Le regard de Newton Ahmed Barry

Le coup d’œil aiguisé sur l’actualité de la semaine d’un observateur aguerri des soubresauts du monde. Ancien présentateur du 20h de la RTB au Burkina Faso, Newton Ahmed Barry démissionne en 1998 pour protester contre l'assassinat du journaliste Norbert Zongo. Il est le co-fondateur en 2001 du journal d'investigation l'Événement où il s'applique à défendre son slogan : « l'information est un droit ». Chaque semaine, Newton Ahmed Barry analyse un fait marquant de l'actualité internationale et sa résonance avec le Continent. 

  1. 4d ago

    CPI: l’aubaine de Trump profite à ceux qui n’ont pas la conscience tranquille en Afrique?

    Une porte qui claque, celle de la Cour pénale internationale. Quatre pays africains qui quittent la CPI en un an, dont le Tchad il y a quelques jours. Est-ce la fin de la justice internationale ? Il faut, avant tout, remettre les chiffres à l'endroit, parce qu'on entend tout. Quelque 125 pays ont ratifié le Statut de Rome, adopté en 1998, qui a donné naissance, quatre ans plus tard, à la CPI en 2002. Trente-trois sont africains. C’est le premier groupe continental. L’Afrique a le plus cru à cette idée de 1998 : juger un génocidaire, même s'il est président. Combien ont vraiment quitté la CPI ? Un seul en Afrique : le Burundi, en 2017, parce que la CPI a voulu enquêter sur Pierre Nkurunziza, alors qu’il était encore président. Et, dans le reste du monde, les Philippines en 2019. C'est tout. Ça craque ? Sauf que depuis dix mois, ça craque. Ou c’est l’impression que ça donne. 22 septembre 2025 : le Burkina, le Mali et le Niger annoncent qu'ils quittent la CPI, « avec effet immédiat » la traitant de néo-coloniale. Mais ils n'ont notifié l'ONU que le 24 juin dernier. Donc départ effectif : 24 juin 2027. Le 27 juillet 2026, il y a trois semaines, le Tchad fait pareil. Communiqué officiel, notification le jour même à l'ONU. Départ effectif : 27 juillet 2027. On ne peut pas dire à ce jour que ça craque. D’un mot cependant, le Tchad. Pourquoi c’est important ? Parce qu’il n'est pas sous enquête (ou ne l’est pas jusque-là). C’était même l'un des pays les plus coopératifs de la CPI, il accueillait les enquêteurs pour le Darfour. Et selon Le Monde du 28 juillet, ce retrait intervient quatre jours après un appel avec le sous-secrétaire d’État américain Frank Garcia Jr, qui aurait demandé à Ndjamena de « réexaminer son adhésion » à la CPI. On comprend tout. L'administration Trump mène depuis février 2025 une campagne assumée de démantèlement de la CPI, pour la punir d’avoir émis en novembre 2024 des mandats d’arrêt contre Netanyahu. Effet d’aubaine et effet de loupe ? Effet d'aubaine ? Surtout. Ces annonces tombent au moment exact où Donald Trump sanctionne la Cour, gèle les avoirs de 11 juges et annule leurs visas. Effet de loupe ? Oui. Pendant 20 ans, la CPI a jugé majoritairement des Africains. L’argument officiel du Tchad : sur treize situations enquêtées, neuf sont africaines, six détenus sur sept sont africains. Mais il n’y a pas pour l’instant, un départ massif des Africains. Et plus sérieusement, cet effet d’aubaine est exploité par ceux qui, en ce moment, n’ont pas la conscience tranquille. Le Tchad est épinglé par des ONG pour son soutien – présumé – aux Forces de soutien rapide (FSR), les milices accusées de massacres au Soudan. Les juntes de l’AES, sont épinglées dans les rapports de l’ONU et des ONG depuis 2023 pour des crimes, présumés, contre les civils. Quand Washington dit : « La CPI est illégitime si elle touche Israël ». À Bamako, à Ndjamena, à Ouaga et à Niamey on rétorque : pourquoi pas nous ? Alors un requiem pour la CPI ? La CPI pourrait ne pas mourir. Le rêve de 1998 ne s'effondre pas, il se fragmente. Chacun va créer sa justice. L’Europe, des tribunaux adhoc pour l’Ukraine. En Afrique, on ressort le vieux projet de la Cour africaine, avec impunité pour les chefs d’État, prévue dans le protocole de Malabo. Et dans le vide qui reste, ce sont les victimes qui paient. Comme à Solenzo au Burkina, où plus de 100 civils auraient été exécutés en mars 2025, comme à Moura au Mali, en 2022 où des civils attendent toujours un juge. À lire aussiDes acteurs de la société civile et des politiques dénoncent le retrait de la CPI du Tchad, Mali et Burkina

  2. Aug 8

    Ceuta, l'Ormuz du Maroc?

