L’Asie en mouvement

Tous les vendredis, Joris Zylberman analyse le fait marquant de la semaine écoulée en Asie, de l’Australie à l’Afghanistan en passant par la Chine. Cette chronique dévoile ce qui se joue derrière l’actualité, en se plongeant dans l’univers asiatique.

  1. 5d ago

    Quel sort pour les trois millions d'Afghans contraints de rentrer dans leur pays?

    Après le Pakistan ou l'Iran, plusieurs pays européens envisagent de reprendre les expulsions d'Afghans. On ne parle, pour le moment au sein de l'Union européenne, que de personnes condamnées pour des faits de crimes, mais cette perspective relance un double débat : le sort réservé aux personnes renvoyées sous le régime taliban et la question d'une éventuelle normalisation des relations avec Kaboul. L'ONU le répète : l'Afghanistan reste l'un des pays les plus dangereux au monde. Dangereux pour les femmes, privées de la quasi-totalité de leurs droits. Dangereux aussi pour les anciens fonctionnaires, les ex-militaires de l'ancien régime, les journalistes ou encore les militants des droits humains. Les Nations Unies l'ont documenté : les retours ne sont pas sûrs. Des rapatriés ont été arrêtés arbitrairement et certains ont été torturés. D'où l'appel de l'ONU à suspendre les expulsions au nom d'un principe simple : celui du « non-refoulement ». Autrement dit, le droit international interdit le renvoi d'une personne vers un pays où elle risque des persécutions. C'est aujourd'hui le cas de l'Afghanistan. Audition au Parlement européen sous tension Malgré ces risques, plusieurs pays européens envisagent de reprendre les expulsions. Cette semaine, le commissaire européen chargé des migrations, l'Autrichien Magnus Brenner, a été auditionné par les eurodéputés dans un climat tendu. En cause : l'invitation, le 23 juin près de Bruxelles, d'une délégation talibane, à l'initiative d'une quinzaine d'États membres. La Belgique ou encore la Suède souhaitent pouvoir expulser les Afghans condamnés pour des faits de crimes en Europe. Cela concernerait, selon plusieurs sources, « quelques centaines » de personnes. Mais des ONG et plusieurs eurodéputés dénoncent cette évolution. Au-delà des risques pour la sécurité des personnes expulsées, ils s'inquiètent des discussions engagées avec les talibans. « On ne peut pas, d'un côté, défendre les droits humains et, de l'autre, négocier avec un régime accusé de les bafouer », résume l'eurodéputée belge Saskia Bricmont. Vers une normalisation des relations ? Cette question renvoie à un autre enjeu : discuter avec les talibans n'est-il pas déjà une forme de reconnaissance ? L'organisation des retours implique en effet des interlocuteurs officiels en Afghanistan. Or, la position des Vingt-Sept est claire : l'Union européenne n'entretient pas de relations diplomatiques avec les talibans. Dans les faits pourtant, l'unité européenne se fissure. Fin 2025, l'Allemagne a accepté, pour la première fois, l'installation à Bonn et à Berlin de diplomates afghans nommés par les talibans. Depuis, au moins 50 Afghans ont été expulsés du pays. Du Pakistan à l'Iran… Trois millions de retours attendus en 2026 La question des retours des Afghans dépasse largement le cadre européen. Selon le HCR, l'agence des Nations unies pour les réfugiés, 1,1 million d'Afghans devraient rentrer cette année du Pakistan. Ils seraient plus de 1,6 million à revenir d'Iran. La majorité de ces personnes vivent à l'étranger depuis parfois 40 ans. Beaucoup ont des enfants nés hors d'Afghanistan. Le Pakistan et l'Iran justifient cette politique par le poids que représentent ces réfugiés pour leur économie. Au total, trois millions de retours sont attendus en 2026. Un défi humanitaire pour un Afghanistan déjà sous tension Ces trois millions de retours s'ajouteraient aux six millions d'Afghans déjà revenus depuis 2023. C'est aussi un défi majeur pour le régime taliban. Dans un pays de 43 millions d'habitants, l'aide internationale s'est effondrée. L'économie, le système de santé, l'éducation et l'emploi sont déjà sous forte pression. Les ONG, elles aussi, travaillent désormais sous une surveillance étroite. Résultat : les Afghans vivant à l'étranger se retrouvent pris en étau, entre des pays qui veulent accélérer leur départ et un Afghanistan qui semble incapable de les accueillir. À lire aussi«Ils me tueront»: en Suède, l'angoisse des Afghans face aux négociations avec les talibans

