Ici l'Europe

RFI et France 24 vous proposent un rendez-vous intitulé «Ici l’Europe». Un entretien avec une personnalité européenne signé Caroline de Camaret (France 24). Chaque semaine, le vendredi, un grand entretien avec une personnalité européenne, un entretien avec un des grands acteurs de l’Europe d’aujourd’hui, qui nous parle de la construction de l'Europe, de sa proximité avec les citoyens et des enjeux internationaux qui l’attendent. Une coproduction RFI/France24. ***  Diffusions les vendredis à 19h40 TU vers toutes cibles, le samedi à 08h10 TU vers l'Amérique, l'Asie, l'Europe et 21h10 TU vers toutes cibles. 

  1. -10 h

    Josep Borrell : «Trump sera plus contraint, mais fera jouer son veto»

    Cette semaine, Caroline de Camaret reçoit Josep Borrell, ancien Haut-représentant de l'Union européenne pour les Affaires étrangères jusqu’en 2024. Également président du Parlement européen entre 2004 et 2007, il a aussi été l’ancien ministre socialiste des Affaires étrangères du gouvernement de Pedro Sanchez et préside désormais le CIDOB (Barcelona Centre for International Affairs). Il décrypte avec nous la colère des jeunesses européennes, les élections de mi-mandat américaines ou encore les élections anticipées espagnoles. Il dresse aussi un constat amer de la politique étrangère de l’Union européenne dans les dernières années. À écouter aussiManifestations en Europe: «Pour les jeunes comme moi, [...] il n'y a plus aucune perspective d'avenir»   « Les problèmes sociaux de chaque pays, c’est d’abord la responsabilité de ces pays-là » Depuis plus d’un mois, le tumulte des colères sociales résonne en Europe. Italie, Espagne, France… Si les revendications sont multiples, les Européens battent notamment le pavé contre le coût de la vie et la précarisation. Quelle est la responsabilité de l’Union européenne dans ce mécontentement ? Pour Josep Borrell, « il ne faut pas demander des pommes aux merisiers. Les problèmes sociaux de chaque pays, c'est d'abord la responsabilité de ces pays-là. » Il analyse : « S'il y a une grogne, s'il y a un malaise partout en Europe, c'est pour des raisons communes à l'Europe. Mais prétendre que l'Union européenne va résoudre ça, non. En France, les problèmes que vous avez, ce sont des problèmes français. En Espagne, ce sont des problèmes espagnols. Ils ont un dénominateur commun, c'est le manque de perspective de la jeunesse. C'est le problème du logement, du coût de la vie, de la précarité. Mais ça, ce n’est pas l’Union européenne qui va les résoudre. »   « On retarde artificiellement l’élargissement de l’UE » En parallèle, la question de l’élargissement de l’UE continue à se poser, avec des pays comme l’Ukraine, la Moldavie ou le Montenegro qui progressent sur le chemin de l’adhésion. Mais en France par exemple, les partis en tête pour les élections présidentielles s’opposent à tout élargissement. Josep Borrell remarque : « Il y a très longtemps que l'élargissement bat doucement, parce qu'on sait bien qu'à la fin du chemin, il faut passer par une procédure nationale dans les États membres qui risque d’échouer (...) On ne peut pas avoir les Etats candidats tout le temps dans le frigidaire, retarder artificiellement la fin du processus parce qu'on a peur que les États membres ne veulent pas. »  À lire aussiÉlargissement de l’Union européenne: pourquoi Bruxelles ralentit et accélère à la fois   Que fait la Commission européenne pour empêcher que Trump se comporte ainsi ? Les élections de mi-mandat américaines ont été pour Josep Borrell « un véritable tremblement de terre ». Alors que la vague bleue déferle sur la Chambre des représentants et le Sénat, les Européens espèrent que les démocrates formeront une digue face à