel qui prend le pouvoir, c'est juste le commandant de cercle qui reprend son bureau. Les trois chefs de l'AES sont des produits purs de l'école militaire française : Goïta, Prytanée de Kati, formé au Gabon et en France. Tiani, infanterie à Montpellier. Traoré, académie Georges Namoano, calquée sur Saint-Cyr. Le militaire africain, héritier du commandant de cercle français, est certain qu’il est plus légitime et mieux outillé pour gouverner que le civil. Pourquoi le pur produit de la France est-il devenu son meilleur ennemi ? Parce que la France n'est pas victime d'une exception, mais d'un classique. On ne déteste intimement que ceux qui ont été intimes. La France paie possiblement son modèle colonial. À vouloir trop assimiler, elle est devenue responsable de tout. Dans l'AES, tout est la faute de Paris. La dette, les coupures d’électricité, les pénuries d’oignons sur les marchés du Niger, les jihadistes. Absolument tout. La France, contrairement au Royaume-Uni a décolonisé, pour rester. Le franc CFA dont elle continue de garantir la convertibilité illimité. Bases militaires permanentes à Dakar, à Abidjan à Ndjamena, depuis fermées. Coopérants dans les lycées. La majorité de l’élite militaire AES formée à Montpellier et Saint-Cyr. Au fond, l'AES, c'est la Françafrique qui a échoué son indépendance. Elle garde le père comme ennemi, pour ne pas avoir à se regarder elle-même.

  4. Sep 12

    Tshisekedi, fait son troisième mandat sur la guerre à l’Est !

    RDC : le dialogue inclusif est-il un piège ? Alors que l’opposition annonce une marche le 15 septembre contre un troisième mandat, Félix Tshisekedi met en avant son grand dialogue pour la paix. Une manœuvre qui rappelle des précédents au Sahel.     Les chefs des juntes du Sahel ont compris qu’une crise sécuritaire insoluble, on ne s’épuise pas à la résoudre. On la cantonne et on s’en sert comme épouvantail pour ne jamais quitter le pouvoir. Tshisekedi, qui a, en vain, il faut le lui reconnaître, fait des concessions pour obtenir la paix, n’a pas toujours été bien récompensé en retour. Il pourrait être tenté de copier l’exemple venu du Sahel. Depuis 2021, le M23 tient. Goma est tombée en janvier 2025. Beaucoup d’accords ; Luanda, Washington, Doha. Mais toujours rien. L’Est est une crise structurellement insoluble à court terme. Mais un contexte de guerre peut devenir une opportunité politique. Que fait Tshisekedi ? Imagine-t-il un mécanisme en deux temps ?  Premièrement, il cloisonne. Il exclut le militaire pour gérer le politique. Il s’évite la synergie des crises. Il n’a pas l’avantage militaire à l’Est. Une jonction AFC/M23 et C64, c’est la perte du contrôle du processus. Le dialogue n’est pas fait pour régler la guerre. Il utilise la guerre comme argument : « Pas d’élections sans paix à l’Est ». Donc il faut un pacte, donc il faut prolonger le mandat, donc il faut réviser la Constitution. Tshisekedi exploite les fragilités. La Cenco n’est plus ce qu’elle était. De faiseuse de rois en 2016, elle est passée à figurante. Tshisekedi sait ce qu’il lui doit depuis 2018. Il a depuis travaillé à s’en émanciper. En la fragilisant, au besoin. Le coup de grâce, c’est le poker menteur du 17 juillet. La CENCO-ECC est faite médiatrice en chef. Puis par ordonnance du 27 août, elle est réduite à simple « équipe intégrée » à une commission préparatoire pilotée depuis la Présidence. En langage administratif congolais, « intégré » veut dire « neutralisé ». Par la même ordonnance, Tshisekedi atomise l’opposition. En imposant Kinshasa pour abriter les discussions, il exclut d’office Katumbi, en exil et visé par des procédures intempestives. Et il met dans le vent « Sauvons la RDC », qui demandait un terrain neutre et un dialogue hors institutions. C’est ce qu’un éminent membre du C64 appelle le « Dialogue corseté » : imposition du lieu, de l’ordre du jour, des participants, et des conclusions écrites à l’avance. Au fond, le dialogue inclusif n’est pas fait pour inclure les Congolais. Il est fait pour inclure le troisième mandat dans la Constitution. Tshisekedi a-t-il les moyens de conduire le processus jusqu’à la modification de la constitution ? Pour l’instant, oui. Alignement des planètes. Le processus a passé le Sénat le 15 juin et la Cour constitutionnelle le 28 juillet. Le dialogue est verrouillé. La crise militaire est séparée du processus politique, mais utilisée comme argument pour écrire une nouvelle concorde nationale. La Cenco-ECC est piégée. Si elle claque la porte, on l’accusera de refuser la paix. Si elle reste, elle bénit un processus qui prépare le 3e mandat. À moins que de commun accord avec le C64 et « Sauvons la RDC », ils ne réussissent à imposer une ligne rouge publique et non négociable, telle qu’ils la formulent déjà : 2028 - Terminus pour Tshisekedi ! À lire aussiRDC: «Si notre peuple le décide, on va changer la Constitution», affirme le Premier vice-président de l'Assemblée nationale