  2. Jul 10

    Indo-Pacifique: face à la Chine, Narendra Modi mise sur des partenariats vitaux

    Le Premier ministre indien Narendra Modi est en tournée cette semaine en Asie du Sud-Est et dans le Pacifique. Avec des étapes en Indonésie, en Australie et en Nouvelle-Zélande, trois pays qui occupent une place stratégique dans la vision indopacifique de l’Inde, New Delhi cherche à consolider son influence dans cette région qu’elle juge vitale. Elle y joue une carte essentielle : sécuriser ses routes maritimes et ses approvisionnements énergétiques. Le contexte mondial a changé la donne. Avec la guerre au Moyen-Orient et les tensions dans le détroit d'Ormuz, les approvisionnements énergétiques de toute l'Asie sont devenus extrêmement fragiles. L'Inde se retrouve doublement exposée : elle dépend du Golfe pour son énergie et de l'Indo-Pacifique pour ses routes commerciales. Par conséquent, elle cherche des alliés capables de la rendre plus résiliente sur la durée. L'Indonésie coche justement toutes les cases. L'archipel contrôle une bonne partie du détroit de Malacca, l'un des passages maritimes les plus fréquentés au monde. Jakarta joue en effet un rôle central dans la sécurisation du corridor maritime par lequel transite une part importante du commerce indien. Autre élément : la Chine muscle sa présence maritime dans la région. Pour New Delhi, c'est une menace directe sur la liberté de navigation. Autant dire que Malacca, pour l'Inde, c'est un axe stratégique vital et irremplaçable. En Australie, de l'uranium et des minerais critiques Autre étape stratégique : l’Australie, où il a été question de défense et de sécurité. Les deux pays sont membres du Quad, un forum de dialogue stratégique composé également des États-Unis et du Japon. Les liens militaires indo-australiens n’ont cessé de croître ces dernières années. Mais le sujet qui a dominé les discussions, c'est l'uranium. L'Australie détient près de 28% des réserves mondiales. Une ressource capitale pour l'Inde, qui veut développer massivement son nucléaire civil. Ce partenariat lui permet surtout une chose : de réduire sa dépendance au Moyen-Orient et à la Russie. Un enjeu d'autant plus sensible avec la crise dans le détroit d'Ormuz. Canberra représente aussi une alternative de poids sur les minerais critiques, indispensables à la transition énergétique et à l'industrie indienne de haute technologie, et dans un contexte de mainmise chinoise sur ces chaînes d'approvisionnement. En Nouvelle-Zélande, une visite historique  La tournée se termine par une étape en Nouvelle-Zélande, qualifiée d'historique : c'est la première visite d'un Premier ministre indien en Nouvelle-Zélande depuis quarante ans. Ce n'est pas un hasard. La Nouvelle-Zélande pèse de plus en plus dans l'équation indo-pacifique, surtout géographiquement, dans une zone où la Chine multiplie les accords de sécurité et les investissements. L'Inde veut y renforcer sa présence, pour ne pas laisser le champ libre à Pékin. Avec cette tournée, Narendra Modi tisse patiemment un filet d'alliances pour sécuriser à long terme minerais et lignes maritimes vitales dans un espace de plus en plus disputé. À lire aussiIndo-Pacifique: Narendra Modi en tournée en Indonésie, Australie et Nouvelle-Zélande

