Atelier des médias

L'atelier des médias, présenté par Steven Jambot, est une émission qui analyse les r/évolutions du journalisme et des médias à l'ère numérique. Elle est diffusée en podcast chaque samedi matin.  Contact : atelier@rfi.fr 

  1. 6d ago

    Urbania : Philippe Lamarre raconte l'ambition d'un groupe média né au Québec

    À Montréal, Steven Jambot est allé rencontrer Philippe Lamarre, cofondateur d’Urbania, un média de société qui s’est donné pour mission de « rendre l’ordinaire extraordinaire ». Créé en 2003 sous la forme d'un magazine indépendant, Urbania est devenu un groupe diversifié présent au Québec mais aussi en France. Il vient d’ailleurs de racheter le studio de podcast français Binge audio. Dans cet entretien, il est question d'audace, de storytelling et de souveraineté culturelle. « Ça a toujours été notre ambition d’être une sorte de TV5 Monde jeune et cool. » Philippe Lamarre, cofondateur d'Urbania, résume ainsi l'énergie qui anime ce groupe média québécois aujourd'hui solidement implanté des deux côtés de l'Atlantique. L’enjeu est de taille : dans un paysage médiatique dominé par les algorithmes des GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft), comment faire exister une culture francophone originale et indépendante ? Pour Philippe Lamarre, la réponse réside dans la capacité à créer des ponts entre les territoires et les formats, tout en restant fidèle à la promesse d'Urbania : « rendre l’ordinaire extraordinaire ». Un magazine pour développper un storytelling Tout commence à Montréal, en 2003. Designer de formation, Philippe Lamarre avoue une « difficulté à se faire dire quoi faire dans la vie ». Après avoir lancé son agence de création, il crée Urbania sur un coup de tête, mû par une véritable « allergie à l'autorité ». L'idée ? Un magazine thématique qui pose un regard « anthropologique » sur la ville, loin des sentiers battus et des vedettes. Le succès actuel du groupe repose sur une expertise peaufinée depuis les débuts : le storytelling – l'art de raconter des histoires, en bon français. Philippe Lamarre se plaît à rappeler : « Notre slogan de rendre l'ordinaire extraordinaire, c'est qu'on prend des choses qui semblent banales [...] et on essaie de les raconter de façon captivante. » Il cite comme inspirations le magazine Colors de Benetton ou l'émission documentaire belge Strip-tease. Aujourd'hui, Urbania est une « machine » diversifiée de plus de 100 collaborateurs répartis entre Montréal et Paris. Le groupe s'appuie sur plusieurs piliers : une unité éditoriale, un studio de création de contenus pour les marques (branded content), une maison de production audiovisuelle et un laboratoire technologique. Il accompagne aussi des influenceurs dans le développement de leurs contenus. Cette structuration permet au groupe de rester indépendant financièrement : « On veut faire de l'argent pour raconter plus d'histoires », martèle Philippe Lamarre. La conquête de la France et la conviction du podcast C'est en 2020 qu'Urbania a franchi l'océan pour s'installer à Paris. L'objectif n'était pas d'exporter un produit québécois, mais de bâtir un « cousin français » avec des équipes locales et une ambition commune. À écouter aussiComment Urbania France veut informer autrement En mars 2026, le groupe a franchi une étape majeure en rachetant Binge Audio, le studio de podcast français qui produit notamment Les Couilles sur la table ou Programme B, alors en redressement judiciaire. Ce rachat vise à créer un « pont entre les podcasts et l'audiovisuel ». Il est « stratégique », assure Philippe Lamarre, qui croit fermement que la frontière entre les formats s'efface : « Le podcast, de plus en plus, devient un médium audiovisuel parce que les podcasts sont maintenant des vidéos. Donc la frontière entre les genres et les formats est en train de s'abattre. » En outre, l'audio offre une fidélité d'audience précieuse dans un monde de consommation rapide et morcelée. Mais le regard de Philippe Lamarre se tourne vers l'ensemble de l'espace francophone, notamment l'Afrique et Haïti. Son rêve pour les dix prochaines années ? « Fédérer une espèce de communauté de gens anticonformistes qui ont envie de bousculer l'ordre établi et qui s'adonnent à être francophones ». Ouvrir des bureaux à Dakar ou Abidjan fait déjà partie d'hypothèses de travail. Souffler sur les braises de la souveraineté numérique Au-delà de son entreprise, Philippe Lamarre s'implique dans le débat public au Québec. Il a coprésidé un groupe de travail sur l'avenir de la culture et de l'audiovisuel québécois, remettant en 2025 un rapport dont il a proposé le titre : Souffler sur les braises. Le constat est le suivant : face au numérique qui a abattu les frontières, la culture francophone risque de s'effriter si elle ne se prend pas en main. Il pointe notamment du doigt l'impact de la loi C-18 au Canada, qui a conduit Meta (Facebook et Instagram) à bloquer les contenus d'actualité sur ses plateformes. Pour lui, la solution passe par une reprise de contrôle de la distribution : inciter les audiences à s'abonner directement aux infolettres ou aux applications des médias pour ne plus dépendre des plateformes. Pour l'avenir, Philippe Lamarre explore aussi le potentiel de l'Intelligence Artificielle (IA). Chez Urbania, un responsable accompagne les équipes pour s'épargner les tâches répétitives et aider les créateurs à mieux distribuer leurs contenus. « L'intelligence artificielle brise le coût de fabrication du contenu. Mais il faut trouver une manière de créer des outils où on garde le contrôle de la relation avec les audiences », explique clairement Philippe Lamarre. À ceux qui voudraient suivre ses traces d'entrepreneur des médias, Philippe Lamarre conseille de faire preuve de « persévérance », de savoir s'entourer de gens « meilleurs [qu'eux] » et de continuer à se retrousser les manches, chaque matin. Tant qu'à faire, pour raconter des histoires extraordinaires ?