un Donald Trump instable et de plus en plus favorable à la Russie. Josep Borrell, s’il salue cette victoire, interpelle l’Europe : « C'est bien que les électeurs américains aient voté contre Trump, clairement. Mais nous, de notre côté, il faudrait aussi faire notre partie du travail. Tout le monde se plaint de la guerre en Iran. Mais quelle voix européenne, hormis l’Espagne, s'est levée contre la guerre en Iran ? » Il déplore ainsi l’hypocrisie de certains dirigeants européens comme Giorgia Meloni qui se distancient soudainement de leur allié et notent que les autorités européennes ont trop ménagé le président américain : « Je rappelle que le chancelier allemand, quand les États-Unis ont commencé à bombarder l'Iran, a dit qu’il ne voulait pas embêter ses amis américains avec des considérations mineures sur le droit international. Maintenant, on dit que (NDLR : le résultat des élections), c’est très bien. Mais vous, qu'est-ce que vous avez fait pour empêcher que Trump fasse ce qu'il fait ? Que fait la Commission européenne pour empêcher que Trump se comporte ainsi ? »   Citant aussi l’inaction de l’Europe sur le volet commercial et les droits de douane, il regrette le comportement de la Commission qui investit, selon lui, toujours plus aux États-Unis : « Ce n’est pas seulement les droits de douane. Les engagements qu'on a pris d'acheter plus d'armes américaines, d'investir plus dans l'économie américaine... On a le rapport Draghi qui dit que le problème, c'est que l'Europe exporte trop de capitaux vers les États-Unis. Et la présidente de la Commission européenne dit « on va faire encore plus, on va investir plus aux États-Unis, on va acheter plus d'armes, plus de gaz. »» Si les élections peuvent avoir des conséquences positives sur le soutien à l’Ukraine, Josep Borrell reste prudent : « Il va continuer à aimer Poutine, mais il sera un peu plus contraint. Mais il y a un droit de veto présidentiel. Et le droit de veto, il y a besoin de deux tiers des voix pour le surmonter. »     « Pedro Sanchez a clamé dans le désert pour que l’Union européenne agisse » Le 29 novembre 2026, les Espagnols se rendront aux urnes pour une élection anticipée qui pourrait bien provoquer la chute du gouvernement Sanchez. Le Premier ministre espagnol s’est démarqué, ces dernières années, par des positions fortes sur le plan international, alors qu’il était empêtré dans divers scandales sur le plan national. Pour l’ancien ministre des Affaires étrangères de Pedro Sanchez, « Pedro Sanchez ne se présente pas comme l'anti-Trump. Pedro Sanchez se présente comme un gouvernement qui rend des comptes aux citoyens. (...) Si vous voulez juger le gouvernement espagnol du point de vue de la politique étrangère, elle est aux antipodes de celle de Vox. Le gouvernement espagnol a mené une politique étrangère un peu isolée dans l'ensemble de l'Union européenne, mais ferme et, de mon point de vue, correcte. Il a clairement dit « ce que Netanyahu est en train de faire à Gaza, c'est un génocide ». Et il a clamé dans le désert pour que l'Union européenne agisse. La présidente de la Commission n'a rien voulu faire et la majorité des États membres non plus. C'est le seul pays qui ait dit non aux 5% des dépenses militaires. Et il mène une politique du point de vue migration, qui est aussi très différente de celle que la droite veut imposer partout en Europe. » Avant de préciser : « Nous sommes dans une démocratie parlementaire. En Espagne, celui qui gagne, ce n’est pas celui qui reçoit le plus de voix, c'est celui qui est capable d'avoir une majorité parlementaire en faisant des coalitions avec d'autres groupes. » La droite devra donc faire alliance avec le parti d’extrême-droite Vox pour gouverner.