  3. Jul 3

    Chine: ce que «l'accident» d'avion à Pékin dit du pays de Xi Jinping

    C'est un accident qui n'est pas censé arrivé en plein de coeur de Pékin. Un avion de tourisme s'est écrasé sur le plus haut gratte-ciel de la capitale. Une brèche de sécurité inédite dans un État qui veut tout contrôler. Des actes de violence suicidaire, la Chine en connaît périodiquement, y compris dans sa capitale sous haute surveillance : de l'attaque à la voiture-bélier sur la place Tiananmen en 2013 au bulldozer lancé sur un marché bondé de Pékin fin mars dernier. Mais un avion qui s'écrase sur une tour, c'est inédit. L'accident date du vendredi 26 juin, mais les circonstances et une partie des détails sur le pilote ont été révélées ces tout derniers jours. C'est un homme de 66 ans dénommé Liu qui a précipité peu avant 18h heures locales son petit avion de tourisme contre une fenêtre de la Tour CITIC, du nom d'un énorme conglomérat étatique, en plein cœur du quartier d'affaires de la capitale. Soir le plus haut gratte-ciel de Pékin - 528 mètres -, le 7e plus grand de Chine. L'avion a percuté le 83e étage à quelque 400 mètres de hauteur. Ce jeudi, les autorités ont donné leur version des faits : l'homme était suicidaire, en témoigne son journal intime. L'accident fut néanmoins très angoissant pour les Pékinois dans l'immeuble et autour : des photos d'évacuation dans les escaliers ont circulé. Dans l'imaginaire de tous, un avion qui s'écrase sur un gratte-ciel, c'est la peur du 11 septembre à New York. Heureusement, rien de comparable à Pékin. Pas moins de 13 blessés tout de même en plus du pilote décédé et des images, rapidement censurées, de flammes au pied de la tour et du train arrière de l'avion de tourisme. Mauvais timing Cette censure immédiate s'explique d'abord par un mauvais timing politique. L'accident n'arrive pas au bon moment pour le gouvernement chinois. Quelque jours plus tard, mercredi 1er juillet, le Parti communiste chinois marquait le 105e anniversaire de sa fondation. Le même jour, une nouvelle sur l'unité ethnique entrait en vigueur. Une loi très critiquée qui appelle à forger une « identité nationale partagée ». Concrètement, elle amplifie l'assimilation forcée des minorités - le mandarin est imposé à tous - et donne un cadre juridique à la répression des dissidents à l'étranger. Pour l'anniversaire du Parti, Xi Jinping a prononcé un discours très évocateur : il a appelé à l'adaptation du PCC mais surtout, à la discipline dans l'armée et à « mener résolument la bataille décisive, de longue haleine et globale contre la corruption ». Autant de mots d'ordre qui résonnent avec sa « lutte anti-corruption », une campagne de purges sans fin lancée en 2013 par le numéro un chinois, en particulier chez les militaires ces derniers temps.  Cocktail explosif Or, la question de la corruption au sein de l'armée chinoise se télescope avec l'accident d'avion de la tour de Pékin. Car ce sont des divisions militaires qui sont chargées de la surveillance de 70% du ciel de la capitale, et du quartier d'affaires en l'occurrence. Des têtes pourraient tomber. La question agite les esprits : pourquoi l'avion de tourisme n'a-t-il pas été arrêté avant de percuter la tour CITIC ? Les experts nuancent : à Pékin comme à Washington, il est difficile d'envoyer un avion de chasse détruire en plein vol un petit appareil au-dessus de la ville. Cela provoquerait des débris, des blessés et un mouvement de panique disproportionnée.  Par ailleurs, cet avion de tourisme a d'abord fait cinq fois le tour de l'espace au-dessus d'un des aéroports de Pékin, avait de disparaître des radars pour se diriger vers la tour CITIC. La supervision du ciel n'est pas prévue dans ce cas. Problème : la tour percutée était juste à côté de la zone interdite au survol parce qu'elle comprend les bâtiments clés du pouvoir central, dont Zhongnanhai, la résidence des plus hauts dirigeants du Parti et donc de Xi Jinping. Ce genre d'avion privé renvoie enfin à la question du privilège des élites qui ont les moyens de le piloter et souvent des laissez-passer officieux de la part d'une armée dont la corruption est une maladie bien réelle. Brèche dans la sécurité du ciel, image désastreuse d'inégalité sociale au moment d'une loi sur l'unité de la nation... Un cocktail explosif pour Xi Jinping, à faire disparaître de toute urgence.

  4. Jun 26

    Quels gains pour le Pakistan, médiateur entre l'Iran et les États-Unis?