  2. Jul 4

    C'est l'histoire d'un hackathon intergénérationnel en Côte d'Ivoire

    Mi-juin, Abidjan a accueilli un hackathon organisé par CFI autour de la fracture numérique. Douze participants, des aînés et de jeunes talents du numérique, ont planché sur cette question : "Comment créer des ponts numériques pour renforcer la cohésion sociale en Côte d’Ivoire ?" Pour L'atelier des médias, Raphaëlle Constant a suivi cet événement. Pendant trois jours, du 16 au 18 juin 2026, l'Orange Digital Center d'Abidjan s'est transformé en un laboratoire de créativité intergénérationnelle. À l'initiative de CFI et piloté par Istorias Media, le hackathon du projet Kouman (parler, en langues bambara et nouchi) a réuni des équipes mixtes composées d'aînés, de créateurs de contenu et d'étudiants. L'objectif était de s'attaquer à la fracture numérique qui isole les générations dans des espaces d'information étanches, créant un terrain fertile pour la désinformation. Comme l'explique Naira Davlashyan, cofondatrice d'Istorias Media, l'enjeu est de permettre aux aînés de mieux s'informer tout en redonnant une place aux jeunes dans la transmission : il faut « trouver des vrais prototypes, des outils pour résoudre le problème de la fracture numérique entre les générations ». « Il faut en parler, il faut trouver des solutions [...] parce qu'il ne faut pas avoir peur du numérique, il faut travailler avec. » Le « design thinking » pour briser les tabous Pour stimuler l'innovation, les participants ont utilisé la méthode du design thinking, plaçant l'humain au centre de la création. Après des « entretiens empathiques » visant à comprendre les usages de chacun, les équipes ont imaginé des prototypes concrets. L’équipe 1 a ainsi développé « Confessionnal », un chatbot destiné à faciliter le dialogue sur des sujets sensibles comme la sexualité ou les violences domestiques. Pour Adama Diomandé, aîné de l'équipe, cet outil est une réponse aux tabous culturels : « C'est un outil qui va révolutionner le lien entre parents et enfants. » De son côté, l’équipe 3 a proposé une solution utilisant l’intelligence artificielle pour aider les citoyens à identifier les contenus trompeurs et les discours de haine. « Kouman Play » : recréer le village virtuel Le grand prix a été décerné au projet « Kouman Play » de l'équipe Yankady, une application ludique de transmission des valeurs traditionnelles. Le jeu propose des défis basés sur les proverbes et les contes des plus de 60 ethnies de Côte d’Ivoire, forçant parfois le jeune joueur à consulter un aîné pour progresser. Irchad Razaaly, ambassadeur de l'Union européenne en Côte d'Ivoire, a salué une solution qui « permet de recréer virtuellement [un] village, recréer des liens entre des enfants et des parents ou des grands-parents qui ne se voient pas nécessairement. » Il a ajouté : « Cette application peut aussi aider beaucoup d’enfants de la diaspora qui ne vivent pas dans un milieu qui est naturellement celui qui peut transmettre la culture, la langue, les valeurs. » Pour le jury, la force du projet réside dans son approche pédagogique. Léonce Koné, manager de l'Orange Digital Academy, y voit une opportunité de moderniser la tradition : « Ils n'ont plus le temps de s'asseoir autour d'un feu, mais ils sont en permanence sur leur téléphone. Comment créer ce nouveau feu entre les anciens et les jeunes ? C'est le numérique. »  L'équipe gagnante bénéficiera d'un accompagnement de la GIZ, l’agence de coopération internationale allemande pour le développement, dans l'idée de tenter de transformer ce prototype en une application accessible au plus grand nombre.

