Elie Barnavi, ancien ambassadeur d'Israël en France, historien et essayiste, est l'invité de RFI ce 16 juin 2026. Après la conclusion d'un protocole d'accord entre les États-Unis et l'Iran, il pointe un « échec humiliant » pour Israël. Elie Baranavi constate qu'aucun des objectifs de guerre n'a été atteint et que la relation entre les États-Unis et Israël est mal en point. RFI : Les États-Unis et l'Iran ont signé ce lundi à distance le protocole d'accord qui met fin à la guerre engagée le 28 février dernier. La signature officielle aura lieu vendredi à Genève avant 60 jours de négociations. Est-ce que, à ce stade, c'est une catastrophe pour Israël ? Elie Barnavi : Non, c'est d'abord une catastrophe pour Netanyahu. Tout ce qu'il a fait, tout ce qu'il a entrepris, a échoué, se défait lamentablement. Mais c'est une mauvaise nouvelle pour Israël en général, parce que cela reste l'Iran plus puissant et plus nerveux qu'il l'était avant la guerre. Cela reste en place, le Hezbollah, puisque on nous impose un cessez-le-feu là-bas aussi. Et bref, aucun des problèmes que cette guerre était censée régler n'a été réglé. Et on revient un peu à la case départ dans des conditions pires que celles qui étaient les nôtres avant. Et je ne dis rien de la configuration internationale, je ne parle que du point de vue israélien. Si je puis dire, on entend l'expression d'échec historique pour Israël. Vous, l'historien et ancien diplomate, est-ce que vous reprendriez cette formule à votre compte ? Vous savez, les échecs historiques se mesurent à l'échelle de l'Histoire. Là on est dans la dimension journalistique. Mais échec sur toute la ligne, échec retentissant, échec humiliant, ça oui. On n'a jamais vu ça. On n'a jamais eu un Premier ministre qui s'est fait traiter de cette manière par le chef d'une puissance étrangère. Il est vrai, un chef particulier d'une puissance étrangère, mais tout de même. C'est un festival d'humiliation, de déception, d'échec quotidien. Enfin, c'est un spectacle absolument lamentable et surtout, ce qu'il faut retenir derrière tout cela, c'est l'incapacité de transformer le moindre succès militaire, et Dieu sait s'il en a eu, en un succès diplomatique... C'est l'incapacité de réfléchir politiquement. C'est le renoncement à toute tentative de diplomatie. C'est la mise sous le boisseau de toute ambition de paix et de calme dans la région. On est vraiment gouvernés, enfin pas que nous, mais nous, comme d'autres, loin ou près, nous sommes gouvernés par des gens qui devraient un jour rendre compte de tout ça devant le tribunal de l'Histoire. À lire aussiAccord annoncé entre l'Iran et les États-Unis: Israël apparaît comme le grand perdant Elie Barnavi, « festival d'humiliation », dites-vous, « échec sur toute la ligne ». C'est vrai que si on fait les comptes, 108 jours de guerre, un régime iranien toujours en place et même renforcé, un programme nucléaire qui n'est pas démantelé, le détroit d'Ormuz qui sera peut-être soumis à un péage. Finalement, à quoi a servi cette guerre ? Ça a servi à maintenir au pouvoir Benyamin Netanyahu. C'est un régime de cette nature qui est coincé de toutes parts, qui devient tous les jours plus illégitime et qui revêt de plus en plus des caractéristiques fascistes au fur et à mesure de la guerre, pour vivre, pour survivre. Et en fait, cette campagne à Gaza qui était on ne peut plus vraiment légitime au début s'est terminée très rapidement. C'est-à-dire que l'armée elle-même a dit qu'elle a obtenu de cette campagne, au bout de quelques mois, tout ce qu’elle pouvait obtenir. Tout le reste était fait pour maintenir Netanyahu au pouvoir, pour maintenir intacte sa coalition d'extrémistes. C'est extraordinaire de constater à quel point la guerre est devenue un outil commun, banal aux mains de gouvernements irresponsables. C'est fou de penser à ça. Et si vous voulez, pour un citoyen comme moi, si j'avais pu imaginer qu'un jour je serais content que mon Premier ministre soit traîné