Cette semaine, après un voyage en Inde, c'était la première visite en Chine de Min Aung Hlaing, le chef de la junte birmane, en sa nouvelle qualité de président, après des élections contestées dans un pays toujours déchiré par la guerre civile. Il a été reçu en grande pompe par Xi Jinping, qui lui a accordé son plein soutien. Le président chinois a utilisé une expression emblématique pour accueillir et soutenir son homologue birman Min Aung Hlaing. « Nos peuples, insiste Xi Jinping, unis par une même source d'amitié, partagent une profonde affection. Cette image illustre parfaitement l'amitié fraternelle qui unit la Chine et la Birmanie. » Cela sonne très conventionnel, certes, mais « l'amitié fraternelle », qui se dit « baobo » en mandarin et « pauk-phaw » en birman, c'est le concept qui définit les relations sino-birmanes depuis 1950. Pour les Birmans, le terme désigne la relation asymétrique avec le grand frère chinois. Pour Pékin, le sens a fluctué. Au XXe siècle, c'était essentiellement la lutte de deux pays frères contre l'impérialisme. Aujourd'hui, c'est un concept beaucoup plus madré dans la bouche de Xi Jinping : diplomatie amicale du bon voisin, sauvegarde de la souveraineté – le président chinois l'a redit cette semaine au dirigeant birman – et surtout intérêts mutuels bien compris. « Dilemme de Malacca » Encore de la langue de bois ? Pas du tout. Pour la Chine, la Birmanie représente un intérêt vital. C'est l'une des voies pour contourner le détroit de Malacca, un point de passage maritime crucial, un euphémisme. Car Pékin en dépend pour le transit de 80% de ses importations de pétrole et pour l'exportation de ses produits manufacturés. Or, les pays qui contrôlent le détroit de Malacca, Singapour, la Malaisie et l'Indonésie, sont tous proches des États-Unis. Pour la Chine, c'est, selon le mot de son ancien président Hu Jintao, le « dilemme de Malacca » : Pékin a peur que les Américains ferment le détroit grâce à leurs alliances et à leurs bases militaires en Asie du Sud-Est. Sortir de ce dilemme, c'est pratiquement la raison d'être du projet pharaonique des « Nouvelles routes de la soie », lancé en 2013 par Xi Jinping. La Chine a ainsi monté en Birmanie la construction d'un terminal d'oléoduc et de gazoduc et d'un port dans l'État Rakhine, dans l'ouest du pays. Impatience et pari La Chine attend donc du président birman qu'il protège ce projet existentiel. Et elle s'impatiente : elle a besoin de sécurité, de stabilité en Birmanie, notamment à sa frontière de plus de deux mille kilomètres avec son voisin. Frontière qui est un foyer de criminalité organisée. En cause, le trafic de drogue mais aussi les centres d'arnaque en ligne – 120 000 victimes rien qu'en Birmanie. La Chine mise sur la junte pour qu'elle en finisse avec la guerre civile, la plus longue au monde, et qu'elle instaure la paix. Tout ce dont le régime de Min Aung Hlaing s'est montré incapable. Les Chinois ont d'ailleurs manœuvré avec les groupes ethniques armés quand ça les arrangeaient. Mais Xi Jinping poursuit son pari : en accueillant cette semaine Min Aung Hlaing, il l'a adoubé officiellement. C'est Pékin qui a fait pression pour la tenue d'élections en Birmanie en début d'année. Peu importe s'il n'y a pas eu de vote dans une large partie du pays contrôlé par les rebelles, et si l'opposition a été anéantie. L'essentiel était de donner les habits neufs, plus respectables, d'un président de la République au chef de la junte putschiste de 2021, mis au ban de la communauté internationale. D'ailleurs, le numéro un chinois a laissé entendre à son homologue birman que la force militaire brute, c'était fini, et qu'il fallait maintenant miser sur un contrôle totalitaire de la Birmanie pour la pacifier, à la manière du Parti communiste chinois.