L'art de raconter le monde

Jean-François Cadet raconte avec des mots et avec des sons comment – à travers leurs œuvres – les écrivains, les dessinateurs et scénaristes, les metteurs en scène, les comédiens, les cinéastes, les plasticiens ou les musiciens se font l’écho des soubresauts, des débats, des grandes figures et des tendances du monde d’hier, d’aujourd’hui, et peut-être de demain. Réalisation : Antonin Duley. (Diffusions toutes cibles : le samedi et le dimanche à 18h40 TU). 

  1. 13h ago

    «Les hommes de juillet» de Romain Mauffrey, compte à rebours vers la Première Guerre mondiale

    Dans les coulisses de l’Histoire, le récit romancé des 30 jours (28 juin-28 juillet 1914) qui ont fait basculer le monde. Sur la couverture du livre, ils sont trois à se détacher sur le ciel azuré. De gauche à droite : le président de la République française Raymond Poincaré, l’empereur d’Autriche et roi de Hongrie François-Joseph Ier et le tsar Nicolas II, qui tient encore en 1914 les rênes de la Russie. C’est auprès de ces trois personnages que le néo-romancier Romain Mauffrey a choisi d’introduire ses lecteurs. Trois personnages et quelques autres, parmi lesquels le président du Conseil René Viviani -ami du socialiste Jean Jaurès et invétéré coureur de jupons-, l’ambassadeur de France en Russie Maurice Paléologue -onctueux et va-t-en-guerre-, Augustin de Iturbide y Green -neveu de l’empereur devenu professeur d’université à Washington-, et quelques ministres-diplomates comme le Français Abel Ferry et l’Austro-Hongrois Leopold Berchtold, peut-être le plus réaliste -et sans doute le plus belliciste- de tous. Décider du destin du monde en l’espace d’un petit mois Les voilà donc ces Hommes de juillet qui vont décider du destin du monde en l’espace d’un petit mois, entre le 28 juin et le 28 juillet 1914 : 30 petits jours qui séparent l’assassinat à Sarajevo de l’héritier des Habsbourg, l’archiduc François-Ferdinand, tué par Gavrilo Princip -un Serbe de Bosnie- et la déclaration de guerre de l’empire austro-hongrois à la Serbie, précipitant ainsi l’Europe puis le monde dans la guerre de 1914-1918.   Savoureux dialogues et détails piquants D’une plume alerte, Romain Mauffrey croque ces personnages historiques dans des scènes romancées, publiques ou privées, nourries de savoureux dialogues et parsemées de détails piquants qui offrent au lecteur un vrai plaisir de lecture. Car c’est au cours de réunions, mais aussi de promenades, de repas, de voyages ou dans l’intimité de couple que les grands de ce monde se sont peu à peu résolus à accepter, ce qui finit par sembler inéluctable : la guerre. Une escalade redoutée au début et que personne ne voulait, et qui conclut pourtant le terrible compte à rebours de ce début d’été de tous les dangers. Atermoiements, contradictions, états d’âme et vanités En nous entraînant dans les coulisses de la grande Histoire, l’auteur met en exergue les atermoiements, les contradictions et les états d’âme, mais aussi les vanités de ces dirigeants qui n’en apparaissent au fond que plus humains. Mais lorsque l’honneur s’en mêle… Les hommes de juillet, Romain Mauffrey (Éditions Hervé Chopin).

  2. 6d ago

    À Avignon, le théâtre donne asile aux fous (et à ceux qui les soignent)