  2. 30 oct.

    Koen Lenaerts: «Les cours internationales protègent contre les pouvoirs oligarchiques»

    Cette semaine, Caroline de Camaret reçoit Koen Lenaerts, président de la Cour de Justice de l’Union européenne (CJUE). Cette institution, basée à Luxembourg, interprète la législation européenne et arbitre les désaccords entre les États membres et les institutions de l’Union européenne. Elle peut aussi intervenir lorsque des particuliers ou des organisations estiment que leurs droits ont été violés par une institution. Il évoque avec nous les mécanismes qui protègent l’État de droit en Europe et les attaques contre les institutions judiciaires internationales. « L’État de droit, c’est aussi l’égalité des États membres devant le droit de l’UE » La Cour de justice de l’Union européenne est garante du respect de la législation européenne et donc de l’État de droit. Elle peut être saisie lorsqu’un pays est suspecté de s’écarter des valeurs de l’UE. Cela a été par exemple le cas en Hongrie ou en Pologne. Alors que tous deux ont récemment changé de gouvernement lors de l’année écoulée, Koen Lenaerts note : « Nous avons moins de saisines les concernant. » Il souligne que la Commission européenne avait introduit en octobre 2024 un recours contre la Hongrie en lien avec la loi du gouvernement Orbán sur la souveraineté, accusée par plusieurs organisations internationales de faciliter le ciblage de journalistes ou de militants. Mais le nouveau gouvernement hongrois a retiré cette législation, poussant la Commission à elle-même à se désister de son recours. « C’est un cas de portée constitutionnelle au niveau de l’Union européenne toute entière. Cela prouve que, finalement, la Cour peut émettre des balises sur ce que comporte l’État de droit ; mais, comme toute décision de justice, sa mise en œuvre est une tâche des autorités politique, législative et exécutive. » Mais que se passe-t-il si les États membres ne se plient pas aux arrêts de la Cour, comme c’est le cas par exemple de la Slovaquie de Robert Fico ? Dans ce cas, « la Commission peut lancer une seconde procédure en manquement devant la Cour de Justice, avec des sanctions financières (…) Normalement, cela suffit pour que l’État membre se conforme à l’État de droit. » Le président de la CJUE le rappelle, ce sont les États eux-mêmes qui ont instauré ces sanctions afin de s’assurer que tous se plient aux décisions de la Cour : « Sinon, l’égalité entre les États membres et leurs citoyens devant le droit de l’Union ne serait plus assurée. C’est de cela que l’on parle quand on parle d'État de droit ». « La liberté de la presse a ses limites lorsqu’il s’agit d’un instrument de propagande » Certains dossiers sont plus sensibles que d’autres. C’est le cas des sanctions touchant la Russie, comme le gel des avoirs russes qui a déjà fait l’objet de plusieurs actions en justice. Si ces procès ne se déroulent pour le moment pas devant les tribunaux européens, Koen Lenaerts rappelle : « Toutes les décisions prises au niveau européen peuvent être contestées devant la Cour de Justice de l’Union européenne. » Il cite à ce titre le média Russia Today (RT) qui avait subi les sanctions de l’UE en 2022. RT avait attaqué cette décision devant la CJUE au nom de la liberté de la presse : « Le tribunal a décidé que la liberté de la presse a ses limites lorsque l’organe de presse est financé par un pays tiers, et est donc un instrument de propagande qui incite à la haine entre les peuples et à la guerre. (…) On cadre donc aussi la mise en œuvre des droits fondamentaux, comme ici celle de la liberté de la presse. » « Il faut respecter la parole donnée » Le 9 octobre, l’administration Trump, contrariée par l’inculpation du Premier ministre israélien par la Cour pénale internationale (CPI), a annoncé prendre des sanctions contre celle-ci et ses juges. Koen Lenaerts souligne : « C’est un souci énorme (…) Les juges de la Cour pénale internationale sont nos frères et sœurs et toutes ces cours s’efforcent de faire prévaloir l’État de droit, de protéger les citoyennes et citoyens contre l’arbitraire des pouvoirs autoritaires, oligarchiques. » Il met en garde : « Celles et ceux qui sont au pouvoir et qui font croire aux citoyennes et aux citoyens que l’État de droit est contraire à la démocratie cherchent en réalité à entraver l’action des juges qui pourraient limiter l’arbitraire de leur pouvoir. » Il note ainsi que les leaders actuels de plusieurs grandes puissances ont tendance à exercer « un pouvoir de plus en plus personnel, où la presse et les juges sont neutralisés, l’opposition politique est décrédibilisée… c’est-à-dire que toute la démocratie pluraliste, tolérante, inclusive est en réalité neutralisée. » D’où la nécessité, pour lui, que les pays européens perpétuent leur engagement à respecter l’État de droit et à défendre ses valeurs dans le monde.  Alors que le Rassemblement national, en tête des sondages en France, défend la primauté du droit national sur le droit européen, le président de la CJUE rappelle : « La France a conclu un contrat avec les 26 autres États membres de l’Union européenne, ce sont les traités européens (…) Il faut respecter la parole donnée ». Si le juge ne souhaite pas se prononcer ouvertement sur les propositions politiques des partis nationaux, il constate : « Les élections nationales sont aussi des élections européennes, parce qu’elles déterminent la façon dont un État membre va faire valoir son point de vue. »

  3. 23 oct.

    Clément Beaune : «Couper le robinet de l’aide à l’Ukraine, c’est défendre Poutine»