devant les tribunaux internationaux, j’aurais dit que c'est une chimère. Mais voilà, on a déconné. Oui, mais ça vous semble aujourd'hui nécessaire de stopper Netanyahu ? Et par tous les moyens. Je ne suis pas le seul à le dire. Ehud Barak, l'ancien Premier ministre, a dit « craindre pour la tenue et pour la propreté des élections » qui s'annoncent pour cet automne. Il a dit : « Je crains d'abord qu'il n'y ait pas d'élections, tout simplement. » Qu'il refasse la guerre, qu’il reparte en campagne pour pouvoir dire : « Mais on ne peut pas faire d'élections dans ces conditions. Regardez ce qui se passe en Ukraine ». Ça vous semble un scénario probable que s'appuyant sur la guerre, le gouvernement israélien dise « On n'est pas dans une position politique possible pour tenir des élections » ? Élections pour lesquelles Benyamin Netanyahu a annoncé qu'il était candidat à nouveau... Tout ce que je sais, c'est que pour lui, perdre les élections, ce n'est pas une option. C'est-à-dire qu'il est placé devant une alternative tout de même sinistre. C'est la guerre ou la prison. Et donc il est capable de le faire. Il est très minoritaire aujourd'hui dans l'opinion. Mais il a quand même un capital de voix, et un camp considérable et fanatisé, ce qu'on appelle « bibiste ». Et il est capable de provoquer de la violence à l'extérieur et à l'intérieur, et de faire tout pour s'accrocher au pouvoir. Parce qu'encore une fois, s'il n'est pas au pouvoir, il est en prison. Son procès s'achève tout de même et ça se passe mal pour lui. Et donc je ne vois pas qu'il puisse survivre à la prochaine campagne électorale. Et donc je crains pour ma première fois de ma vie d'adulte que la question se pose même (je participe à des votes depuis pas mal d'années déjà). Et là encore, nous ne sommes pas les seuls. Regardez aux États-Unis, jamais non plus les Américains ne se sont dit : « Est-ce que ces élections auxquelles je vais participer seront correctes, seront propres ? » Nous sommes pris dans une espèce de maelstrom qui est mondial, mais qui, chez nous, à cause de la situation dans laquelle nous nous trouvons, prend des allures existentielles. À lire aussiGuerre au Moyen-Orient: ce que l'on sait du protocole d'accord entre les États-Unis et l'Iran Que reste-t-il aujourd'hui du lien privilégié entre Israël et les États-Unis ? On a bien compris qu'Israël n'a pas été associé à l'accord. Et que Netanyahu a été mis hors-jeu. Qu'est-ce qui reste de cette relation privilégiée ? Pas grand-chose. D'abord parce que c'est Trump. Il y a vraiment une question d'homme et il faut bien se résoudre à constater que les hommes, ça compte dans l'histoire. Je veux bien qu'il y ait des grands courants profonds et tout ce que nous avons appris à l'école des Annales. Mais les hommes comptent. Et quand vous avez un personnage de ce genre, imbu à la tête de la plus grande puissance mondiale, évidemment, la politique s'en ressent. Mais alors, il y a ça, mais il n'y a pas que ça. Il y a la chute d'Israël dans le cerveau et le cœur des Américains. Israël était vraiment un pays populaire au sens profond du terme. Un pays né dans des circonstances qui rappellent aux Américains le leur. Enfin bon, c'est un pays dont l'amitié était fondée sur l'histoire, sur la Bible, sur la mission historique, sur tout ce que vous voudrez. Et tout ça aujourd'hui vous semble brisé ? Ça, s'est terminé. Quand on voit que 60 % des Américains, toutes tendances confondues, sont mécontents d'Israël. Quand vous voyez que maintenant plus de la moitié des jeunes républicains sont contre Israël. Quand vous voyez que même chez les évangéliques, il y a des tendances maintenant anti-israéliennes. Quand vous voyez l'efflorescence de l'antisémitisme aux États-Unis qui se manifeste. Il y a un champ de ruines entre Israël et les États-Unis. La relation est brisée. C'est l'un des héritages de Benyamin Netanyahu. À lire aussiAccord annoncé entre l'Iran et les États-Unis: Israël apparaît comme le grand perdant