    Aux Roseaux Teinturiers pendant le festival d’Avignon, À la folie, adaptation du livre éponyme de Joy Sorman par Caroline Loeb, raconte les vies qui peuplent un endroit singulier : l’hôpital psychiatrique. Ils ne sont que quatre, mais ils incarnent toute une myriade de personnages, passant d’un rôle à l’autre en changeant de costume, d’accessoire, de voix, de manière de parler et de bouger… Qu’ils soient patients, soignants ou autres membres du personnel hospitalier, chacun d’entre eux partage cette humanité vraie qui respire la vie. Sensibilité teintée d’humour et parfois de poésie Avec une sensibilité teintée d’humour et parfois de poésie, Caroline Loeb -actrice mais aussi metteuse en scène de ce spectacle- adapte le livre de Joy Sorman À la folie (Flammarion, 2024). Elle a aussi façonné d’autres personnages, comme Valentin, largement inspiré de conversations avec son frère schizophrène, parfois capable de fulgurances à couper le souffle, ou avec d’autres de ses proches. Tous sont dotés d’un vécu consistant, souvent marqués par des traumatismes, des violences et parfois même une grande misère sociale. Et l’on se rend compte à quel point est mince la frontière qui nous sépare de la folie : la maladie mentale peut frapper n’importe qui. Solitude Sur la scène volontairement dépouillée -une table, quelques chaises et au fond un distributeur de boissons et friandises- se croisent les diverses fragilités qui rapprochent ceux qui travaillent et ceux qui sont internés dans un hôpital psychiatrique. À commencer par la solitude. Tous sont cabossés par l’existence. Aux souffrances des malades, répond l’usure des soignants, submergés par l’ampleur de la tâche, les injonctions administratives plus ou moins absurdes, et parfois leur incapacité à agir avec l’efficacité requise. Regard critique Si le spectacle évite tout jugement sur les personnes, il n’en est pas moins engagé, et porte un regard critique sur la prise en charge de la maladie mentale en France. Il est bien fini l’« âge d’or » de la psychiatrie, qu’Adrienne -une des personnages- situe dans les années 1960-1990 ! En cause le manque de moyens – à commencer par les fermetures de lits, même si la santé mentale était « grande cause nationale » en 2025, mais aussi, selon Caroline Loeb, une foi excessive dans les traitements médicamenteux : en témoigne la chanson Chemical Valley qui clôt la représentation, et dont le clip est disponible en ligne. À la folie, d’après le livre de Joy Sorman (Flammarion), adaptation et mise en scène de Caroline Loeb, avec Caroline Loeb, Mourad Boudaoud, Gigi Ledron et Claire Nebout, aux Roseaux Teinturiers jusqu’au 25 juillet 2026 (festival d’Avignon Off).

  3. Jul 11

    «À vau l’eau» au théâtre, faire entendre ce que «réfugié» veut dire

    Au festival d’Avignon, la compagnie Pardès rimonim présente un texte de l’autrice syrienne Wejdan Nassif inspirée de son parcours et de celui de ses voisins, également exilés. À vau l’eau est le second volet du diptyque « Chemin d’exil », présenté par la compagnie Pardès rimonim. Le premier, Après les ruines, créé à Avignon en 2024, mêlait fiction et fragments documentaires, jeux d’ombres et musique live. Si la mise en scène de ce nouveau spectacle -également signée Bertrand Sinapi- est plus sobre, elle n’en est pas moins originale : le scénographe Goury a imaginé une installation orchestrée autour de figurines. Elle fait peu à peu apparaître aux yeux du public une nouvelle carte des migrations. La comédienne -Amandine Truffy ou Christine Koetzel (en alternance) - dessine en direct, à même le sol, les pays d’origine ou de transit des différents personnages, et leurs trajectoires qui, toutes, convergent jusqu’au quartier de Borny. Des voix et des accents C’est dans cette cité populaire de Metz, en Lorraine, que Wejdan Nassif a posé ses valises. À vau l’eau raconte son parcours d’ancienne institutrice syrienne réfugiée en France, et ceux de ses voisins venus d’Afrique ou du Moyen-Orient : Marwan, le Palestinien né au Koweït, un temps réfugié en Syrie ; Khadija la Marocaine qui n’est pas devenue l’avocate qu’elle rêvait d’être ; Seif, le Soudanais du Darfour, Wassim l’ancien berger enrôlé par les talibans, ou Ablema, venue de Côte d’Ivoire et dont le rire communicatif est un véritable baume sur les plaies des habitants du quartier... Le spectacle fait entendre leurs voix et leurs accents, mais aussi les sons et les ambiances du quartier captés sur place et mis en musique par le compositeur électroacoustique Lionel Marchetti. Courage, espoirs et questionnements À l’issue de la représentation, on garde en tête les souffrances et les difficultés rencontrées par les différents protagonistes, souvent brinquebalés par les aléas de la géopolitique. Mais peut-être plus encore leur courage, leurs espoirs et leurs questionnements : peut-on -et faut-il- faire le deuil de sa terre d’origine ? Comment garder le contact avec les proches restés au pays ? Comment s’intégrer au mieux dans cette France pas toujours accueillante ? Comment rester fidèle à sa culture tout en apprenant la langue qui permettra cette intégration ? Que transmettre à ses enfants, et surtout comment leur assurer le meilleur avenir ? « Tu es ici, mais tu es toujours là-bas ». Cette phrase écrite par Wejdan Nassif - et prononcée par la comédienne qui l’incarne au plateau- résume « ce que « réfugié » veut dire ». À vau l’eau, au 11-Avignon jusqu’au 23 juillet 2026. Relâche les vendredis 10 et 17 juillet 2026.