    Cette semaine, nous recevons Clément Beaune, ancien conseiller spécial du président Emmanuel Macron, puis secrétaire d’État aux affaires européennes, ancien ministre des Transports et désormais Haut-commissaire à la Stratégie et au Plan. Il vient de diriger l’ouvrage Comment vivrons-nous en France demain ? paru le 8 octobre aux Éditions Taillandier. Il évoque notamment avec nous le rôle de l’Union européenne dans le soutien à l’Ukraine, la concurrence économique chinoise ou encore les mouvements sociaux qui agitent le continent. « La Chine pose une question de vie ou de mort à l’industrie européenne » L’Union européenne a récemment conclu un accord avec Pékin, plafonnant les importations de véhicules hybrides à 350 000 par an. Cette décision, qui vise à réduire l’énorme déficit commercial entre la Chine et l’UE, est saluée par Clément Beaune qui alerte sur l’urgence de telles mesures : « La Chine, c'est un sujet qui préoccupe. Et je vais aller plus loin, c'est une question de vie ou de mort pour l'industrie européenne. »  Il rappelle ainsi qu’en Allemagne, « première puissance industrielle européenne, ce sont aujourd'hui 15 000 emplois industriels qui sont détruits chaque mois ». Pour lui, il est impératif de combiner des mesures de protection et un effort renouvelé sur l’innovation, et ce dans tous les secteurs : « Il y a huit fois plus de subventions à l’industrie en Chine que dans les pays de l’OCDE (...) quand à qualité égale, vous avez 30 à 40% d’écart de coûts avec les productions chinoises, on ne peut pas lutter simplement avec les règles normales du marché. »   « Couper le soutien à l’Ukraine, c’est défendre l’intérêt de M. Poutine »  Alors que Donald Trump a stoppé toute sanction contre la Russie à qui il achète du diesel, l’Europe doit, plus que jamais, maintenir son soutien à l’Ukraine d’après l’ancien ministre : « Les Européens doivent être le premier allié fiable de l’Ukraine, à la fois dans le soutien financier et dans les autres formes de soutien, comme le renseignement militaire ». Tandis qu’en France, le Rassemblement National suggère de « couper le robinet » de l’aide financière à l’Ukraine, Clément Beaune répond : « Faire cela, ce n'est pas défendre l'intérêt des Français, c'est défendre l'intérêt de monsieur Poutine et de la Russie. » Il explique : « Évidemment, ça paraît coûteux. Mais d’abord, je rappelle que ce sont essentiellement des prêts que nous faisons à l’Ukraine (...) C’est une aide qui est remboursée à l’Europe. » Pour le Haut-commissaire à la Stratégie et au Plan, ces aides font partie d’une vision globale : « Ça ne sert à rien de renforcer notre défense à travers la loi de programmation militaire, si on ne renforce pas ce qu'est la première ligne de notre sécurité européenne. Le soutien à l'Ukraine, c'est notre sécurité. Tous ceux qui aujourd'hui jouent avec ça mettent en danger très concrètement le prix de l'énergie, le prix des carburants, mais aussi la sécurité fondamentale de la France et des Français. »   « Je suis pour le droit de vote à 16 ans aux élections locales » En dehors de la politique étrangère, les affaires intérieures ne sont pas en reste en ce moment en Europe. France, Italie, Belgique ou encore Espagne, des mouvements sociaux d’ampleur, souvent conduits par la jeunesse, secouent le continent. L’ancien ministre appuie : « C’est important de rappeler que ce phénomène n’est pas seulement français. Ni les manifestations légitimes des jeunes qui expriment des revendications, ni, et c’est très différent, les violences, la casse et le pillage. » Il pointe « la difficulté à rétablir l’ordre républicain organisé de l’État de droit » et la nécessité de « prendre des mesures fortes tout en restant dans le cadre démocratique », alors que l’Union européenne vient d’appeler la France à « protéger » le droit de manifester. Clément Beaune appelle aussi à faire le distinguo entre « l’extrême gauche, comme la France insoumise ou d'autres qui sont dans le jeu démocratique » et « l’ultragauche », « les casseurs et les pilleurs » qui tentent de « tout péter ».  Un autre facteur de ces mouvements est, selon lui, le choc démographique induit par le vieillissement de la population et la part de plus en plus faible des jeunes dans la population. Pour Clément Beaune, « quand il y a moins de jeunes dans une société, il faut qu'ils aient une place. » Il défend ainsi le vote à 16 ans aux élections locales : « J'appelle ça un sas d'entrée dans la citoyenneté. Je pense que ce serait un geste de confiance, de rééquilibrage aussi parce qu'il y a moins de jeunes, donc on leur donnerait une place plus importante dans notre démocratie et ce serait peut-être un apprentissage civique qui serait intéressant. »   « Les extrêmes représentent un danger pour le portefeuille des Français » Le « spread », c'est-à-dire l’écart entre les taux d’emprunt à dix ans de l’Allemagne et de la France, a atteint le chiffre record de 5%. Afin de réduire cet écart, Clément Beaune martèle : « La première chose à faire, c’est d’avoir un budget sérieux. C'est aussi un appel à la responsabilité collective. Ça veut dire que rapidement, on doit montrer en France qu'on est capable d'avoir un budget qui, même s'il faudra aller plus loin, nous met sur une trajectoire raisonnable de réduction du déficit. » Cet écart est avant tout un signe de perte de confiance des marchés, que l’ancien ministre macroniste interprète comme un signe politique, pointant un « manque de sérieux perçu », notamment dans les programmes du Rassemblement National et de la France Insoumise. « J'appartiens politiquement au bloc central (...) Il faut qu'on se mobilise pour proposer quelque chose d'attractif aux élections présidentielles et législatives qui viennent. Et ça veut dire aussi que le danger des extrêmes est un danger très concret pour le portefeuille des Français. »

  4. 16 oct.