  5. Sep 5

    Niger: Abdourahamane Tiani s’en remet désormais aux Russes

    Un putschiste renversé par un putsch. Samedi 29 août à Niamey, le général Abdourahamane Tiani a failli vivre ce qu'il a fait subir à Bazoum. Il a fallu les Russes pour lui sauver la mise, face au refus d’une partie de l'armée régulière de tirer sur les mutins. Abdourahamane Tiani sauvé, mais désormais otages des Russes ! C'est une victoire à la Pyrrhus. Abdourahamane Tiani a sauvé son pouvoir et a perdu l'estime de bon nombre de Nigériens. Lesquels se sont souvenus qu'en juillet 2023, face à une situation semblable, Mohamed Bazoum avait refusé l'offre d'Emmanuel Macron qui proposait de le réinstaller avec les 1 500 soldats français de la base 101 de Diori Hamani. Trois ans après, face aux promesses non tenues, des jeunes officiers des unités de Ouallam, Téra et Dosso – qui ont subi d'énormes pertes face aux groupes d'EI, Boko Haram et au Jnim –, ces gamins du front, comme on les désigne affectueusement à Niamey, se sont mutinés. Pour les vaincre, Tiani a fait appel à Africa Corps. Une victoire au prix de la fraternité d'armes. Pour autant Tiani s’est-il tiré d'affaire ? C'est la malédiction des putschistes : pour ne plus avoir d'adversaires, ils suppriment la politique. Quand on ferme toutes les soupapes démocratiques, on ne supprime pas l'opposition. On la déplace dans les casernes. Au Niger, il y a deux armées. La Garde présidentielle, choyée, à Niamey, et les gamins qu'on envoie mourir à Bankilaré ou Diffa, démunis, discriminés jusque dans la mort. Le double standard que les Niaméyens ont observé, alors que les armes venaient à peine de se taire ; obsèques officielles avec fastes et les larmes de la République pour trois officiers de la Garde présidentielle morts pour Abdourahamane Tiani, enterrement à la sauvette pour les autres, morts au front pour le Niger. Abdourahamane Tiani l'a échappé grâce à sa garde et surtout aux Russes, sauvé par un garant extérieur, dans des conditions inconnues. Ni traité, ni cadre législatif connus. Le fait du prince, dans la panique. Une souveraineté sous-traitée. Abdourahamane Tiani, le souverainiste ombrageux, appelle les Russes dans sa propre base pour reprendre son propre aéroport. Ce n'est plus un partenariat, c'est une dépendance sécuritaire. L'armée nigérienne avait mis Abdourahamane Tiani au pouvoir le 26 juillet 2023. Les Russes l'y maintiennent depuis ce 29 août. Il y a aussi Alger et Ankara, qui a fait un simple communiqué. Les Turcs de SADAT ne sont pas les gardes du corps d'Abdourahamane Tiani. Alger a su réagir pour protéger ses énormes investissements et pour éclipser le Maroc, son frère ennemi. Russes et Algériens ne sont pas alliés au Sahel. Ils ont en commun que jamais plus Paris ne revienne, mais des projets opposés : Moscou veut un Sahel en guerre permanente, qui a besoin de mercenaires, qui paie en or, en uranium, en concessions. Le chaos est son business model. Tiani n'a plus la confiance de son armée, c’est une proie idéale.  Alger, à l’opposé, veut des États stables pour protéger ses gazoducs. Elle ne veut pas de concurrents militaires dans sa profondeur stratégique. Moscou est son fournisseur – elle lui achète 80 % de ses armes –, mais elle ne le veut pas comme voisin. Tiani joue sur les deux tableaux. Il prend l'argent algérien pour ne pas mourir de faim et les fusils de Moscou pour ne pas mourir tout court. Enfin, terminons avec cette sentence, d’un brillant universitaire nigérien, Rhamane Idrissa. « Au Niger, dit-il, un coup d’État n’est pas une surprise, c’est une probabilité statistique ». Encore plus probable quand on interdit les urnes : le seul vote qui reste, c'est une rafale à 1h du matin. À lire aussiNiger: des dizaines d'arrestations parmi les soldats mutinés, retour au calme à Niamey