    Le Pakistan et son puissant chef de l'armée, le maréchal Asim Munir, restent au centre du jeu diplomatique dans le conflit entre Washington et Téhéran. Un rôle de médiateur qu'il a obtenu de manière inattendue et qu'il espère fructueux.  Le paradoxe continue après plus de trois mois de conflit au Moyen-Orient. Voici le Pakistan, un pays déchiré par les divisions, notamment dans les zones tribales à l'ouest et au Balouchistan sur la côte, un pays en guerre avec son voisin, l'Afghanistan. Ce même pays a signé un accord pour mettre fin à un conflit impliquant la superpuissance américaine et l'Iran, un autre voisin avec lequel il a rarement entretenu de bonnes relations. Islamabad a pourtant su gagner la confiance de Téhéran en condamnant l'attaque américano-israélienne sur l'Iran, en condamnant l'assassinat du Guide suprême Ali Khamenei ainsi que la frappe sur une école iranienne. Mais le Pakistan a aussi gagné les faveurs de Washington en condamnant les attaques iraniennes contre ses voisins du Golfe et en demandant la réouverture du détroit d'Ormuz, où transitent 80 % des importations pakistanaises de pétrole brut. À lire aussiComment le Pakistan a su tirer avantage de son rôle de médiateur entre les États-Unis et l'Iran Plaisanterie de JD Vance Plus que des faveurs, on peut même dire que les dirigeants américains adorent le chef de l'armée pakistanaise. Publiquement, en tout cas. Donald Trump avait d'abord dit tout le bien qu'il pensait de son « maréchal préféré ». Puis, il y a quelques jours, lors des négociations en Suisse, son vice-président JD Vance s'est même permis une plaisanterie devenue virale sur les réseaux sociaux – et qui en dit long : « J'ai deux personnes très, très importantes dans ma vie… L'une est indienne et l'autre est pakistanaise. L'Indienne est ma femme et le Pakistanais est le maréchal Munir. » Au-delà de la blague, le chef de l'armée pakistanaise est sérieusement complimenté par JD Vance pour avoir rapproché les belligérants alors que le processus de négociations était en train de dérailler. Certains analystes vont même jusqu'à soutenir que ce rôle de médiateur est extrêmement confortable pour le Pakistan. Il se trouve dans les petits papiers de la Maison Blanche, et il fait de l'ombre à l'Inde, qui a cherché en vain à l'isoler sur la scène diplomatique mondiale. Pourtant, le gouvernement d'Islamabad affirme attendre la signature d'un véritable accord de paix irano-américain comme une victoire diplomatique majeure. Manne d'investissement espérée D'autant que le Pakistan en attend des bénéfices économiques sonnants et trébuchants. Or, selon les experts, la médiation d'Islamabad pourrait ne générer que des gains économiques limités : essentiellement une réduction de ses coûts d'importations d'énergie grâce à la réouverture du détroit d'Ormuz, à quoi s'ajouterait une éventuelle relance du projet de gazoduc avec l'Iran. Islamabad espère aussi et surtout une manne d'investissement américain et occidental. Mais les bonnes paroles des diplomates ne garantissent jamais des contrats d'investissement en bonne et due forme. Le gouvernement pakistanais espère enfin à l'avenir une place durablement reconnue sur la scène des puissances régionales au Moyen-Orient. Mais il faut voir aussi à qui profite cette médiation au Pakistan. Aux militaires, bien sûr, avec le maréchal Asim Munir, toujours lui, qui est le dirigeant de fait d'un État dominé par l'armée depuis 30 ans. Mais le pays ne retrouvera la paix et la prospérité que s'il partage les dividendes éventuels de sa grande opération diplomatique avec son peuple et ses minorités. À lire aussiNégociations États-Unis-Iran: «Le Pakistan, un médiateur improbable, intéressé, mais efficace»

  5. Jun 19

    Birmanie: la Chine, grande gagnante de la guerre civile?