    Ceuta refait parler d’elle. Avec la crise migratoire de juillet dernier, plus de 70 000 personnes ont encore pris d'assaut l'enclave. Une invasion ou un message ? À y regarder de près. Ceuta n'est pas qu’une enclave. C'est le détroit d'Ormuz du Maroc. Comme l'Iran qui ne possède pas Ormuz mais peut le fermer, le Maroc ne possède pas Ceuta mais contrôle tout ce qui y entre. Sans ses 24 000 membres des forces de sécurité sur la côte nord, sans l'accord de réadmission de 1992, Ceuta s'effondre en une nuit. Le Maroc tient donc son Ormuz. La dernière crise peut, cependant, avoir surpris le Makhzen, le cœur du pouvoir autour du roi. À lire aussiCrise migratoire à Ceuta: une ONG marocaine dénonce la responsabilité de Rabat et de Madrid Les crises de Ceuta depuis 2005 ont été capitalisées par Rabat C’est ce que disent les faits. En 2005, 13 morts aux grillages. L'Europe paie. Rabat reçoit les premiers fonds. En 2021, Madrid soigne Brahim Ghali, chef du Polisario. Puis 10 000 migrants passent à Ceuta. Pedro Sanchez retourne 50 ans de doctrine et soutient l'autonomie marocaine du Sahara occidental : C'est le jackpot ! En 2026, 50 000 passent. Le 3 août, la présidente de l'exécutif européen Ursula von der Leyen propose dans une lettre au premier ministre espagnol de « renforcer le soutien technique et financier au Maroc ». Une erreur d'équilibriste peut avoir déclenché la tempête. Le 20 juillet, Sanchez fait un aller-retour express à Alger, le premier depuis six ans. Objectif : récupérer le gaz algérien après avoir soutenu le Maroc en 2022. Rabat, à dix jours de la Fête du Trône à Tétouan, peut avoir vécu cela comme une provocation. Mais rien ne prouve qu’il l’a « organisé ». Il peut, tout au plus, comme semble le penser un responsable de gauche marocain, avoir « laissé passer : (…) pour mettre dans l'embarras le gouvernement espagnol ». Et, c'est le scénario d’Ormuz en puissance maximale. Quand l'Iran menace Ormuz, le monde entier se ligue contre l'Iran. Avec Ceuta, l'Europe se fracture et tout le monde récupère. Giorgia Meloni, comme si elle en rêvait, suspend Schengen avec l'Espagne. Trump y trouve de quoi assouvir sa rancune et rallumer la flamme anti-migration, à quelques mois des midterms qui le boudent. Tel Aviv, hypocrite, tacle Madrid sur Gaza, et ironise sur « les enclaves coloniales » de l'Espagne. À Madrid, contrairement à 2021, on n’a pas parlé de chantage. On a fustigé les réseaux des passeurs et TikTok, saluant la coopération du Maroc, qui a permis le retour rapide de la plupart des migrants chez eux. À lire aussiEspagne-Maroc: après l'afflux massif de migrants à Ceuta «l'appel de Meloni» relève du «fantasme migratoire» Une anticipation du développement du Nord Contrairement à Hassan II qui punissait le Nord frondeur, Mohamed VI en fait sa vitrine : Tanger-Med, Rocade, Tamouda Bay. Mais en octobre 2019, pour imposer Tanger-Med, Rabat tue la contrebande de Sebta, qui, avec ses 15 milliards de dirhams par an (environ 1,5 milliard d'euros), faisait vivre Fnideq de la rente, Tétouan et Tanger de la redistribution et tuait la concurrence à Casablanca. Rabat a fermé la contrebande pour sauver son industrie. ais les fruits n’ont pas tenu la promesse des fleurs. Ces migrants de Ceuta ne sont pas victimes d'un abandon royal. Mais des dommages collatéraux d'une politique qui veut transformer le contrebandier en ouvrier, mais sans avoir créé suffisamment d’usines, au préalable, même si le Maroc est, depuis 2025, l’économie la plus industrialisée de l’Afrique. Et cette situation, avec 29 % de chômage des jeunes, est aussi une arme diplomatique de Rabat. Ormuz coûte des milliards de missiles. Ceuta coûte zéro. Le stock de munitions du Maroc, c'est son propre chômage des jeunes. Le 30 juillet dernier, rien n’indique qu’il s’en est vraiment servi. La menace vaut plus que l'usage ! À lire aussiCeuta: le Maroc assure avoir prévenu l'Espagne des risques avant la crise migratoire