  6. Aug 29

    La main qui gouverne le Cameroun

    Paul Biya est finalement rentré, le jeudi 20 août. Il était en Suisse pour un court séjour qui aura duré 74 jours. Les Camerounais qui l'attendaient ont eu droit à la vision de sa main à travers la vitre légèrement baissée de la limousine présidentielle. Les Camerounais attendaient de voir le patriarche au pied de la passerelle, comme à son habitude, serrant les mains des oligarques du palais d’Etoudi. Ils ont eu droit à une main. Ce qui, en politique, n’est pas du tout anodin. La main en politique a quatre degrés. Le premier degré, celui qui tue. Le deuxième, celui qui triche. Le troisième, celui qui bénit. Le quatrième, celui qui gouverne. Degré 1 : la main qui tue À Rome, dans l'arène, la foule se taisait pour ne regarder qu'une chose : la main de César. Pouce levé, le gladiateur vivait. Pouce baissé, il mourait. Jeudi 20 août, à Yaoundé, c'était l'inverse. Ce n'était plus la main de l'Empereur qui décidait du sort du gladiateur. C'était la main du gladiateur qui devait prouver à l'Empire qu'il était encore vivant. Les Camerounais ont vu la main de Biya les saluer. La preuve qu’il est revenu vivant. Degré 2 : la main qui triche Quand les jambes ne suivent plus, on triche avec la main. 1986, Diego Maradona, l’Argentin, marque de la main contre l'Angleterre et appelle ça la Main de Dieu. Tout le monde a vu la triche, mais l'arbitre valide le but. Jeudi, tout le monde a vu qu'il n'y avait qu'une main. Mais la CRTV, la télévision nationale du Cameroun, avec ses 200 agents pour filmer le cortège, a validé le miracle. Degré 3 : la main qui bénit Dans la liturgie, le pouvoir vient de la main. Le prêtre impose les mains, le pape bénit Urbi et orbi, le roi est sacré par l'onction. Une fois ointe, la main devient relique. Jeudi, on a eu une liturgie inversée. Une main-relique sortie à travers une vitre teintée, comme une châsse qu'on promène les jours de fête, pour que les fidèles croient encore. Dégré 4 : la main qui gouverne Et on arrive au dernier degré. La main qui signe. Pendant 74 jours, le temps du court séjour en Suisse, on nous a dit que l'État continuait. Pourquoi ? Parce que la main signait. Des décrets, des nominations, des lois. La main était là, même si le corps n’était pas là. C’est la définition juridique la plus ancienne du pouvoir : la manus, la main. En latin, manus, c'est la puissance. Il n’y a plus de discours, plus de corps, plus de marche sur le tarmac. Il n’y a plus que la signature et le salut. La main qui signe et la main qui salue. À Rome, la main disait si les autres devaient mourir. À l'église, si les autres étaient bénis. À Yaoundé, elle dit surtout que celui qui l’agite est encore en place. Après quarante-trois ans de règne, les Camerounais devront s'habituer, pour un temps indéterminé, probablement plus court que long, à être gouvernés par une main. Marie Roger Biloa, journaliste camerounaise, est plus cash : « Le Cameroun, dit-elle, doit se préparer à affronter la disparition définitive d’un président déjà absent de facto. »