    Cette semaine, après un voyage en Inde, c'était la première visite en Chine de Min Aung Hlaing, le chef de la junte birmane, en sa nouvelle qualité de président, après des élections contestées dans un pays toujours déchiré par la guerre civile. Il a été reçu en grande pompe par Xi Jinping, qui lui a accordé son plein soutien.   Le président chinois a utilisé une expression emblématique pour accueillir et soutenir son homologue birman Min Aung Hlaing. « Nos peuples, insiste Xi Jinping, unis par une même source d'amitié, partagent une profonde affection. Cette image illustre parfaitement l'amitié fraternelle qui unit la Chine et la Birmanie. » Cela sonne très conventionnel, certes, mais « l'amitié fraternelle », qui se dit « baobo » en mandarin et « pauk-phaw » en birman, c'est le concept qui définit les relations sino-birmanes depuis 1950. Pour les Birmans, le terme désigne la relation asymétrique avec le grand frère chinois. Pour Pékin, le sens a fluctué. Au XXe siècle, c'était essentiellement la lutte de deux pays frères contre l'impérialisme. Aujourd'hui, c'est un concept beaucoup plus madré dans la bouche de Xi Jinping : diplomatie amicale du bon voisin, sauvegarde de la souveraineté – le président chinois l'a redit cette semaine au dirigeant birman – et surtout intérêts mutuels bien compris. « Dilemme de Malacca » Encore de la langue de bois ? Pas du tout. Pour la Chine, la Birmanie représente un intérêt vital. C'est l'une des voies pour contourner le détroit de Malacca, un point de passage maritime crucial, un euphémisme. Car Pékin en dépend pour le transit de 80% de ses importations de pétrole et pour l'exportation de ses produits manufacturés. Or, les pays qui contrôlent le détroit de Malacca, Singapour, la Malaisie et l'Indonésie, sont tous proches des États-Unis. Pour la Chine, c'est, selon le mot de son ancien président Hu Jintao, le « dilemme de Malacca » : Pékin a peur que les Américains ferment le détroit grâce à leurs alliances et à leurs bases militaires en Asie du Sud-Est. Sortir de ce dilemme, c'est pratiquement la raison d'être du projet pharaonique des « Nouvelles routes de la soie », lancé en 2013 par Xi Jinping. La Chine a ainsi monté en Birmanie la construction d'un terminal d'oléoduc et de gazoduc et d'un port dans l'État Rakhine, dans l'ouest du pays. Impatience et pari La Chine attend donc du président birman qu'il protège ce projet existentiel. Et elle s'impatiente : elle a besoin de sécurité, de stabilité en Birmanie, notamment à sa frontière de plus de deux mille kilomètres avec son voisin. Frontière qui est un foyer de criminalité organisée. En cause, le trafic de drogue mais aussi les centres d'arnaque en ligne – 120 000 victimes rien qu'en Birmanie. La Chine mise sur la junte pour qu'elle en finisse avec la guerre civile, la plus longue au monde, et qu'elle instaure la paix. Tout ce dont le régime de Min Aung Hlaing s'est montré incapable. Les Chinois ont d'ailleurs manœuvré avec les groupes ethniques armés quand ça les arrangeaient. Mais Xi Jinping poursuit son pari : en accueillant cette semaine Min Aung Hlaing, il l'a adoubé officiellement. C'est Pékin qui a fait pression pour la tenue d'élections en Birmanie en début d'année. Peu importe s'il n'y a pas eu de vote dans une large partie du pays contrôlé par les rebelles, et si l'opposition a été anéantie. L'essentiel était de donner les habits neufs, plus respectables, d'un président de la République au chef de la junte putschiste de 2021, mis au ban de la communauté internationale. D'ailleurs, le numéro un chinois a laissé entendre à son homologue birman que la force militaire brute, c'était fini, et qu'il fallait maintenant miser sur un contrôle totalitaire de la Birmanie pour la pacifier, à la manière du Parti communiste chinois.