  3. Jun 27

    IA et journalisme : le regard de Chloé Sondervorst, réalisatrice à Radio-Canada

    Au siège de Radio-Canada, à Montréal, Steven Jambot s'est entretenu avec Chloé Sondervorst, réalisatrice qui travaille beaucoup sur les usages éditoriaux de l’intelligence artificielle au sein de ce groupe de média de service public canadien. Il est notamment question de pratiques journalistiques et de la notion de confiance à l’ère de l’IA. L'intelligence artificielle transforme les rédactions, mais pas forcément là où on l'attendait. Pour Chloé Sondervorst, si la transcription automatique fait gagner un temps précieux, l’irruption massive de l’IA générative porte en elle le germe du slop. Cette « bouillie » numérique, produite à bas coût, menace d'enterrer le travail des professionnels de l'information sous une montagne de contenus médiocres. Le péril de la « bouillie » La multiplication des outils de création automatisée crée un paradoxe : l'apparente productivité cache souvent une perte de temps réelle. Chloé Sondervorst alerte sur l'usage de l'IA pour générer des rapports ou des courriels sans supervision humaine : « On a l'apparence d'un travail utile qui en réalité va nous faire perdre du temps parce que la personne qui reçoit cette bouillie [...] va devoir vérifier, va devoir décrypter ». Ce phénomène de dégradation de la qualité pose la question du référencement des contenus synthétiques face à l'information originale produite par des professionnels. Préserver sa « musculature cognitive » L'enjeu n'est pas seulement technique, il est philosophique. Pour l'ancienne étudiante en philosophie, le risque majeur est celui de la dette cognitive. En déléguant trop tôt la réflexion à la machine, le journaliste risque d'atrophier ses propres facultés d'analyse. Elle paraphrase ainsi les propos d'un expert : « On va pas envoyer un robot à la salle de sport à notre place si on veut développer notre musculature.» Et d'ajouter : « Je pense qu'au niveau cognitif, on peut s'appuyer sur cette analogie-là aussi. » Utilisée avec curiosité, l'IA peut servir d'assistance cognitive ou de partenaire de brainstorming, « quelque chose de complémentaire [...] très utile pour nous interroger sur nos propres angles morts ». Le terrain, ultime rempart de l'authenticité Face aux géants technologiques, la souveraineté numérique est devenue un vrai sujet. Dans le service public de l'audiovisuel, le déploiement d'outils d'IA se poursuit, par exemple dans la valorisation des archives. Radio-Canada explore notamment la génération augmentée de récupération (RAG) pour ancrer les réponses de l'IA dans ses propres données certifiées. Pourtant, l'avenir de la profession se jouera peut-être loin des écrans. Pour contrer la méfiance du public, Chloé Sondervorst prône un retour massif au terrain et à l'humain pour « capter les bruissements, les conversations citoyennes qui échappent justement aux algorithmes ». C'est en montrant la fabrication de l'information et en assumant ses doutes que le journaliste (re)deviendra le garant de l'authenticité.

  4. Jun 13

    Abdulmonam Eassa : de la Syrie au Soudan, le photojournalisme comme rempart contre l'oubli