    Pierre Moscovici: «L'extrême droite veut réduire l'UE à une union de nations, cible des prédateurs»

    Cette semaine, Caroline De Camaret reçoit Pierre Moscovici, membre français de la Cour des comptes européenne. Depuis 1977, la Cour des comptes agit comme un auditeur externe de l’Union européenne, examinant la gestion financière et le budget de l’UE. Ancien député européen, Pierre Moscovici fut aussi ministre des Affaires européennes puis de l'Économie, avant de devenir commissaire européen aux affaires économiques et financières, président de la Cour des comptes française et, finalement, membre de la Cour des comptes européenne à Luxembourg. « Une dette, ça se rembourse » Le 8 octobre, la Cour des comptes a remis son rapport annuel dans lequel elle alerte sur la dette européenne. Si celle-ci est d’ordinaire très faible, elle a fortement augmenté à la faveur du plan de relance post-Covid Next Generation EU et pourrait s’élever à 1 000 milliards d’euros en 2027. Pierre Moscovici tempère : « Ce n’est pas énorme si on la compare à des dettes comme la dette française (...) mais une dette, ça se rembourse. À partir de maintenant, il y aura donc une charge de la dette annuelle jusqu’en 2058, qui représentera environ 1/12e du budget de l’UE. » Si ce poids financier pourrait peser dans les négociations sur le futur budget de l’UE, Pierre Moscovici met en garde contre trop de sobriété : « Je suis, personnellement, comme Européen, convaincu que nous avons besoin d'investir plus. Nous sommes aujourd'hui en train de décrocher par rapport aux États-Unis. Nous avons besoin de cet investissement. Mais une dette, ça se rembourse et donc, ça se gère. » « Ce qui attend les Européens, c’est une négociation extrêmement difficile » En effet, l’UE s’apprête à renouveler son budget pour la période 2028-2034 et la bataille fait rage entre les États membres. Les « frugaux », comme les Pays-Bas, le Danemark ou la Finlande, emmenés par l’Allemagne, s’opposent vivement à la proposition de la Commission d’augmenter le budget de l’UE à 2 000 milliards d'euros. En face, les « Amis de la cohésion » ou ceux de la Politique agricole commune soutiennent la hausse du budget de l’UE. Pierre Moscovici observe : « Ce qui attend les Européens, c’est une négociation extrêmement difficile (…) ça se passe toujours comme ça. Il faudra un compromis, mais ce que je souhaite, c’est que ce compromis soit le plus ambitieux possible. » Et pour cause, l’ancien commissaire européen s’inquiète d’une perte de vitesse de la croissance et du PIB par habitant de l’UE face aux États-Unis ou à la Chine : « On ne peut pas être une puissance si on n'a pas d'ambition pour l'Union européenne. La solution à nos problèmes, qu’ils soient sociaux, économiques, géopolitiques ou climatiques, ce n’est pas uniquement l’Europe. Mais toute solution passe par l’Europe. » Pour augmenter le budget cependant, encore faut-il en avoir les moyens. Aujourd’hui, les contributions nationales des pays membres représentent l’écrasante majorité des ressources de l’UE. Certains États rechignent à augmenter cette participation, d’autant que la Grèce, l’Espagne ou encore la France arrivent à des échéances électorales majeures dans les prochains mois. En France notamment, l'euroscepticisme du Rassemblement