  7. Aug 22

    Mali: la diplomatie des prisonniers de Kidal

    200 soldats maliens prisonniers à Kidal depuis plus d'un an. 82 ont été libérés le 13 août. Pour les récupérer, Bamako a dû reparler à ceux avec qui il avait coupé les ponts. Comment ils ont été libérés ? On ne le dit pas clairement. C'est le bazar. On ne voit pas tous les médiateurs, on voit juste les résultats. Le notable touareg qui négocie un émir émirati contre 50 millions de dollars versés au Jnim. Un diplomate marocain qui aide pour l'otage français Yann Vezilier. Un président congolais, Sassou Nguesso, qui parle au FLA. Bamako qui revendiquait la souveraineté totale a dû laisser d'autres pays négocier à sa place. Jusqu'à gracier un Français condamné à 20 ans par sa propre justice. Oublié aussi « la victoire totale » surtout avec la montée en puissance des groupes armés, le FLA, mais surtout le Jnim qui inquiète très sérieusement. Moscou manœuvre pour ramener Alger, décidément incontournable ? Au centre de ce bazar, il y a Alger. Alger, par ses réseaux, a toujours été celui qui parle aux Touaregs et au Jnim. Bamako avait rompu avec lui. Il est obligé d'y revenir. Et les Maliens reviennent vers les Algériens parce que Moscou les pousse. Depuis la défaite de Tinzaouatène en juillet 2024, la Russie porte l'armée malienne. Lavrov l'a dit à Niamey : « Vos armées sont fébriles, la Russie aide dans la limite de ses moyens ». C'est l'aveu que Moscou craint de s'enliser. Pour Moscou, il n'y a que deux solutions : ramener la Cédéao et ramener Alger. Il faut Alger pour parler à la fois au FLA et au Jnim et aussi à une partie de l’opposition malienne. Le Mali revient vers Alger par la petite porte des prisonniers. En attendant la réconciliation avec la Cédéao. Pour Goïta, revenir vers Alger, c'est manger son totem Il en mange trois plus précisément : - Un : Il doit se rabibocher avec Alger qu’il accusait d’ingérence. - Deux : il doit s'accommoder du Maroc, l'ennemi d'Alger, mais qui a aidé pour l'otage français. Il faut jongler entre deux rivaux qui se detestent. - Trois : il doit laisser Sassou Nguesso, un homme, que les dirigeants de l’AES considèrent comme le dernier des Mohicans de la Françafrique, jouer les médiateurs pour le FLA. Au nom de la souveraineté totale, Goïta pensait avoir le choix des interlocuteurs. Le voilà obligé de parler à tout le monde pour récupérer ses hommes. Au Sahel, c’est la preuve de l’échec du tout militaire. Les médiateurs ont eu plus de résultats en quelques jours que les bombardements de drones depuis avril 2025. Sauf que maintenant la souveraineté est par terre.

  8. Aug 15

    CPI: l’aubaine de Trump profite à ceux qui n’ont pas la conscience tranquille en Afrique?