  3. Aug 1

    Diomaye-Sonko, comme on le redoutait!

    Au Sénégal, Bassirou Diomaye Faye crée Kiiraay, son parti. C'est la fin du « Diomaye moy Sonko ». Quelle va être la suite ? Le divorce, tout simplement. Diomaye n'a plus l'intention d'être le doublon de Sonko, après seulement deux ans de pouvoir.  Pourquoi une rupture aussi rapide ? Parce que le mépris fabrique des monstres. Sonko, inéligible en 2024, pense prêter son électorat à Diomaye. Du Poutine-Medvedev. Diomaye joue le jeu, puis la fonction fait l'homme. Il n'y a pas de président en dilettante. Quand Sonko voit Diomaye lui échapper, il mobilise le Pastef pour lui faire pièce. Erreur fatale. Au Sénégal, tous ceux qui ont cru être propriétaires des suffrages ont eu un réveil douloureux. C'est le 4ème épisode de la même série. Le scénario a été noué en 1960 et dénoué en décembre 1962 : Senghor fait arrêter Dia, son frère ! En 2008, Wade broie Macky à l'Assemblée, Macky revient et le bat en 2012. En 2024, Sonko inéligible ouvre un boulevard, les Sénégalais élisent Diomaye au premier tour. Toujours le même scénario. Sonko pourra-t-il se présenter en 2029 ? Il existe une autre constante de la vie politique sénégalaise. Le fameux premier tour judiciaire. En 2019, Macky élimine Karim Wade et Khalifa Sall par la justice, il passe au premier tour. En 2024, il élimine Sonko et fait élire Diomaye et non Amadou Ba, son poulain. Pour 2029, alors ? Flou total. Sonko a levé le verrou de la diffamation par la loi du 28 avril 2026, mais c'est taillé sur mesure, avec l'écueil de la non-rétroactivité. Le 17 juin, le juge constitutionnel a refusé de trancher. Peut-être nous réserve-t-il l'orechnik pour 2029. Diomaye peut-il gouverner sans dissoudre l'Assemblée de Sonko ? Non. Et c'est là que la loi anti-transhumance change tout. Sans dissolution, ou même avec, Diomaye n'a pas besoin que des députés Pastef le rejoignent. La loi le leur interdit, ils perdraient leur siège. Il a besoin, minimum, que cinquante le soutiennent tout en restant Pastef sur le papier. Additionné aux députés de l’opposition, Takku Wallu et les autres, ça lui fait, ric rac, une majorité de survie. C'est le calcul possible avant novembre 2026, date où il peut enfin dissoudre. Après, c’est aussi la loterie ! Trois scénarios pour 2029 Premier scénario : le Conseil déclare Sonko inéligible, Diomaye est réélu, haut la main. Deuxième scénario : comme le juge français, dans l’affaire Marine Le Pen, le juge constitutionnel sénégalais ne s’en mêle pas. On a alors un duel en 2029, Pastef maître de la rue, Diomaye roi des institutions, avec pour le Sénégal le spectre ivoirien 2010. Troisième scénario : à la sénégalaise, Touba et Tivaouane imposent la réconciliation, Sonko contre une amnistie totale accepte de rogner jusqu'en 2034. À lire aussiSénégal: le président Diomaye Faye présente son nouveau parti, «Kiiraay: les patriotes républicains»