national, en tête des sondages électoraux, pourrait bien changer la donne en cas d’élection. Pour Pierre Moscovici, il paraît effectivement compliqué d’adopter un budget pluriannuel dans ces conditions. Pour conserver les moyens de ses ambitions, l’UE doit donc, d’après lui, se doter à long terme de ressources propres, indépendantes des contributions des États membres. À lire aussiLe Conseil européen se réunit pour décider des futures orientations budgétaires de l'UE « En France, nous sommes déjà dans une crise de la dette » Autre enjeu de cette élection française, la gestion du déficit budgétaire national. Avec une dette qui dépasse les 3 500 milliards d’euros, soit 119 % du PIB, Paris se trouve en bien mauvaise posture. Pierre Moscovici alerte : « Nous sommes déjà dans une forme de crise de la dette. Nous ne sommes pas dans une crise de la dette qui nous menace d'un collapsus ou d'une mort subite (…) mais on est étranglé progressivement. » Pour lui, l’enjeu n’est pas seulement de rembourser, mais de garder la possibilité d’investir face aux défis qui se présentent. Alors que les tensions sociales ne cessent de s’aggraver, comme en témoigne le mouvement lycéen et étudiant, il rappelle : « Il faut vraiment, de manière vitale, que nous réduisions notre déficit à 5 % du PIB, si nous voulons investir pour le futur, si nous voulons être capables de répondre aux défis climatiques, de financer l'innovation, la recherche, l'éducation. Regardez ce qu’il se passe aujourd'hui. Le gouvernement ne peut pas donner de réponses financières. Pourquoi ? Parce qu’il n'a plus les moyens de le faire. » Le risque, selon lui, est que les marchés imposent à la France une politique d’austérité comme ce fut le cas pour la Grèce en 2009 ; une situation que l’ancien commissaire chargé des négociations avec la Grèce connaît bien. « Il faut repenser la social-démocratie au XXIe siècle » Grande figure du parti socialiste, ayant occupé plusieurs mandats sous cette étiquette, Pierre Moscovici a quitté le parti en 2019. Il dresse un bilan mitigé des social-démocraties européennes, alors que la droite et surtout l’extrême droite s’imposent un peu partout dans le monde et notamment en Europe : « Il faut repenser ce qu’est une social-démocratie au XXIe siècle, ce que c'est un socialiste, ce qu’est une gauche qui gouverne pour le XXIe siècle. Soit une gauche qui soit capable de faire des réformes de société et qui, en même temps, sache tenir l'autre bout de la chaîne, c'est-à-dire gérer sérieusement le pays. Tous les grands socialistes avaient toujours en tête qu'il fallait produire avant de redistribuer. » Il pointe notamment une offre politique social-démocrate peu lisible, qui peine à s’adapter aux défis du siècle. Pour lui, cela est d’autant plus dangereux que la montée de l’extrême droite et ses alliances avec la droite conservatrice mettent en péril le projet européen : « L'extrême droite a changé son rapport à l'Europe. Elle ne souhaite plus sortir de l'Europe, mais la conquérir, afin d’exercer une hégémonie culturelle. Et faire en sorte qu'on revienne finalement à une Europe qui soit une simple union de nations. » Alors, dit-il, « nos nations qui auraient prétendument retrouvé leur identité deviendraient, seules, des cibles offertes aux prédateurs. »