  4. Jul 5

    Lafayette, héros français de l’indépendance des États-Unis

    2026 marque les 250 ans de la déclaration d’indépendance des États-Unis et les 200 ans du Lafayette College. Les Archives nationales et le Lafayette College consacrent une exposition à ce personnage-clé de la relation franco-américaine, adulé aux États-Unis et plus controversé en France. « Le bonheur de l’Amérique est intimement lié au bonheur de toute l’humanité ; elle va devenir le respectable et sûr asile de la vertu, de l’honnêteté, de la tolérance, de l’égalité et d’une tranquille liberté » écrivait Lafayette à sa bien-aimée Adrienne en 1777. C’est dire la foi que Gilbert du Motier, marquis de Lafayette plaçait dans l’avenir humaniste des Etats-Unis, quelques mois après la déclaration d’indépendance du 4 juillet 1776. Valeurs des Lumières et appétit de gloire Pétri des valeurs philosophiques et morales des Lumières et porté par son appétit de gloire, le jeune Auvergnat répond à l’appel du combat sitôt qu’il entend parler de l’insurrection en Amérique : le 20 mars 1977, il embarque pour l’Amérique à bord du navire de commerce La Victoire, et combat pour la cause des treize colonies en lutte contre la couronne britannique, sans attendre que le royaume de France ne s’engage pleinement. Il faudra attendre 1779 pour que le roi Louis XVI dépêche outre Atlantique un corps expéditionnaire commandé par le prestigieux comte de Rochambeau ; Lafayette l’y rejoindra l’année suivante à bord de la frégate L’Hermione, et sera l’un des héros de la prise de Yorktown (Virginie) le 19 octobre 1781. Un tournant décisif de la guerre d’indépendance. Popularité jamais démentie aux États-Unis Depuis, Lafayette jouit d’une popularité jamais démentie aux Etats-Unis : en témoigne les produits dérivés et les « goodies » à son effigie qui accompagne un nouveau voyage américain en 1824-1825 : une véritable « Lafayette-mania » ! A contrario, son aura en France apparaît aujourd’hui encore beaucoup moins flamboyante, abîmée par les calomnies et les caricatures, mais également par les soubresauts de la Révolution française, de la période napoléonienne et de la Restauration : député de la noblesse, il est nommé commandant de la Garde nationale en 1789, mais lorsque chute la monarchie en 1792, l’Assemblée nationale vote un décret d’accusation contre lui. En chemin vers la Hollande, il est arrêté par les Prussiens, livré aux Autrichiens et emprisonné à Olmütz (Moravie, actuelle République tchèque). Il reviendra en France en 1800, et sera à nouveau député au moment du retour des Bourbons. Conscient de sa célébrité et attentif à son image Les trésors présentés dans l’exposition des Archives Nationales témoignent de la notoriété du personnage, conscient de sa célébrité et attentif à son image. Une image reproduite sur les sabres des gardes nationaux, des médailles, des boutons, des éventails… Mais aussi caricaturé en singe, ou en traître à la Nation, et traîné dans la boue lors de campagnes de calomnies… Bref, un avant-goût des batailles médiatiques contemporaines entre partisans idolâtres et adversaires impitoyables. Lafayette, entre France et Amérique, aux Archives nationales jusqu’au 14 juillet 2026.