    Abdulmonam Eassa est devenu photojournaliste en 2013, à l’âge de 18 ans, en racontant le siège de sa ville, en Syrie, par l’armée de Bachar al-Assad. Après avoir obtenu le statut de réfugié en France, il a couvert la révolution soudanaise et il vient de recevoir le prestigieux World Press Photo pour un reportage sur la guerre civile au Soudan. Abdulmonam Eassa vit désormais à Damas, mais il s'est confié au micro de L’atelier des médias lors de son passage à Paris. Âgé de 31 ans, il vient de recevoir le prestigieux World Press Photo 2026 pour son reportage sur la guerre civile au Soudan, réalisé pour le journal Le Monde. Pour lui, « l'importance de ce prix à mon avis c'est vraiment la visibilité de cette histoire, cette histoire qui est tellement dure, qui est tellement peu couverte par les médias. » Le siège de sa ville, en Syrie Abdulmonam Eassa n'a pas choisi la photographie par vocation, mais par nécessité. En 2013, alors que sa ville natale de Hamouria, dans la Ghouta orientale, est assiégée par le régime de Bachar al-Assad, il se lance en autodidacte en s'appuyant sur des tutoriels trouvés sur Internet. « C'était une forme de résistance parce qu'il y avait une machine de propagande [...] qui niait et qui ignorait complètement les massacres », explique-t-il. Devenu « journaliste citoyen » puis collaborateur de l’AFP, il documente le quotidien d’une population enfermée sous les bombes, vivant au jour le jour. L’exil et le miroir soudanais Après avoir trouvé refuge en France en 2018 [il a ensuite obtenu la nationalité française, en 2021], il découvre la liberté d'exercer son métier en couvrant les manifestations des Gilets jaunes à Paris : « C'était la première fois que je commençais à sentir cette liberté de presse. » Mais c’est le Soudan qui devient son terrain de prédilection dès la fin 2020. Avec son confrère Elliott Brachet, il y documente la révolution puis la chute dans la guerre civile. Lauréat du prix World Press Photo en avril 2026 pour ses reportages « Une nation prise au piège », il déplore l'indifférence internationale : « Le monde entier a abandonné le Soudan, complètement. » Son approche privilégie l'humain face aux chiffres terribles de la guerre civile soudanaise. À écouter aussiComment informer sur la guerre civile au Soudan ? Documenter pour la mémoire collective Désormais basé à Damas après la chute du régime en décembre 2024, Abdulmonam Eassa a retrouvé une Syrie où « les gens [ont] soif de parler ». Bien qu'il reste prudent en précisant qu'il ne s'agit pas forcément d'une « liberté extraordinaire », il estime que la Syrie est aujourd'hui, en termes d'accès à la liberté de la presse, le « seul pays de la région » à offrir un tel espace. Parallèlement à ses reportages, il s'investit dans la transmission et prévoit d'ouvrir un centre de formation à la photographie dans la Ghouta pour travailler sur la mémoire collective. Son travail sur le Soudan sera exposé au festival Visa pour l'image à Perpignan en septembre 2026. Pour lui, le photojournalisme reste un rempart contre l'oubli et la désinformation : « Les fausses informations, c'est notre vrai ennemi. »

  5. Jun 6

    Portrait d'une radio communautaire au Cameroun: Échos des montagnes

    À Mokolo, dans l’Extrême-Nord du Cameroun, une radio communautaire sensibilise les populations locales aux questions de santé, d'agriculture et œuvre pour une cohabitation pacifique dans cette région troublée. Au micro de Raphaëlle Constant, l’équipe de la radio Échos des montagnes partage ses multiples défis. Jeudi 4 et vendredi 5 juin, on célébrait en France la Fête de la radio, un événement annuel soutenu par le ministère de la Culture et par l’Arcom, l’autorité de régulation du secteur audiovisuel français. Pour célébrer la radio, sur RFI, "L'atelier des médias" a fait le choix de proposer une plongée dans les réalités d’une radio communautaire comme il en existe des milliers en Afrique. Fondée en 2007, la radio communautaire Échos des montagnes, basée à Mokolo dans l’Extrême-Nord du Cameroun, sert de lien vital pour les populations locales confrontées à l'insécurité et aux crises alimentaires. Cette station diffuse des programmes en douze langues pour sensibiliser les auditeurs aux enjeux de santé, d'agriculture et de cohabitation pacifique entre agriculteurs, éleveurs et déplacés. Malgré des défis techniques majeurs, tels qu'une antenne détruite par les intempéries et une dépendance à l'énergie solaire, l'équipe de bénévoles passionnés maintient une grille d'émissions en misant sur l'interactivité. Elle joue également un rôle crucial dans la lutte contre la désinformation et collabore étroitement avec les autorités camerounaises avant de diffuser des contenus liés aux questions sécuritaires. Aujourd'hui, bien que menacée par un manque de financements institutionnels et des contraintes administratives, la radio demeure une « voix des sans-voix » indispensable au développement social. Ce média de proximité prouve son impact en favorisant l'éducation des filles et en offrant un espace de dialogue essentiel pour la cohésion sociale de la communauté. Avec la cheffe de station Hapsatou Ndjobdi, le chargé de programmes Charles Adama et le producteur René Yahoua.  Portrait d'une radio communautaire au Cameroun: Échos des montagnes, l'âme solidaire du Mayo-Tsanaga, un reportage de Raphaëlle Constant réalisé par Steven Helsly.

