Avocate pendant 10 ans, magistrate pénaliste pendant vingt ans, députée européenne du Rassemblement national depuis juin 2024, Pascale Piera siège à la Commission des Affaires juridiques du Parlement européen. Dans cet entretien accordé à L’Atelier politique, elle livre son diagnostic sur l’état de la justice française qui, selon elle, manque gravement de moyens. Elle répond aux questions de Frédéric Rivière. L’affaire Lyhanna, révélatrice d’un système à bout La mort de Lyhanna, enfant de onze ans, a provoqué une onde de choc en France. Pour Pascale Piera, cette affaire est « la chronique d’un désastre qui était annoncé depuis plusieurs années ». Elle y voit un révélateur des failles structurelles d’une institution en souffrance. La députée européenne refuse néanmoins de réduire la tragique affaire à des défaillances individuelles. Selon Pascale Piera, on ne peut pas examiner d’éventuelles fautes sans adopter un regard d’ensemble sur les conditions de travail des magistrats et des services d’enquête. Pour elle, la justice est comme un tuyau auquel il faut un point d’entrée et un point de sortie, mais qui finit par dysfonctionner entièrement quand il est trop étroit. La prise de conscience collective que l’affaire a suscitée, Pascale Piera s’en félicite. Mais il faut, dit-elle, que : « que la prise de conscience soit suivie d’actes ». La parole des enfants : un exercice « extrêmement délicat » Sur la question de la prise en compte de la parole des enfants dans les procédures judiciaires, Pascale Piera reconnaît les avancées accomplis en France depuis plusieurs années. Des dispositifs spécialisés, comme la procédure Mélanie qui prévoit des enquêteurs formés et des auditions adaptées au rythme de l’enfant, témoignent, selon elle, d’efforts réels. Pour autant, Pascale Piera souligne la complexité intrinsèque de cet exercice. L’enfant ne répond pas toujours aux questions, est sensible au moment de l’interrogatoire et peut être perturbé par les interactions familiales. « Il est parfois difficile de faire la part des choses entre ce que l’enfant entend dire et ce qu’il dit lui-même », note-t-elle. Un terrain qu’elle juge « très, très complexe » et qui justifie, à ses yeux, des moyens encore accrus. 65% de défiance : un signal politique immédiat Un sondage Elabe, publié une dizaine de jours après la mort de Lyhanna, établissait que 65% des Français ne font pas confiance à la justice française, le niveau le plus bas depuis la création de cet indicateur en 2019. Pour Pascale Piera, il est impératif de tenir compte de ce chiffre. Pour elle, ce niveau de défiance est inadmissible dans un pays où le peuple français est profondément attaché au rôle de la justice dans le rapport social. Pascale Piera rappelle que cet attachement est ancré dans l’histoire de France, de Saint-Louis à Charles IX. Elle est catégorique : « il ne faut plus que ça perdure ». Lenteur, peines non exécutées : des critiques fondées Parmi les griefs les plus fréquemment adressés à la justice : la lenteur des procédures. Un problème « majeur », dit-elle, qui n’a rien à voir avec la nonchalance mais relève d’un manque de moyens criant. Elle cite l’exemple emblématique des procédures civiles relatives à la garde d’enfant, où des mois d’attente exposent des familles à des risques concrets. Le décalage entre les peines prononcées et les peines exécutées est, lui aussi, confirmé par Pascale Piera comme une source d’incompréhension pour la population. Elle pointe, en particulier, l’institution du juge de l’application des peines, qu’elle qualifie de « problème » pour la chaîne pénale. À ses yeux, le fait qu’un nouveau magistrat redéfinisse les modalités d’une peine déjà prononcée édulcore le message de la sanction et heurte la souveraineté de la décision du tribunal. Des moyens bien en dessous des standards européens Dans un récent article, nos confrères du Figaro dessinent un tableau saisissant de la justice française. La France consacre 77,22 euros par habitant à sa justice, soit 0,20% de son PIB, contre 136 euros en Allemagne et environ 100 euros en Italie et en Espagne. Dans le même temps, le pays