  5. Jun 28

    Clémence de Vimal et l’inceste au théâtre, planches de salut

    Dans un seule en scène émouvant et parfois drôle -si, si…- Clémence de Vimal raconte l’inceste et le combat pour la vérité, la justice et la résilience. « Il n’est point de secret que le temps ne révèle », dit Narcisse dans Britannicus. En montant son spectacle, Clémence de Vimal avait en tête les mots de Racine. J’ai besoin d’air, c’est pour ça que je fume est le fruit d’une longue maturation personnelle et artistique, nourrie par le mouvement #MeToo, mais aussi par ses propres écrits, par exemple dans le secret du journal intime de l’adolescente qu’elle était. Vingt ans d’écrits qui ont servi de matériau de base à l’écriture du spectacle, de même que les pièces du dossier judiciaire, puisqu’elle a porté plainte contre son agresseur. Pulsion vitale Elisabeth, le personnage que le spectateur découvre sur le plateau, est donc le double théâtral de l’autrice, metteuse en scène et comédienne. Comme elle, elle a grandi au sein d’une famille nombreuse, pétrie de bons sentiments et de bonne éducation aristo-catholique, qui a coutume de se retrouver chaque année pour les vacances d’été, dans un château au bord de l’eau. C’est là que se produira l’événement qui aurait pu détruire sa vie, si elle n’était pas animée par cette pulsion vitale qui irradie le spectacle et qui accompagne son appétit de vérité et de justice aussi bien que sa volonté de témoigner, de sensibiliser et d’aider à la libération de la parole et à la résilience. Apparence de conte de fées J’ai besoin d’air, c’est pour ça que je fume est un seule en scène, mais à 16 voix, toutes interprétées et incarnées par Clémence de Vimal elle-même. Il suffit de changer de timbre, d’intonation, de débit et de posture, et la magie du théâtre opère, servie par les accessoires démesurés qui accompagnent la mise en scène. L’artiste dit s’être inspirée d’Alice au pays des merveilles pour donner au spectacle cette apparence de conte de fées qui rappelle l’enfance et le sentiment de « bizarre » qui sourd peu à peu dans la tête d’Elisabeth. Le ton juste Ce choix permet aussi aux spectateurs de prendre un peu de distance par rapport à l’âpreté du vécu du personnage. Le texte est aussi parsemé de traits d’humour et d’ironie qui font mouche et qui apportent des respirations bienvenues. On rit, on est ému parfois à en pleurer : à n’en point douter, Clémence de Vimal a su trouver le ton juste pour aborder sans faux-fuyant un sujet intime et difficile, lui donner une dimension universelle, et susciter chez les spectateurs émotions et réflexion. Tout en criant à la face du monde que la vie est belle, malgré tout. J’ai besoin d’air, c’est pour ça que je fume, au Théâtre Transversal (Festival d’Avignon Off) jusqu’au 25 juillet 2026 à 10h45 (relâche le mercredi).