  4. Jul 25

    Comment le Niger s'est acheté sa tragédie

    Il y a trois ans, le 26 juillet 2023, le général Abdourahamane Tiani renversait le gouvernement élu du président Mohamed Bazoum et le Niger basculait. C'est un paradoxe : c'était le pays le moins touché par le terrorisme au Sahel et sur une trajectoire économique qui faisait envie à toute l'Afrique. Comment comprendre ce basculement ? C'est un cocktail qui est à la base de toute tragédie au Sahel. Un chef de la Garde qui refuse sa retraite : le général Tiani. Des généraux qui sentent venir le boulet d'une enquête pour près de 400 milliards de francs CFA de détournement et des réseaux russes aux aguets, avec toute une myriade de relais prépositionnés.  Le M62 pour crier dans la rue, African Initiative pour crier sur Facebook, et une partie de la vieille société civile anticorruption pour l'onction morale. Même Moussa Tchangari a trempé au début, avant de se ressaisir. Trop tard, il croupit aujourd'hui en prison. Les juntes de l'AES ont ça en commun : elles sont encore plus cruelles avec ceux qui ont un moment fricoté avec elles.  Quel rôle la Russie a-t-elle joué ?  À quelques exceptions près, l'armée nigérienne est pro-occidentale. Pas de tradition avec Moscou comme au Mali. Une fois le coup consommé et face à l'hostilité de la Cédéao, les militaires se sont jetés dans les bras de Moscou. Il fallait bien un protecteur.  Mais la Russie avait su, depuis juillet 2022 quand Bazoum accepte Barkhane, mettre en place un soft power qui a préparé le terrain pour qu'une révolution de palais devienne un coup d'État populaire. Les Russes ont si bien manœuvré que même un vieux briscard comme Hama Amadou y a succombé. Fatigué de son exil en France, l'enfant chéri de Niamey et Tillabéry pensait son heure arrivée.  Et la xénophobie d'ambiance dans les rues de Niamey ne réclamait-elle pas le « Niger aux Nigériens » ? Pour exorciser ces deux ans et demi de Bazoum – le minoritaire, l'Arabe, le Libyen... – qui mieux qu'un Djerma-Songhaï ? En cela, le 26 juillet est une bascule : de l'ancrage occidental à une inféodation russe totale. À lire aussiAu Niger, logique de junte: plutôt l’uniforme que la blouse Trois ans après, qu'est-ce que le Niger a gagné ?  On est obligé de constater que le pays s'est tiré une balle dans le pied. De modèle de liberté au Sahel, il est devenu une machine à fabriquer des apatrides pour délit d'opinion. Le cas de la Dr Mayra, déchue de sa nationalité le 11 juin dernier, en est le symbole. Elle rallonge la liste à neuf Nigériens apatrides de Tiani.   Des prisons pleines, une crise terroriste qui flambe. Des cimetières avec des tombes fraîches qui s'étalent à perte de vue. Virage à Moscou, avec des gains mitigés, surtout militairement. En janvier 2026, quand l'aéroport de Niamey a été attaqué, Africa Corps qui occupe le camp américain d'Agadez a mis deux heures pour réagir. Par contre, le gain politique est réel : avec la Russie, la junte est sécurisée, elle a aussi un veto à l'ONU, contre la France.  Économiquement ? De putative puissance pétrolière du Sahel, le Niger est réduit à vendre son pétrole au bénéfice exclusif des Chinois de la CNPC qui se remboursent d'une dette qui n'a pas servi les Nigériens.  Trois ans après, que deviennent Mohamed Bazoum et son épouse ?  Toujours otages et séquestrés, condamnés à purger une peine dont on ignore la nature et la durée. En dehors du Parlement européen et de l’ONU, peu s'en préoccupent. Pourtant, la France lui doit, à tout le moins, une dette morale. Il a payé d'avoir accueilli Barkhane, expulsée du Mali et snobée au Burkina.  La France est-elle encore la France si sa tutelle vaut peu de chose ? S’il fallait qualifier la situation au Niger ; le constat est celui-là : les militaires sont rois et les Nigériens résignés.  À lire aussiAssimi Goïta et l’Algérie, une réconciliation avec effet immédiat