  6. May 30

    « Now Voyager » : quand le journalisme américain refuse de se replier sur lui-même

    Face au déclin des sujets internationaux dans la presse américaine, deux anciens journalistes du prestigieux New Yorker lancent une revue audacieuse. Hélène Werner et Nicolas Niarchos, cofondateurs de Now Voyager, sont les invités de L'atelier des médias pour expliquer comment ils comptent redonner ses lettres de noblesse au grand reportage international. Dans un paysage médiatique américain marqué par des déserts médiatiques, des coupes budgétaires majeures et la fermeture des bureaux à l'étranger, le lancement de Now Voyager en mars 2026 peut faire figure d'exception. Portée par Hélène Werner et Nicolas Niarchos, cette revue indépendante à but non lucratif ambitionne de reconnecter les lecteurs anglophones (au premier rang desquels les Américains) avec le reste de la planète. Un bout de l'ADN du New Yorker Le duo ne part pas de rien. Tous deux sont âgés de 36 ans et ont fait leurs classes au prestigieux New Yorker, temple de la vérification des faits et du récit au long cours. Hélène Werner y a travaillé plusieurs années au service de fact-checking ; Nicolas Niarchos, reporter chevronné ayant parcouru une quarantaine de pays, y a fourbi ses premières armes d'enquêteur. Pour Hélène Werner, le projet de Now Voyager est né d'un constat lucide sur la crise de la presse : « Le paysage des médias traditionnels aux États-Unis traverse une véritable période de transition avec beaucoup de fragmentation. On pourrait dire que c’est inquiétant [...], mais c’est aussi un moment propice à l’émergence de nouveaux projets. » Elle souligne que la couverture internationale fait cruellement défaut aux États-Unis, un vide que la revue espère modestement combler, comme The Dial, Equator, Rest of World, et plusieurs autres. L'esprit de Walt Whitman et l'exigeance du récit Le nom de la revue, emprunté à un poème de Walt Whitman, résume à lui seul cette mission. « Maintenant, voyageur, mets les voiles pour chercher et trouver », écrivait le poète en 1871. Pour Nicolas Niarchos, ce titre poétique est une déclaration d'intention qui colle avec la réalité du métier de journaliste. Cette ambition littéraire se traduit par des récits exigeants. Le deuxième numéro propose ainsi une enquête de Jacob Kushner sur une icône littéraire sinophone au Sahara occidental ou un reportage poignant de Cameron Hudson à Khartoum, la capitale du Soudan, une ville « effacée » par les conflits. Combattre l'isolationnisme par le terrain L'une des motivations profondes des fondateurs de Now Voyager est la lutte contre un certain désintérêt des grands titres américains pour l'actualité internationale. Nicolas Niarchos se souvient de ses reportages en République démocratique du Congo que les rédactions new-yorkaises rechignaient à accepter : « J'ai vu des photographes là-bas qui prenaient des photos incroyables et ne pouvaient pas les vendre aux journaux américains. Ça ne les intéressait pas vraiment, c'était pour eux quelque chose dans un autre monde. » Face à la fermeture massive de bureaux à l'étranger, comme au Washington Post début 2026, Hélène Werner s'inquiète : « Le fait que ces services aient été décimés est très préoccupant. Aux États-Unis, il y a un élan pour renforcer l'information locale, mais ce n'est pas le cas pour la couverture internationale. » Au-delà de l'actualité brute, la revue laisse une place majeure aux arts, à la photographie et même à la gastronomie. Hélène Werner, ancienne concertiste classique, voit dans l'art une passerelle : « L’art est un moyen très efficace de toucher les gens. C’est une façon de transmettre l’information différemment ». Un modèle économique indépendant et des valeurs à défendre Installée à Chelsea – un quartier huppé de Manhattan –, l'équipe de 16 personnes mise sur un modèle non lucratif. Un choix éthique et pragmatique pour Hélène Werner : « Créer un modèle économique pérenne autour de ce type de travail qui demande du temps et coûte cher est un défi. Il serait malhonnête d'annoncer aux investisseurs un retour sur investissement. » Le modèle d'affaires repose sur des dons, des abonnements (160 dollars hors taxes par an) et de la publicité choisie éthiquement. « Pour nous, c'est important d'avoir des abonnés pas seulement comme des clients, mais plutôt comme des soutiens, comme une communauté », explique Nicolas Niarchos. En envoyant des exemplaires au Capitole et à la Maison Blanche, Hélène Werner et Nicolas Niarchos espèrent bien que leurs récits auront, à leur façon, un impact sur le regard que l'Amérique porte sur le monde.