affiche un taux de criminalité de 12,1 homicides par million d’habitants, le deuxième rang européen, soit presque le double de l’Allemagne (7,4) et plus du double de l’Italie (5,5). Pascale Piera souligne que le déficit est également flagrant en matière de personnels. La France compte 3 procureurs pour 100 000 habitants, quand la moyenne des pays comparables s’établit à 11. Pascale Piera juge cette situation insoutenable : « avec les taux de délinquance que nous connaissons en France, surtout depuis une dizaine d’années, il est évident qu’on ne peut pas y arriver ». Si le président Macron a effectivement augmenté le budget de la justice, Pascale Piera met ce geste en perspective : un budget parti de si loin reste, après la hausse, « très en dessous des pays européens ». La magistrature « noyautée » ? Un procès injuste L’idée d’une magistrature noyautée par la gauche ou l’extrême gauche ne résiste pas, selon Pascale Piera, à l’épreuve de l’expérience. Après plus de vingt ans dans différentes juridictions, elle affirme avoir rencontré « moins de cinq personnes affichant clairement une volonté politique à travers les décisions qu’elles rendaient ». Pascale Piera opère cependant une distinction nette. Les prises de position publiques du Syndicat de la magistrature, lorsqu’elles visent à interférer dans des résultats électoraux, lui semblent inacceptables. Elle rappelle que le principe d’impartialité comporte deux volets : le juge doit non seulement être impartial, mais aussi « paraître » impartial. Sur ce second point, estime-t-elle, le Syndicat de la magistrature faillit. De la même manière, Pascale Piera désapprouve la formule, prononcée en 2021 par le secrétaire général du syndicat de police Alliance, selon laquelle « le problème de la police, c’est la justice ». Une telle déclaration lui apparaît « déloyale » au regard du travail quotidien de confiance qui s’établit entre les magistrats du Parquet et les policiers. Places de prison : la leçon du Salvador à relativiser Interrogée sur la référence de Jordan Bardella au Salvador et à ses 40 000 places de prison construites en huit mois, Pascale Piera apporte une nuance. À ses yeux, Jordan Bardella entendait avant tout illustrer que la volonté politique peut produire des réalisations concrètes, en l’occurrence répondre au déficit chronique de places de détention en France. Pour autant, Pascale Piera refuse le parallèle entre les deux pays : la philosophie juridique et la nature de la criminalité sont différentes. Elle n’en reconnaît pas moins qu’il y a, dans l’expérience salvadorienne, une « volonté politique de faire en sorte que cette gangrène cesse et de faire en sorte qu’on puisse enfermer les gens nuisibles ». Quant à la dignité des prisonniers, elle la juge importante, tout en précisant qu’elle ne peut être placée au premier rang des priorités, laquelle revient, selon elle, à ce que les Français se sentent « protégés et bien jugés ». À lire aussiSalvador: le Cecot, la prison controversée de haute sécurité si prisée par Donald Trump Le « bouclier démocratique » européen : un instrument de contrôle ? Le 10 septembre 2025 à Strasbourg, Pascale Piera a pris la parole au Parlement européen pour dénoncer ce qu’elle appelle un « leurre » : le bouclier européen de la démocratie, présenté comme un outil de lutte contre les ingérences étrangères, les menaces hybrides et destiné aussi à protéger les processus électoraux dans l'Union. Derrière cette façade, estime-t-elle, se dissimule un « instrument de contrôle » qui risque de transformer l’Europe en « dictature numérique à grande échelle ». Pascale Piera cite les précédents roumain et moldave, où des processus électoraux ont, selon elle, subi des interférences européennes. Elle s’inquiète de la notion de « menace hybride », dont le périmètre peut, à ses yeux, englober « tout et n’importe quoi », ouvrant ainsi la voie à une ingérence dans les élections françaises. Sur la question d’éventuelles entraves à une élection démocratique en France en 2027, Pascale Piera se refuse à tout fatalisme, mais maintient une vigilance de principe : « Il faut toujours le craindre ».