  5. Jul 18

    Assimi Goïta et l’Algérie, une réconciliation avec effet immédiat

    Pendant 15 mois, Bamako a traité Alger de tous les noms d’oiseaux. Puis, sans crier gare, le 10 juillet dernier, une réconciliation, avec effet immédiat, était annoncée, presque simultanément à Bamako et à Alger. Que s’est-il passé entre-temps ? Il y a eu le 25 avril 2026, samedi noir pour le Mali : Kati est frappée, le ministre Sadio Camara est tué, et au nord, le totem d'Assimi Goïta, Kidal, est tombé. Pas seulement aux mains des rebelles, mais d'une coalition inédite : rebelles du FLA et jihadistes du Groupe de soutien à l'islam et aux musulmans (Jnim). Puis dans leur base, les forces maliennes (Fama) et les Russes d'Africa Corps sont encerclés. Scène impensable, voire humiliante. Pour leur survie, les Russes lèvent le drapeau blanc, quittent Kidal en convoi, sous escorte rebelle. Assimi Goïta, revenu d’entre les survivants, 96 heures après, œuvre depuis pour reprendre une situation volatile et le voilà encore confronté à Anéfis, à une nouvelle attaque complexe, le 4 juillet 2026. Même scénario : siège, embuscade, hélicoptère abattu et des renforts partis de Gao, qui n’arrivent pas. Selon toutes vraisemblances, lourdement sollicités par les Russes, les Algériens auraient encore sauvé la mise aux supplétifs des Fama dans le camp d'Anéfis. Deux fois, en moins d’un semestre, il a fallu Alger pour sauver les meubles maliens dans le bourbier azawadien. Selon un dicton bambara, la fierté du faible est comme les larmes du patriarche : elle coule en silence, dans son ventre. Assimi Goïta, à l’abri des regards, a alors appelé Tebboune, pour dire « initché » (Merci) !  Ravaler la fierté Assimi Goïta a donc dû ravaler sa fierté. Ce n'est pas une réconciliation d'amour, c'est une réconciliation de survie. Il y a les réalités du terrain qui se sont conjuguées avec deux autres facteurs. Acte 1 : La réalité du terrain. Sans Alger, on ne tient pas le Nord. Depuis 1963, c'est quasiment la loi d’airain, à cette frontière, entre les frères algériens et maliens. Acte 2 : Moscou commence à fatiguer. Le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov, à Niamey, le 8 juillet, descendant la passerelle de son immense avion, a failli manquer de peu une marche. Un moment reflet de la fragilité d’une présence russe au Sahel qui dandine. Moscou a vu ses hommes humiliés à Kidal. Il en rage face à la faiblesse structurelle des armées de son nouveau précarré. Il veut à tout prix éviter l’effondrement. Moscou prend les devants. Fais les entremetteurs, exige de Goïta de parler avec son homologue algérien Abdelmadjid Tebboune. Acte 3 : Moscou s’est trouvé comme alter ego pour rendre la pilule moins amère à Goïta : le général Tiani. Ce dernier s’était réconcilié, en premier, en février avec Alger. Depuis, il avait entrepris une discrète médiation entre Alger et Bamako, qui n’avait pas intéressé Goïta. Six ans après, la victoire totale promise par la junte malienne n’est pas au rendez-vous ! Il y a loin de la coupe aux lèvres ! L'option tout-militaire, 100 % russe, a montré ses limites. Et ironie du sort, ce sont les Russes en premier qui ont imposé le constat de cet échec. Ensuite, les possibilités infinies de la souveraineté se sont révélées pas aussi infinies que cela. Goïta a cru pouvoir se passer de l’Algérie. Pendant 15 mois, Bamako et Alger se sont déchirés. Ciel fermé, ambassadeurs rappelés, Alger accusé de parrainer les terroristes. Depuis le 10 juillet, tout cela est oublié, avec effet immédiat ! Et son prix, on le devine : le Mali doit rediscuter avec ses Touaregs et ressusciter l'Accord d'Alger. Ce n'est pas un hasard si le premier à applaudir la détente, c'est le CSIA, les Imghads du Nord. Une façon de préparer déjà l'opinion à Bamako.