  7. May 23

    Comment sortir des GAFAM ? Voici des alternatives à WhatsApp, Gmail ou Android

    Fin mai, l’ONG Nothing2Hide organise un festival dédié à la sécurité numérique et à la protection de l'information. Dans cet épisode de « L'atelier des médias », Grégoire Pouget, directeur de l'association, nous explique pourquoi l'hégémonie de Google, Apple, Facebook, Amazon ou encore Microsoft menace nos libertés et comment entamer concrètement une transition vers des outils libres et décentralisés. Plutôt que de se réunir dans un lieu unique, le festival de Nothing2Hide, du 27 au 30 mai 2026, sera décentralisé et à la fois hors ligne et en ligne. Au total, plus d'une vingtaine d'ateliers seront organisés pour mieux utiliser la technologie comme un « outil de protection de l’information pour renforcer les démocraties », pour reprendre le mantra de Nothing2Hide. Pour Grégoire Pouget, ces moments d'échange sont essentiels dans un monde où le réel et le numérique sont de plus en plus interliés. Le festival propose ainsi des formations à la cybersécurité, à l'OSINT (recherche d’information en sources ouvertes) ou encore des « install parties » pour donner une seconde vie à de vieux ordinateurs. Pourquoi sortir des GAFAM ? Au cœur de cet événement, un atelier sera intitulé « Comment sortir des Gafam ». Pour Grégoire Pouget, qui l'animera, l'urgence est d'abord politique et stratégique. La centralisation extrême des services entre les mains de quelques géants américains représente une fragilité systémique. L'invité cite notamment l'exemple du procureur général de la Cour pénale internationale (CPI), Karim Khan, dont Microsoft a coupé l'accès aux mails sous la pression de l'administration Trump. « On est extrêmement fragilisé par cette mainmise des entreprises américaines sur les services numériques », prévient-il. À cela s'ajoute le problème de la surveillance et de la marchandisation de l'intimité, illustré par des cas de transmission de données privées aux autorités dans des contextes politiques sensibles. Les alternatives : reprendre le contrôle de ses données Sortir de cet écosystème n'est pas une question de fainéantise, mais d'abord d'absence de visibilité des aternatives. Grégoire Pouget évoque l'« effet frigidaire » : nous utilisons les noms des marques (« googler », « instagrammable ») pour désigner des actions, ce qui invisibilise les alternatives existantes. Pourtant, des solutions fiables existent pour chaque usage : Messagerie instantanée : Préférer Signal (géré par une fondation) ou Element à WhatsApp. Courriels : Remplacer Gmail ou Outlook par Proton ou Tuta, qui proposent un chiffrement de bout en bout. Bureautique et Cloud : Utiliser Nextcloud pour l'hébergement de fichiers et le travail collaboratif, ou les suites de Proton et Infomaniak (kSuite). Cartographie : Adopter OpenStreetMap ou l'application mobile OsmAnd à la place de Google Maps. Systèmes mobiles : Explorer des versions dé-googlisées d'Android comme e/OS ou GrapheneOS. Un investissement pour l'avenir Si la gratuité apparente des GAFAM est séduisante, elle a un prix caché : chaque utilisateur rapporterait environ 160 dollars par an à Google via ses données, rappelle Grégoire Pouget. Il invite donc à investir dans des services payants ou à soutenir des démarches plus saines : « Investir dans des solutions libres et décentralisées, c'est comme planter un arbre. Ça prend du temps, mais ça porte ses fruits sur le long terme. » La gendarmerie française, passée sous Linux il y a 20 ans, aurait ainsi économisé 500 millions d'euros. Reprendre sa souveraineté numérique est donc un choix éthique, mais aussi un pari économique qui peut s'avérer gagnant pour la société.

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L'atelier des médias, présenté par Steven Jambot, est une émission qui analyse les r/évolutions du journalisme et des médias à l'ère numérique. Elle est diffusée en podcast chaque samedi matin.  Contact : atelier@rfi.fr 

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