  6. Jun 27

    À Nanterre, avant et après Nahel, l’humanité a droit de cité

    27 juin 2023 : après le meurtre de Nahel tué par un policier, le quartier Pablo Picasso s’embrase. Comment en est-on arrivé là ? Le journaliste et écrivain Feurat Alani est allé à la rencontre des habitants. Avec le dessinateur et coloriste Ulysse Gry, il publie Nanterre avant l’orage. Nanterre avant l’orage est le deuxième album que Feurat Alani cosigne pour la collection « Témoins du monde ». Le premier, Falloujah, ma campagne perdue, se situait dans la droite ligne de son livre Le Parfum d’Irak, qui lui a permis de décrocher le prestigieux prix Albert-Londres en 2019. C’est que le scénariste -d’origine irakienne- est avant tout journaliste, grand reporter et écrivain. Né à Paris, il a passé une partie de sa jeunesse dans l’une des dix-huit tours de la cité Pablo Picasso de Nanterre. Pas étonnant que la mort de Nahel Merzouk -tué par un policier lors d’un contrôle routier le 27 juin 2023- et les émeutes qui ont suivi aient résonné fortement en lui. Tours Nuages Dans le sillage de son reportage Nanterre après Nahel pour Médiapart en 2023, cette BD-documentaire raconte de l’intérieur l’histoire d’un quartier dont la forte identité est d’abord liée à l’architecture des fameuses « tours Nuages » en béton armé, construites entre 1973 et 1981 par l’architecte Emile Aillaud. Le dessinateur Ulysse Gry leur donne toute leur dimension graphique, mais également humaine, tant elles influent depuis l’origine sur les relations sociales. Une double-page montre à quel point la construction des HLM était une véritable révolution pour les habitants, souvent issus de l’immigration maghrébine ou portugaise : auparavant, ils vivaient au milieu de la boue, dans des baraques en tôle, sans toilettes ni eau courante ; à présent, ils pouvaient espérer une vie meilleure, avec la tour Eiffel en ligne de mire, et en bordure du quartier d’affaires de La Défense : contraste assuré ! Les réalités complexes d’un quartier populaire La promesse n’a pas été tenue, dans la mesure où les difficultés économiques et sociales -notamment en lien avec le trafic de drogue et la violence- n’ont pas disparu. L’album ne les ignore pas, mais met aussi en exergue la force des liens de solidarité qui unissent les habitants, leurs rêves et leurs colères, et un souci permanent de dignité. Il rend hommage aux associations et aux bénévoles -des anonymes que tout le monde connaît- qui agissent au quotidien pour améliorer l’ordinaire. Il fait apparaître les réalités complexes d’un quartier populaire sur lequel les médias portent un regard chargé de clichés. Sans prétendre apporter de solution « clef en main ». Mais avec une confiance affirmée, puisque l’album se termine par ces mots : « tant qu’il restera des gens pour ouvrir une porte, pour dresser une table et appeler ça un avenir, alors rien n’est complètement perdu ». Nanterre avant l’orage, Feurat Alani-Ulysse Gry (Steinkis).

  7. Jun 21

    «Mona» d’Éric Savoldelli, d’Italie en France, en selle pour un nouveau destin

    Dans l’impressionnant décor du massif des Écrins, une autofiction puissante qui raconte l’immigration italienne des années 50 et éclaire le lien singulier entre un homme et une jument. Éric Savoldelli est un montagnard. Fils d’une gardienne de refuge et d’un bûcheron, il a grandi au cœur du massif des Écrins. Rien d’étonnant donc que les sommets et les vallées alpestres ne servent de décor à son premier roman graphique, d’autant que l’album est une autofiction en partie autobiographique : au cœur du récit de Mona, l’histoire et la mémoire de son grand-père, Melchissedeco Romano Savoldelli. Melchio, le personnage principal, c’est lui. Relation singulière entre l’Homme et l’animal Comme l’aïeul de l’auteur, Melchio -à l’âge de 14 ans- a traversé les Alpes à pied pour trouver du travail en France et venir en aide à une famille sans ressources restée en Italie. Comme le grand-père, le père et le frère d’Éric Savoldelli, Melchio suit les traces des autres hommes de sa famille : il s’établit comme bûcheron et débarde le bois avec l’aide des chevaux. Dans l’album, c’est une jument, Mona, qui tient une place centrale, au point de donner son nom au livre. À peine née, Mona s’attachera à Melchio. Leur lien indéfectible, viscéral et émouvant est l’une des trames du récit, qui explore aussi la relation singulière entre l’Homme et l’animal. Sur les traces de Jean-Marc Rochette Éric Savoldelli, lui, a suivi un autre chemin : la bande dessinée, en suivant les traces d’un grand nom de la BD : Jean-Marc Rochette, également peintre, sculpteur et écrivain, qui dessine la montagne comme personne : en témoigne notamment Ailefroide, son autobiographie graphique (Casterman, 2018). On retrouve dans Mona un je-ne-sais-quoi de Rochette, une capacité à transmettre l’amour et le respect dus à la montagne, à en apprécier la majesté, à en habiter les silences, à mettre en scène ses colères plus bruyantes. Entre eux, il est d’ailleurs aussi question de transmission. Décor grandiose Pour réaliser Mona, Éric Savoldelli a arpenté avec son appareil photo un territoire qu’il connaît bien, mais qu’il continue de découvrir : la vallée de la Guisane (Hautes-Alpes) et le village de Monêtier-les-Bains. C’est là que se déroule la plus grande partie de l’intrigue, qui se déroule avant le développement du tourisme de neige, du temps des dernières mines, dans les années 50. L’une d’entre elles, la mine de graphite du Chardonnet, existe réellement, et l’auteur en a photographié les galeries pour mieux les dessiner. C’est dans ce décor grandiose que se déploie avec délicatesse cet hommage émouvant à ceux qui n’ont pas eu d’autre choix que de partir et de trouver une nouvelle vie ailleurs. Jusqu’à y planter ses racines. Mona, Éric Savoldelli (Les Étages Éditions).