  6. Jun 12

    En Indonésie, le début de mandat chaotique du président Prabowo Subianto

    La colère monte en Indonésie contre le président Prabowo Subianto, arrivé au pouvoir en 2024 et qui connaît un début de mandat chaotique. À commencer par sa politique économique dénoncée comme injuste. C'est un nouveau mouvement de protestation dans la rue qui est en train de monter à Jakarta. Il est organisé par les étudiants qui contestent une politique fiscale compromise, une Banque centrale qui perd son indépendance – elle va être supervisée par le Parlement –, mais surtout un gouvernement qui ne tient pas compte de l'intérêt du peuple, en pleine tension sur les prix de l'énergie à cause de la guerre au Moyen-Orient. Raison principale de cette colère : la décision ce mercredi 10 juin d'augmenter de 32 % les prix des carburants non subventionnés et très largement utilisés. S'ajoute la baisse de la roupie, la monnaie nationale. Voilà deux paramètres inflammables à l'origine de bien des révolutions dans le monde. La classe moyenne en Indonésie est frappée de plein fouet. Crimes de gestion Les étudiants demandent aussi la fin d'un programme social très controversé : les repas gratuits pour les écoles, les femmes enceintes et allaitantes. C'était la tête de gondole de la politique sociale de Prabowo. L'insécurité alimentaire est un problème majeur en Indonésie : 20 % des enfants souffrent de retards de croissance à cause de la malnutrition. Pour lutter contre ce fléau, Prabowo avait fixé un objectif ambitieux : fournir des repas gratuits à au moins 83 millions de personnes : enfants, femmes enceintes et femmes allaitantes. Autrement dit, un tiers de la population. Or ce programme, qui a coûté des milliards de roupies, a été perverti. Son responsable, Dadan Hindayana, qui dirigeait l'Agence nationale de nutrition, a été limogé le 2 juin dernier puis arrêté. En cause : une mauvaise qualité nutritive des repas et surtout 11 000 cas d'intoxication alimentaire, dont 600 personnes hospitalisées. Plus grave encore : le responsable du programme est accusé de crimes de gestion. Il avait sélectionné des fondations pour superviser les cuisines du programme d'aide alimentaire. Des fondations qui recevaient des milliards de roupies et qui étaient liées ou même détenues par ce responsable et ses deux adjoints, eux aussi arrêtés. Ils auraient organisé des marges frauduleuses sur les produits alimentaires. Et avec l'argent, ils auraient acheté illégalement des motos électriques, des chaussures, des tablettes et des téléviseurs. Même si 61 millions de personnes avaient bénéficié de ce programme en mars dernier, on comprend mieux les appels qui se multiplient à l'abandon de ce programme. « Une dose d'autoritarisme » Ce n'est pas tout : le président Prabowo est accusé d'autoritarisme et de répression. En effet, l'homme a un passé sulfureux. Ancien commandant des forces spéciales sous la dictature de Suharto – dont il est le gendre –,, il est impliqué dans de multiples exactions au Timor oriental, en Papouasie et lors des manifestations anti-Suharto de 1998. Aujourd'hui devenu président, il a lissé son image pour passer pour un grand-père sympathique. Mais il a fait amender une loi qui permet aux militaires d'occuper à nouveau des responsabilités civiles. Les opposants, les dissidents voient leur liberté de parole de plus en plus entravée. Ils subissent même des agressions qui rappellent la dictature, comme cette attaque à l'acide contre Andriye Yunus, défenseur des droits de l'homme et dirigeant de l'ONG Kontras. Ses assaillants ont été condamnés ce mercredi 10 juin à des peines jugées bien trop légères, pas plus de trois ans de prison. Prabowo, quant à lui, se plait à jouer sur les mots. Il déclare tour à tour que la « critique est constructive », puis qu'il faut une « dose d'autoritarisme pour lutter contre la corruption » et que les ONG, « financées par les puissances étrangères, sèment la discorde en prétendant défendre la démocratie ». L'ambiguïté d'un ancien commandant avec du sang sur les mains est inévitable. À lire aussiIndonésie: derrière la croissance, le recul inquiétant de la classe moyenne