  6. Jul 11

    RDC: Félix Tshisekedi et la malédiction africaine du troisième mandat

    L’attrait du troisième mandat, peu y résiste en Afrique. Félix Tshisekedi, à la troisième année de son deuxième et dernier mandat, y pense. Que la Constitution de 2006 l’interdise, lui importe peu. La loi n’arrête pas l’homme politique africain.   C’est l’Afrique des paradoxes. L’interdit, en politique, appelle systématiquement la transgression. À l’opposé, le totem ou le tabou, personne n’y touche. Au village, par exemple « l’arbre sacré on n’y touche pas ». Au palais présidentiel, le tabou attire. N’y touchez pas, est une incitation à y toucher. Pourquoi ? Peut-être parce qu’en Afrique l’interdit a une valeur rituelle, pas juridique. Le tabou protège. L’interdit politique, lui, est un défi. La transgression politique n’est pas un acte gratuit. Elle rapporte à celui qui l’ose. S’il réussit, c’est le graal total. Pour lui, pour les siens, pour toute la horde des partisans. À l’opposé transgresser le totem, c’est la mort. Personne ne s’y risque. Pour le contraindre à tenir parole, l’homme politique africain devrait peut-être prêter serment sur les totems... et subsidiairement sur la Constitution. En RDC, malgré le verrou constitutionnel, on reparle encore d’un troisième mandat Il y a les actes. Et il y a la parole. En RDC, la parole s’appelle l’article 220. Un mandat présidentiel de 5 ans, renouvelable une seule fois. Une disposition insusceptible de modification. Elle est verrouillée. L’article 220 avait été pensé pour cadenasser la volonté des Congolais. Pour couper court. Pour éviter le débat. Les actes, c’est l’actuelle posture de Félix Tshisekedi. En 2019, il avait été élu sur cette promesse. 7 ans plus tard, la malédiction des troisièmes mandats l’a rattrapé. C’est lui qui réintroduit le débat, alors qu’il avait été tranché en 2006. À lire aussiChangement de Constitution en RDC: «Aucune question d'intérêt national ne doit être confisquée», affirme le président Même maladie, mêmes symptômes Cette malheureuse malédiction se justifie partout pareillement. On en appelle d’abord au peuple. Tshisekedi, en l’occurrence, ne sollicite rien. Comme Tartufe, il mange son piment dans la bouche des Congolais. Pour parler comme les Ivoiriens Il feint d’ignorer que les Congolais ont tranché. Ensuite, l’alibi ! Au Congo c’est la guerre dans l’Est. En 2018 et en 2023, les présidentielles ont eu lieu malgré la guerre à l’Est. Qu’est-ce qui a changé? Rien. Ou si. On pourrait prêter au président Tshisekedi de faire ce qu’on proscrit aux étudiants en droit : « nul ne peut se prévaloir de sa propre turpitude ». Si la guerre s’aggrave après ses dix ans au pouvoir, à qui la faute? Il faut bien qu’il prenne sa part. En général, on ne demande pas un bonus quand on n’a pas de succès. Mais pourquoi rouvrir ce débat maintenant? Dans le guide à l’usage des candidats au troisième mandat, le timing idéal, c’est le début du deuxième mandat. Tshisekedi entame la troisième année, de son deuxième mandat. C’est le bon moment pour ouvrir ce débat. Qui n’est pas nouveau à la vérité. Sous Joseph Kabila, les termes qui sont repris aujourd’hui « mandat supplémentaire » ou « glissement » avaient fleuri sans que le verrou de 220 ne saute. Invoquer la guerre à l’Est donnera t-il plus de chance à Tshisekedi ? Le risque, comme prévient, la Conférence épiscopale du Congo (la Cenco), c’est que « au conflit à l’Est, s’ajoute la guerre civile et la partition du Congo ». Plutôt que le « glissement », Tshisekedi aurait gagné à contribuer à institutionnaliser les alternances politiques qui ont l’avantage de renouveler les Espérances. Partout où il y a de l’espoir, le meilleur devient possible. À lire aussiRévision de la Constitution en RDC: le Sénat adopte la proposition de loi pour un référendum