  5. 9 oct.

    David Clarinval : «La Belgique n’acceptera pas un budget de l’UE de 2 000 milliards d’euros»

    Cette semaine, nous recevons David Clarinval, vice-Premier ministre et ministre belge de l'Emploi, de l'Économie et de l'Agriculture. Il commente la position de son pays en termes de concurrence commerciale ou de participation au prochain budget de l’UE.  Face à la concurrence commerciale accrue de la Chine et des États-Unis, « l'Europe est à la croisée des chemins et vit une période assez difficile », selon David Clarinval, ministre belge de l'Emploi, de l'Économie et de l'Agriculture et membre du Mouvement Réformateur, le parti libéral de centre droit. « Nous avons des Chinois qui effectuent un dumping majeur en soutenant entre trois et huit fois plus leurs entreprises et leur industrie par rapport aux pays de l'OCDE. Cela met en compétition nos entreprises de manière un peu déloyale », précise-t-il. « D'autre part, les États-Unis utilisent la clause de la nation la plus favorisée avec des tarifs douaniers. Ce sont des politiques assez agressives à l'égard de l'Europe. » « Un herbivore dans un monde carnivore » Reprenant une expression utilisée par Emmanuel Macron en 2024, David Clarinval estime que l’Union européenne (UE) est « un herbivore dans un monde carnivore » en termes d’économie : « Les industries en Europe sont passées de 20% de valeur ajoutée en l'an 2000, à à peine 13% aujourd'hui. Nous voyons nos industries quitter l'Europe ou même faire faillite. Si nous voulons inverser cette tendance, nous devons prendre les choses en main et avoir une politique assez ambitieuse, un peu plus agressive, tout en restant évidemment ouvert sur le commerce. » En ce sens, l’UE tente de convaincre Pékin de réduire volontairement ses exportations de véhicules hybrides et de donner aux Vingt-Sept un accès aux terres rares. Dans le même temps, les États membres discutent la possibilité de renforcer leur bazooka commercial, l'instrument anti-coercition qui permettrait de surtaxer de manière ciblée et rapide des pays accusés de pratiques de dumping déloyales. « Nous sommes favorables à cette politique », indique le vice-Premier ministre du gouvernement De Wever. « Le fait d'avoir été parfois beaucoup trop naïfs pendant tant d'années fait que nous avons perdu des parts de marché. Nous devons prendre toute une série de mesures. Nous devons être plus durs. » David Clarinval explique que la Belgique est favorable au « Made with Europe », c’est-à-dire la possibilité d’ouvrir les marchés publics aux entreprises de pays liés à l'UE par un accord de libre-échange ou une union douanière : « Nous ne sommes pas pour un protectionnisme qui ferme les barrières autour de l'Europe et qui empêche le commerce international. Nous devons être ouverts avec des partenaires qui respectent les règles [...] Nous devons donc être plus rapides dans la prise de décisions et avoir des outils qui nous permettent d'être plus réactifs au niveau de la Commission. Cette ligne est en train de trouver sa place. C'est une ligne un peu pragmatique entre un protectionnisme fermé et un libéralisme trop naïf. » « Un éparpillement des moyens du plan de relance »  Le plan de relance post-Covid de l’UE, un programme pour lequel la Commission va décaisser de 634 milliards d’euros d'ici la fin de l'année 2026, touche à sa fin. Selon le ministre belge de l'Emploi, de l'Économie et de l'Agriculture, cet emprunt en commun a permis de « donner un peu d'oxygène à l'économie pour retrouver du dynamisme ». « D'une manière globale, j'en ai une analyse assez positive. Cela nous a permis de mobiliser des moyens pour faire toute une série de projets intéressants. » Il note tout de même quelques bémols dans l’utilisation de ces fonds : « D'une part, ce plan de relance coûte cher aux États puisque nous avons des taux et montants importants à rembourser. De plus, le processus est administrativement assez lourd, donc nous espérons que si d'autres projets de ce type se présentent dans le futur, il y aura un assouplissement des règles. Enfin, en Belgique, nous avons vu un éparpillement des moyens sur plein de petits projets plutôt que de les avoir focalisés sur des gros projets porteurs de plus de relance. [...] La Belgique est un État complexe, avec plusieurs niveaux administratifs qui se chevauchent et donc avec un plan de croissance qui est lui-même morcelé entre les différents niveaux de pouvoir. » « Financer principalement la compétitivité des entreprises, la sécurité et la défense » Un plan de relance qui devait servir de modèle pour le futur budget de l'UE, en particulier avec des financements par objectifs. La Commission européenne vise une enveloppe totale de 2 000 milliards d'euros pour le budget 2028-2034, soit une hausse de 60% du budget actuel. Cela représente moins de 2% du PIB de l'Union. David Clarinval indique que la Belgique n’est pas contre une augmentation du budget « mais certainement pas jusqu'à 2 000 milliards », indique-t-il. Il demande une diminution « de 20 à 25% » par rapport à cette proposition de base. « Sinon, en Belgique, cela veut dire que nous devrions payer grosso modo entre un et deux milliards d'euros en plus chaque année. Or, nous payons déjà pas mal. [...] C'est un effort qui devra aussi être fait dans l'usage que nous ferons de ces moyens. Nous souhaitons principalement financer la compétitivité des entreprises, la sécurité et la défense. » Il indique cependant vouloir une diminution des moyens alloués à la politique de cohésion, c’est-à-dire le financement de projets locaux visant à réduire les disparités entre régions européennes.    Émission préparée par Perrine Desplats, Isabelle Romero, Agnès Le Cossec et Oihana Almandoz.

  6. 2 oct.

    Maciej Witucki : «Nous ne pouvons pas couper le lien avec la Chine...»