  7. Jun 5

    Massacre de Tiananmen: mémoire effacée, mémoire reconstruite

    Cette semaine marquait le 37ᵉ anniversaire du massacre de Tiananmen à Pékin, le 4 juin 1989. Le Parti communiste chinois est allé plus loin que d'habitude dans l'étouffement de la mémoire de cette répression sanglante.   Pour la première fois, les Mères de Tiananmen n'ont pas pu se rendre au cimetière de Wan'an, près du cinquième périphérique de Pékin, dans le nord-ouest de la capitale. Les Mères de Tiananmen, c'est une association de familles de victimes du massacre du 4 juin 1989 qui demandent la vérité sur ce qui s'est passé. La vérité sur cette répression d'un mouvement pro-démocratie qui a commencé au printemps 1989. Des milliers de jeunes et d'ouvriers réunis sur la plus grande place de Chine. Un mouvement qui s'est terminé par l'intervention brutale des chars de l'armée populaire de libération dans la nuit du 3 au 4 juin. Les chiffres exacts sont toujours inconnus : des centaines, voire des milliers de personnes tuées, le long des avenues près de la place Tiananmen. C'est le message que porte l'une de ces mères, Zhang Xianling, 88 ans, dans une vidéo publiée le 30 mai dernier sur Facebook, qui est censurée en Chine. « Merci à vous, dit-elle, de ne pas oublier celles et ceux qui ont versé leur sang dans les rues de Pékin pour porter la voix du peuple. » Depuis plus de trente ans, les Mères de Tiananmen venaient chaque année déposer des fleurs et accomplir les cérémonies rituelles sur la tombe de leurs enfants tués par l'armée. Cette fois, les membres du groupe ont reçu un avis du Bureau municipal de la sécurité de Pékin : interdiction de se rendre dans l'enceinte du cimetière ni d'y tenir leurs rites en hommage aux morts, ce jeudi 4 juin. « Vrais héros » et « terroristes » La censure d'internet, elle, a atteint des sommets cette année aussi. Ce jeudi 4 juin, les internautes chinois pouvaient se voir interdire de comptes sur les réseaux sociaux mais aussi bloqués sur des sites d'achats en ligne comme Taopao, l'équivalent d'Ebay. Ainsi un utilisateur a vu son compte bloqué instantanément et ses posts devenir inaccessibles, pour avoir seulement liké une photo de bougies. Rappelons que l'intelligence artificielle est ici massivement utilisée pour la cybercensure. Mais le Parti communiste chinois est allé encore plus loin : il a communiqué sur « l'incident du 4 juin », selon l'expression officielle en Chine, en réécrivant l'histoire complètement. En effet, après 13 ans de règne de Xi Jinping, le Parti a décidé de ne plus seulement effacer tout travail de mémoire documenté sur le massacre, comme il le fait depuis 37 ans. Désormais, il présente les soldats de l'armée populaire de libération comme les « vrais héros » de Tiananmen, ceux qui se sont « sacrifiés » pour sauver le pays des ennemis de la nation. À savoir, les manifestants, maintenant appelés des « terroristes » et plus seulement des contre-révolutionnaires comme par le passé. Cette nouvelle propagande vient couronner trois décennies de rupture du fil mémoriel organisé rigoureusement par le Parti chez les générations nées après Tiananmen. Trente années de censure et de désinformation qui ont créé une page blanche dans la conscience publique. Une page blanche qui peut être désormais remplie par le nouveau récit.  Quand la question ressurgit par hasard Cela fonctionne-t-il sans faille auprès de la jeunesse chinoise ? Justement, dans cet océan d'amnésie générale en Chine, les jeunes ont parfois l'occasion d'apprendre qu'il s'est passé autre chose à Tiananmen que ce que dit la propagande officielle. Par exemple, en février dernier, quand la patineuse américaine Alysa Liu a remporté l'or aux Jeux olympiques d'hiver de Milan-Cortina, des rumeurs ont circulé en Chine à propos de son père. C'est qu'Arthur Liu avait participé aux manifestations de la place Tiananmen. Après la répression, il s'était réfugié aux États-Unis, où sa fille Alysa est née en 2005. Évidemment ces discussions ont été rapidement censurées. Mais on voit bien que sur les réseaux sociaux chinois, la question de Tiananmen peut ressurgir par hasard dans des contenus de divertissement, des jeux en ligne, des vidéos d'influenceurs. Et quand politique et divertissement vont de pair avec une audience maximale, la censure est beaucoup moins rapide.