  7. Jul 4

    Le Burkina ne rompt pas avec la France, il organise son isolement

    Le 26 juin dernier, la junte au Burkina prenait l’initiative de rompre ses relations diplomatiques avec la France. Vous nous donnez quelques clés pour comprendre cette décision. Une singulière conception des relations internationales fonctionnant au culot à la façon du caïd du quartier. La souveraineté n’appartient pas au peuple, mais au souverain qui a tous les droits. Une conception singulière aussi du pays. Un enclos où vivent des habitants dont il faut organiser l’accès aux prairies où l’herbe a des vertus endorphines. Mais comme on n’est jamais assez prudent, il faut couper le pays des mauvaises influences extérieures. La France, ancienne puissance coloniale, promeut la démocratie et les droits humains, valeurs désormais exécrées sous ces latitudes sahéliennes. Dans l’enclos, on prend le pouvoir par la Kalachnikov et on tient le peuple par la terreur, en prenant soin d’éloigner les organisations régionales et internationales, enquiquineuses, la presse libre manipulatrice, interdite et honnie, mais regardée, malgré tout, en cachette par les censeurs. C’est la cour de Néron. Si l’empereur est fou, son entourage l’entretient dans cet état. À lire aussiLe Burkina Faso annonce «rompre ses relations diplomatiques» avec la France Y aurait-il un contentieux spécifique avec la France ? Contrairement à Thomas Sankara, Ibrahim Traoré est né bien longtemps après les indépendances. Il a souffert bien plus de la malgouvernance des nationaux, qu’il reproduit, que des méfaits directs d’une ancienne colonisation. Mais dans cette Afrique des souffrances, chaque génération recycle les douleurs d’un passé, au lieu de le dépasser. La vision de Sankara était le dépassement. Celle d'Ibrahim Traoré est l’instrumentalisation. Sur son échiquier, il y a la France épouvantail, coupable parfait, qu’il faut brandir à chaque fois que tout va mal. Puis la myriade de petites mains, les activistes et les trolls, les chiens de garde de cette souveraineté qui aboient à la commande. Lénine les aurait qualifiés d’idiots utiles. Avec les réseaux sociaux, pour reprendre Umberto Eco : « Une légion de malfaisants qui avant ne parlaient que dans les grains, et ne causaient aucun tort à la collectivité ». À lire aussiEntre le Burkina Faso et la France, «la rupture est consommée depuis longtemps» La France n’est pas seule à ne plus être la bienvenue au Burkina Le Haut-Commissariat des droits de l’homme des Nations Unies, la junte fait fermer ses bureaux pour ne plus entendre les jérémiades de Volker Türk sur un « espace civique à préserver ». La CPI, un isolement pour s’aménager une impunité. Dans un Sahel tenaillé par les groupes terroristes, les juntes n’imaginent pas une stratégie de contreterrorisme différente de celle pratiquée par ceux qu’elles combattent. Elles veulent donc escalader avec les terroristes, sans témoins gênants. Elles appliquent ce que disait Staline : « Plus d’hommes, plus de problèmes. » À lire aussiAprès le Niger, le Mali et le Burkina Faso rompent à leur tour avec la Cour pénale internationale Ibrahim Traoré en difficulté, pense-t-il à la postérité ? La base sociale de la junte, le mouvement sunnite, est en ébullition depuis l’arrestation, le 26 mai, de son guide spirituel, Imam Kindo. Ses partisans qui lisaient, à en perdre le souffle, le qunut – invocations spéciales en islam – pour que rien de fâcheux n’arrive à Ibrahim Traoré, n’en reviennent toujours pas de la brutale répression qui s’est abattue sur eux, quand ils ont exprimé leur réprobation. Au sommet du pouvoir, le numéro deux, le redoutable chef des Renseignements, Oumarou Yabré, qu’on dit proche de l’imam Kindo, n’a plus été vu en public depuis le 26 mai. Scénario classique de la guerre des numéros des pouvoirs militaires ? Fort possible. Rompre avec la France, quand tout va mal, c’est anticiper un récit de martyr. La rancunière France endossera d’avoir brisé le destin d’un authentique héros africain. À lire aussiBurkina Faso: l'arrestation d'un imam suscite de vives réactions chez certains fidèles

  8. Jun 27

    La France candidate à l’AES des canicules?