  8. Jun 20

    «Mal Lunée» de Jules Fournier, comment être YouTubeuse?

    Sensible et acide en même temps, le premier roman de Jules Fournier raconte le succès et les ennuis d’une égérie du numérique. Tout avait pourtant bien commencé. Adolescente un peu paumée, marquée par le récent décès de son père et un déménagement de Marseille à Paris, Luna, jeune lycéenne en classe de terminale, avait trouvé un peu d’oxygène en lançant Mal Lunée, une chaîne YouTube autour de sa nouvelle passion : les livres. « Booktubeuse » à succès Sans vraiment y croire, cette jeune fille plutôt réservée, que ses résultats scolaires plaçaient dans le « ventre mou » de sa nouvelle classe, va pourtant rencontrer un vrai succès, comme avant elle d’autres « booktubeuses ». Une vraie révélation. Et c’est tout naturellement qu’elle va se prendre peu à peu au jeu, sous le regard plutôt bienveillant de sa mère et de sa professeure de français, un peu inquiètes mais finalement heureuses de voir la jeune fille partager -avec les outils de son âge- son intérêt salvateur pour la littérature, à l’heure où la lecture chez les jeunes est en perte de vitesse. Contenu plus intime et plus « authentique » Encouragée par Elie -un jeune homme désœuvré à peine plus âgé qu’elle qui deviendra très vite son agent et lui prodiguera les conseils les plus adéquats - Luna va peu à peu se frayer un chemin dans la cour des grands, et abandonnera très vite les livres au profit d’un contenu plus intime, considéré par les spécialistes comme plus « authentique ».  Mais la médaille de la notoriété a son revers : emportée par le tourbillon des algorithmes, la nécessité de produire toujours plus et les injonctions contradictoires de ses abonnés, Luna va être confrontée aux bas instincts qui s’abattent sur les réseaux sociaux, ou le pire côtoie le meilleur. Miroir aux alouettes Pour nourrir son premier roman, Jules Fournier -né d’un père québécois et d’une mère française- est allé à bonne école : après avoir travaillé avec des créateurs de contenus chez YouTube, il a rejoint l’équipe de stratégie de Google à San Francisco. Il collabore désormais avec le géant du divertissement Netflix. Un parcours utile pour décrire et expliquer les ressorts d’un miroir aux alouettes capable de porter au pinacle mais aussi de broyer du jour au lendemain de parfaits inconnus. Mais aussi pour brosser le portrait, légèrement acide mais surtout sensible et empathique, d’une génération qui se construit plus ou moins volontairement sous le regard constant et sans pitié des autres. Mal Lunée, Jules Fournier (Actes Sud).

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Jean-François Cadet raconte avec des mots et avec des sons comment – à travers leurs œuvres – les écrivains, les dessinateurs et scénaristes, les metteurs en scène, les comédiens, les cinéastes, les plasticiens ou les musiciens se font l’écho des soubresauts, des débats, des grandes figures et des tendances du monde d’hier, d’aujourd’hui, et peut-être de demain. Réalisation : Antonin Duley. (Diffusions toutes cibles : le samedi et le dimanche à 18h40 TU). 

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