    Une porte qui claque, celle de la Cour pénale internationale. Quatre pays africains qui quittent la CPI en un an, dont le Tchad il y a quelques jours. Est-ce la fin de la justice internationale ? Il faut, avant tout, remettre les chiffres à l'endroit, parce qu'on entend tout. Quelque 125 pays ont ratifié le Statut de Rome, adopté en 1998, qui a donné naissance, quatre ans plus tard, à la CPI en 2002. Trente-trois sont africains. C’est le premier groupe continental. L’Afrique a le plus cru à cette idée de 1998 : juger un génocidaire, même s'il est président. Combien ont vraiment quitté la CPI ? Un seul en Afrique : le Burundi, en 2017, parce que la CPI a voulu enquêter sur Pierre Nkurunziza, alors qu’il était encore président. Et, dans le reste du monde, les Philippines en 2019. C'est tout. Ça craque ? Sauf que depuis dix mois, ça craque. Ou c’est l’impression que ça donne. 22 septembre 2025 : le Burkina, le Mali et le Niger annoncent qu'ils quittent la CPI, « avec effet immédiat » la traitant de néo-coloniale. Mais ils n'ont notifié l'ONU que le 24 juin dernier. Donc départ effectif : 24 juin 2027. Le 27 juillet 2026, il y a trois semaines, le Tchad fait pareil. Communiqué officiel, notification le jour même à l'ONU. Départ effectif : 27 juillet 2027. On ne peut pas dire à ce jour que ça craque. D’un mot cependant, le Tchad. Pourquoi c’est important ? Parce qu’il n'est pas sous enquête (ou ne l’est pas jusque-là). C’était même l'un des pays les plus coopératifs de la CPI, il accueillait les enquêteurs pour le Darfour. Et selon Le Monde du 28 juillet, ce retrait intervient quatre jours après un appel avec le sous-secrétaire d’État américain Frank Garcia Jr, qui aurait demandé à Ndjamena de « réexaminer son adhésion » à la CPI. On comprend tout. L'administration Trump mène depuis février 2025 une campagne assumée de démantèlement de la CPI, pour la punir d’avoir émis en novembre 2024 des mandats d’arrêt contre Netanyahu. Effet d’aubaine et effet de loupe ? Effet d'aubaine ? Surtout. Ces annonces tombent au moment exact où Donald Trump sanctionne la Cour, gèle les avoirs de 11 juges et annule leurs visas. Effet de loupe ? Oui. Pendant 20 ans, la CPI a jugé majoritairement des Africains. L’argument officiel du Tchad : sur treize situations enquêtées, neuf sont africaines, six détenus sur sept sont africains. Mais il n’y a pas pour l’instant, un départ massif des Africains. Et plus sérieusement, cet effet d’aubaine est exploité par ceux qui, en ce moment, n’ont pas la conscience tranquille. Le Tchad est épinglé par des ONG pour son soutien – présumé – aux Forces de soutien rapide (FSR), les milices accusées de massacres au Soudan. Les juntes de l’AES, sont épinglées dans les rapports de l’ONU et des ONG depuis 2023 pour des crimes, présumés, contre les civils. Quand Washington dit : « La CPI est illégitime si elle touche Israël ». À Bamako, à Ndjamena, à Ouaga et à Niamey on rétorque : pourquoi pas nous ? Alors un requiem pour la CPI ? La CPI pourrait ne pas mourir. Le rêve de 1998 ne s'effondre pas, il se fragmente. Chacun va créer sa justice. L’Europe, des tribunaux adhoc pour l’Ukraine. En Afrique, on ressort le vieux projet de la Cour africaine, avec impunité pour les chefs d’État, prévue dans le protocole de Malabo. Et dans le vide qui reste, ce sont les victimes qui paient. Comme à Solenzo au Burkina, où plus de 100 civils auraient été exécutés en mars 2025, comme à Moura au Mali, en 2022 où des civils attendent toujours un juge. À lire aussiDes acteurs de la société civile et des politiques dénoncent le retrait de la CPI du Tchad, Mali et Burkina

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Le coup d’œil aiguisé sur l’actualité de la semaine d’un observateur aguerri des soubresauts du monde. Ancien présentateur du 20h de la RTB au Burkina Faso, Newton Ahmed Barry démissionne en 1998 pour protester contre l'assassinat du journaliste Norbert Zongo. Il est le co-fondateur en 2001 du journal d'investigation l'Événement où il s'applique à défendre son slogan : « l'information est un droit ». Chaque semaine, Newton Ahmed Barry analyse un fait marquant de l'actualité internationale et sa résonance avec le Continent. 

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