Ce que vous allez écouter est une discussion avec un homme qui ne possède ni montre ni smartphone sur le goût de la lenteur, la littérature qui “lave le regard”, et la recherche d’un langage inédit plutôt que des clichés de langue. C’est surtout une discussion à propos du métier de traducteur, qui est un métier musical, d’interprète, puisque traduire le fond c’est aussi, toujours, traduire la forme. Comme dirait l’autre - vous découvrirez qui - quand on ne traduit que le sens, on ne traduit même pas le sens. On y discute avec Olivier Le Lay, impressionnant traducteur, qui traduit l’allemand vers le français depuis plus de 20 ans et que j’ai découvert par sa traduction de l’indispensable livre Mars de Fritz Zorn ; il a aussi bien traduit Peter Handke qu’Elfriede Jelinek ou que le culte Berlin Alexanderplatz d’Alfred Döblin.En ce mois de janvier paraissait sa nouvelle version du premier roman de Thomas Mann, Les Buddenbrook (ed. Gallimard), c’est ce qui donnait le prétexte de notre échange. La parole d’Olivier est d’une densité et d’une précision totales.Sa patience donne envie de vivre le plus lentement - mais aussi le plus intensément, le plus consciemment - possible. L’écouter procure du calme et de l’électricité.J’espère que vous y serez sensibles. Intérieur nuit est une initiative indépendante, qui ne repose que sur votre attention : Un des passages - si concret - que je préfère dans cette discussion, où Olivier décrit sa journée d’écriture : “Je traduis en moyenne trois pages par jour, jamais davantage. Et je traduis toujours dehors. J’apprends par cœur, le matin, les pages. Comme un comédien, c’est un coup à prendre. Je les apprends en ayant dans l’oreille la façon dont ma lectrice allemande les a lus la veille (…) j’expliquerai pourquoi tout à l’heure. J’apprends par cœur le texte allemand. Et là, immédiatement ensuite, je sors. Je vais marcher avec un carnet. Et dans la marche, j’ai un premier canevas purement physique, ce que j’appelle “la physique du texte”, qui se met en place dans ma tête. C’est-à-dire que je vais avoir l’attaque de la phrase en français, la chute de la phrase, et je vais savoir très exactement si la phrase sera binaire, si elle sera ternaire, où je vais placer les attaches… Mon obsession, c’est vraiment d’arriver, non pas à fournir un calque sonore, mais à reproduire dans la traduction le geste de pinceau de l’écrivain, de l’écrivaine. C’est-à-dire à ce que rien ne soit figé, mais que la traduction comme l’écriture soit processuelle. Revenir en amont pour essayer de voir vraiment comment l’auteur a construit sa phrase — sachant que la phrase toujours, enfin chez les grands auteurs ou les grandes autrices, mime le mouvement de la pensée —, et ensuite le reproduire en français. Je pense qu’à partir du moment où on modifie le tombé d’une phrase en en modifiant la structure, même le propos n’est pas conservé.J’ai travaillé il y a longtemps avec un metteur en scène de théâtre qui s’appelait Claude Régy, et Claude disait toujours : quand on ne traduit que le sens, on ne traduit même pas le sens. Ça, c’est une certitude que j’ai. Je pense que les écrivains et écrivaines avec qui j’ai pu parler quand je les traduisais, tous se rejoignaient là-dessus.Donc j’ai un premier canevas purement physique du texte en tête…. et ça dure quand même bien deux heures, cette marche. Je travaille aussi le sens à l’intérieur des phrases et les frottements sonores à l’intérieur des phrases, ce que j’appelle la chimie du texte. Mais là, c’est un travail très grossier. Le travail sur ce qui se passe à l’intérieur des phrases, je sais que je vais le reprendre à la maison. En revanche, vraiment, l’armature du texte, ce qui le soutient, ce qui donne l’élan, l’impetus en français, je l’ai en tête quand je rentre chez moi. Là, je monte, j’écris tout à la main d’une seule traite le passage que je dois traduire, et je suis rassuré parce que je sais que le rythme, le souffle, sont restitués, idéalement, plus ou moins bien, mais tout de même. Et je peux laisser reposer.Généralement, je vais faire autre chose ou alors je lis d’autres textes et ensuite je reprends ce que j’ai fait en travaillant à l’intérieur des phrases, en corrigeant tel mot, tel adjectif qui me semble détourné du texte ou alors en précisant tel ou tel point parce que j’ai fait un travail en amont sur… sur la sémantique, mais je fonctionne comme ça toujours en deux temps. Après, j’imprime pour la première fois, je saisis le texte à l’ordinateur, je le relis une dernière fois et je ne touche plus. Ce qui fait que je fais partie des traducteurs qui ne relisent quasiment pas sur épreuve.” Et j’aime aussi beaucoup, un peu après, quand il parle du désir de lire, de traduire retrouvé - parfois après des passages à vide : “Quand je lis, quand je traduis, j’essaye toujours, malgré tout, de retrouver une manière de candeur, d’atteindre une manière de candeur qui peut être celle qu’on avait dans l’adolescence quand on découvrait les premiers grands textes ou quand on entre vraiment dans la littérature. Il faut essayer toujours de se laver le regard... Et les grandes œuvres contribuent à le faire.C’est-à-dire qu’à la fois, vous allez vers elle avec cette manière de candeur, ou en tout cas, vous vivez avec la fiction qu’à 48 ans, vous êtes capable de nouveau d’aller vers les œuvres avec cette candeur-là. Et en même temps, les grandes œuvres la font renaître en vous, cette candeur native. Il y a ce double mouvement qui s’opère.” Textes lus dans l’entretien : • La première page de Adieu sans fin de Wolfgang Hermann• Un extrait des Buddenbrook, dans la nouvelle traduction d’Olivier Le LayAutres textes mentionnés (changeant le regard, changeant le métier) : • Adieu Fombonne, d’Emmanuel Bove, ed. Castor Astral 2005• Lenz de Büchner par Georges-Arthur Goldschmidt, éditions Vagabonde, 2009Ici pour découvrir l’histoire de ce texte - une nouvelle de 1839 - devenu culte• Et bien sur (bien sûr parce que j’ai l’impression d’en parler sans cesse), Mars de Fritz zorn, original paru en 1975, nouvelle traduction d’Olivier Le Lay en 2023 (préface de Philippe Lançon) Si la discussion vous a intéressé, et que vous voulez l’encourager, vous pouvez laisser des étoiles ou des commentaires, la faire circuler et/ou vous abonner, car ainsi fonctionne le monde actuel. Mais chacun est libre, et quoiqu’il en soit, à bientôt ! 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