  8. May 29

    Cambodge: derrière la grâce de l'opposant Kem Sokha, le système de Hun Sen perdure

    Cette semaine, le principal opposant au Cambodge a été partiellement gracié. Un geste qui en dit long sur l'identité politique du pays et en particulier sur celui qui en reste l'homme fort.   C'était ce mardi 26 mai : Kem Sokha, 72 ans, recevait la grâce royale. Arrêté en 2017, condamné en 2023 à 27 ans de prison pour trahison, complot avec des étrangers pour renverser le gouvernement, il était en résidence surveillée. Kem Sokha est l'ancien chef du Parti du sauvetage national du Cambodge, principale coalition de l'opposition, née d'une fusion du Parti des droits de l'homme et du parti de l'autre opposant historique Sam Rainsy. La seule formation politique capable de défier le Parti du peuple cambodgien au pouvoir. Cette coalition avait en effet créé la surprise en remportant 43 % des sièges à l'Assemblée aux élections de 2013. Une percée éclatante qui menaçait de se traduire en victoire au scrutin suivant de 2018. Or en 2017, le Premier ministre de l'époque, Hun Sen, décide de tout stopper. La répression politique est totale avec l'emprisonnement de Kem Sokha, le retour en exil de Sam Rainsy et la dissolution de leur coalition. Ce qui a fait du Cambodge de fait un régime à parti unique. Et aujourd'hui, Hun Sen, Premier ministre pendant 38 ans, a beau avoir passé officiellement la main à son fils Hun Manet, chef du gouvernement depuis 2023, il reste l'homme qui prend les décisions importantes, au poste de président du Sénat et d'actuel chef de l'État par intérim. C'est lui qui a signé la grâce royale, au nom du roi Norodom Sihamoni, atteint d'un cancer et qui se remet tout juste d'une opération chirurgicale à Pékin. À lire aussiCambodge: Kem Sokha libéré après plus d'un an passé derrière les barreaux L'opposition neutralisée Mais cette grâce de l'opposant Kem Sokha est seulement partielle. Kem Sokha reste interdit de voter, de faire de la politique de manière générale et de quitter le Cambodge. Ce n'est donc pas le signal d'une libéralisation politique, d'un pas vers la démocratie. L'opposition reste étouffée, victime d'arrestations et de restrictions arbitraires. Cette grâce partielle est davantage un calcul géopolitique de la part de Hun Sen. En libérant Kem Sokha sans lui rétablir ses droits politiques, il le neutralise en l'empêchant de dénoncer au monde l'autoritarisme du gouvernement cambodgien. Hun Sen donne ainsi à son fils Hun Manet l'image d'un Premier ministre modéré. Objectif : montrer patte blanche à l'Occident, éviter les pressions, surtout les sanctions, en espérant attirer les investisseurs étrangers. Le pouvoir craignait aussi la renaissance d'une opposition qui agite le sentiment nationaliste contre la Thaïlande dans le conflit frontalier qui n'est toujours pas résolu. À lire aussiCambodge-Thaïlande: après les combats, vivre dans l'ombre de la guerre Cybercriminalité et répression politique Sans opposition reconstituée, pas de critique non plus contre la corruption autour de la cybercriminalité. À ce sujet, Hun Sen a fait une déclaration ce lundi 25 mai, juste à la veille de la grâce de Kem Sokha. Il a appelé à arrêter non seulement les membres des réseaux criminels qui opèrent les centres d'arnaque en ligne, mais aussi les responsables politiques qui les protègent et qui en tirent de l'argent. Une annonce faite sous la pression internationale, notamment de la Chine et des États-Unis. Ces dernières années, le Cambodge est devenu le pays au cœur des réseaux internationaux de cyberarnaque. Principale raison : cette criminalité numérique est le dernier monstre né d'un système économique et politique plus ancien dans lequel des acteurs interconnectés, des réseaux de sécurité privés, des fonctionnaires corrompus et des groupes criminels transnationaux opèrent en toute liberté. Exemple avec ce sénateur et homme d'affaires cambodgien, Kok An, sanctionné fin avril par le département américain du Trésor, qui l'accuse de contrôler des centres d'arnaque en ligne et de protéger un réseau criminel qui a extorqué des milliards de dollars à des victimes américaines. C'est ce même système fondamentalement corrompu qui fait taire toute opposition politique. Et le Cambodge est loin d'en être sorti.

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