    Une température en journée à 42 degrés, des nuits à 28 degrés, des infrastructures qui plient et le bitume qui fond. La France coche désormais toutes les cases pour adhérer à l’AES des canicules. Regardons les faits, froidement, pendant qu’il fait chaud. Depuis 1850, l’humanité a émis 2 500 milliards de tonnes de CO2. 66% de ces émissions sont le fait de l’Europe et de l’Amérique du Nord. Lesquels ont été rejoints depuis par la Chine. L’Afrique subsaharienne, elle, n’en représente qu’à peine 4%. Conséquence physique : au nord, le réchauffement crée des « pics ». Des vagues. Un plateau qui monte par à-coups. Au Sahel, pas de plateau. Pas de saison fraîche compensatoire. Juste une dérive continue. Même phénomène, deux régimes d’attention. Le double standard est aussi dans le climat. Si 4% des émissions produisent 100% de l’urgence médiatique, à quel seuil la souffrance devient-elle visible ? Au Nord, la canicule, un accident ? On en doute à présent. Elle continue de choquer, mais elle repart avec l’hiver. Au sud, c’est une installation. Nuits à 32°C, murs qui crachent la chaleur à 3 h du matin, des enfants sur les nattes dehors. On parle de « dérèglement », pour les Sahéliens, ça ressemble plus à un « règlement de compte ». Ceux qui ont le moins pollué sont les premiers à brûler. Ceux qui ont le moins de moyens sont les premiers à payer. Il n’y a pas de seuil pour la souffrance. Il y a les résilients et les exigeants. Le vrai scandale climatique n’est pas les degrés. C’est l’injustice. La dictature des opinions pousse à des réponses réflexes. Le débat est complexe. Mais dans l’urgence, les réponses réflexes prennent le dessus. Ce qui est souvent cité, c’est le modèle singapourien de Lee Kuan Yew : la climatisation de masse. Le confort immédiat. Sauf que la physique est têtue. Une clim rejette deux chaleurs : celle de la pièce, dehors, plus les fameux hydrofluorocarbures, les HFC. Le gaz qui fait le froid mais qui réchauffe outrageusement le climat. Un kilogramme de ce gaz réchauffe la planète 2 000 fois plus qu’un kilogramme de CO₂. Ce qui revient à remplacer un trou dans l’ozone par un four dans l’atmosphère. La clim, c’est soigner la fièvre en mettant le feu à la maison, avec la facture qui explose. Il existerait pourtant une clim climato-compatible, avec l’utilisation du gaz R290, un gaz naturel : le propane. Il existe dans l’air et, même en cas de fuite, il se dégrade en 12 jours. Alors que ce terrible HFC reste 15 à 20 ans et réchauffe 2 000 fois plus. Il n’y a donc pas photo. Le R290 a un autre avantage, et pas des moindres : il est très sobre en consommation d’électricité, avec 15% de moins de consommation électrique. Malgré tout, l’utilisation du gaz R290 dans une passoire thermique mal isolée, fonctionnant à l’électricité produite 24 heures sur 24 au charbon, ne nous sort pas du problème. La vraie climato-compatibilité, c’est le trio : gaz propre, bâtiment intelligent et électricité propre. En attendant, l’Afrique reste au HFC. Pour le continent, il y a encore du chemin. Le R290 n’intéresse pas les géants du marché de la climatisation, qui ont déjà breveté un nouveau gaz, l’hydrofluorooléfine (HFO). Ensuite, l’Afrique, pour l’instant, produit l’essentiel de son électricité en brûlant du fioul. Dans les perspectives immédiates, l’Europe ayant banni les HFC et l’Inde adoptant le R290 dans ses climatiseurs, il reste l’Afrique, dépotoir qui continue d’importer 80% des clim d’occasion – les « au revoir l’Europe ». La température s’est démocratisée. Que les solutions le soient aussi. Nous sommes les passagers de la même planète. Peu importe la classe dans laquelle nous voyageons. Un « Titanic climatique » n’épargnera pas les passagers de la première.

About

Le coup d’œil aiguisé sur l’actualité de la semaine d’un observateur aguerri des soubresauts du monde. Ancien présentateur du 20h de la RTB au Burkina Faso, Newton Ahmed Barry démissionne en 1998 pour protester contre l'assassinat du journaliste Norbert Zongo. Il est le co-fondateur en 2001 du journal d'investigation l'Événement où il s'applique à défendre son slogan : « l'information est un droit ». Chaque semaine, Newton Ahmed Barry analyse un fait marquant de l'actualité internationale et sa résonance avec le Continent. 

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