    Cette semaine, Caroline de Camaret reçoit Maciej Witucki, président de BusinessEurope depuis le 1er juillet 2026. Plus grande organisation patronale d’Europe, BusinessEurope représente plus de 40 fédérations patronales nationales issues de 35 pays. Polonais de nationalité, il dresse avec nous un bilan du paysage entrepreneurial européen, de ses défis et de ses pistes d’amélioration. « Un pays seul ne peut pas faire face à tous ces défis globaux » L’avenir semble sombre en Europe et dans le monde, avec la multiplication des crises. M. Witucki tempère : « les patrons européens croient en l’Europe. (...) un pays seul ne peut pas faire face à tous ces défis globaux. » Face à l’augmentation éclair des prix de l’énergie, due entre autres à la guerre dans le détroit d’Ormuz. Maciej Witucki rappelle : « la crainte, c’est effectivement la détérioration de la compétitivité des entreprises européennes. Mais ce n’est pas que pour les entreprises ; ça touche aussi directement les consommateurs, à travers l’inflation ». Si certains pays ont décidé, face à l’urgence, de réduire les taxes sur les carburants, BusinessEurope prône des solutions de long terme : « il n’y en a pas 36 000. Il y a le marché unique de l’énergie, donc il faut que l’on partage plus nos actifs. »  Il ne se prononce pas sur une taxe européenne sur les superprofits, puisque parmi les membres de BusinessEurope, certaines fédérations y sont favorables : « il n’y a pas de position commune, il y a des positions par pays. Dans mon pays, en Pologne, cette taxe vient d’être signée hier soir par le Président. »  Mais pour lui, « les marges de manœuvre à court terme ne sont pas énormes. Il faut compter sur l’accalmie globale pour que les prix reviennent à la normale ».   « Nous ne pouvons pas couper le lien avec la Chine, mais nous devons reprendre le contrôle » Les grands défis de l’industrie européenne s’incarnent notamment dans la voiture électrique. Fortement concurrencée par les Chinois, l’industrie peine à se maintenir en Europe. Maciej Witucki prône la lucidité : « on est devenus trop dépendants (...) cette dépendance à la Chine, ça vient du fait que ça nous permettait d'avoir d'un côté les ambitions de développement de l’Europe, de l'autre côté, une pression vers des prix plus bas. » Il faudra donc, un moment ou un autre, en payer le prix : « Le temps des produits pas chers, il ne sera peut-être pas complètement terminé, mais il sera modéré ». « Nous avons quelque part naïvement investi toutes nos technologies à Shenzhen, en Chine, il y a 30 ans. Aujourd'hui, ce qu'on attend, c'est qu'il y ait des Shenzhen chinois mais en Europe ; que cette technologie chinoise, qui est éventuellement un investissement chinois, mais sous un contrôle européen, de même que ça a été, il y a 30 ans en Chine, soit développée ici. On ne peut pas couper le lien, mais il faut qu'on reprenne le contrôle, que ce soit sur les technologies ou sur les entreprises elles-mêmes. »   « Le modèle social européen, on ne peut pas se permettre de le perdre » S’il préside la plus grande organisation patronale européenne, la trajectoire de Maciej Witucki est d’abord Polonaise. La Pologne est un symbole de réussite économique en Europe. La croissance est de plus de 3,6% en 2026 et depuis 2023, le retour de Donald Tusk au pouvoir a permis de libérer 137 milliards d’euros gelés par l’UE en raison de manquements à l’État de droit par le gouvernement précédent ultraconservateur. Pour M. Witucki, il y a plusieurs leçons à tirer de la Pologne : « la leçon, c’est que la Pologne, elle a l’entrepreneuriat, l’ouverture au business privé. C'est quelque chose qui revient maintenant en Europe (...) il y a beaucoup plus d'ouverture à discuter avec le business et d'équilibre avec les partenaires sociaux, qui sont très importants, parce que le modèle social européen, on ne peut pas se permettre de le perdre. » La défense de l’État de droit est elle aussi au centre, ce qu’a démontré la Pologne après huit années d’un régime « pas tout à fait libéral ». Le Président de BusinessEurope explique « on est définitivement pour la défense de l’Etat de droit. Mais pour cela, il faut que nous ayons des propositions intéressantes pour les citoyens de retour à la croissance, de la part des patrons, des partenaires sociaux et des politiques. »   « La pression des États-Unis nous a ouvert les yeux » Donald Trump a imposé aux Européens un accord de commerce déséquilibré, poussant ces derniers à signer des partenariats avec de nombreux autres pays. Pour Maciej Witucki, « cette pression des États-Unis nous a ouvert les yeux. Ça nous a poussé vers plus d'agressivité et d'action internationale ». Il se félicite du traité de libre-échange avec les pays du Mercosur ou celui qui se profile avec l’Inde dans les prochains mois. La multiplication de ces partenaires représente aussi une garantie pour le futur : « tout cela, ça nous donne des ouvertures pour nos exportations, ça nous donne des accès à des matières premières dont on aura besoin. Ça nous donne aussi des arguments dans les discussions pour des deals futurs avec les États-Unis et la Chine ».

  7. 25 sept.

    Aurore Lalucq : « Face à la hausse du prix du carburants, il faut taxer les superprofits »

    Face à des Européens peu audibles à l'Assemblée générale de l'ONU et aux inquiétudes devant leur faiblesse économique, Aurore Lalucq, la présidente de la Commission des affaires économiques et monétaires du Parlement européen, nous livre son analyse après la dernière réunion de l’Eurogroupe à laquelle elle a participé. Aurore Lalucq est eurodéputée du groupe Socialiste et co-présidente de Place publique. L'UE est confrontée à une faible croissance (1,1 %) et à la forte augmentation des carburants (+14 % sur un an). Aurore Lalucq souligne l’impact de la conjoncture internationale : « On a vraiment une économie qui est mise sous pression, que ce soit par la Russie, par la Chine ou par les États-Unis. On reste résilients. » Mais ce qui l’inquiète, « c'est la question de l'inflation importée sur laquelle on a très peu de prise parce qu'elle est liée à des événements extérieurs. Donc, il faut agir, investir sur la question de l’électrification pour ne plus être dépendant des autres économies. » Face à la flambée des prix des carburants, Aurore Lalucq prône la taxation sur les superprofits au niveau européen, qui permettrait de redistribuer des aides ciblées. « Il y a clairement une coalition de pays qui est en train de se dégager : l'Espagne, l'Italie, l'Allemagne, l'Autriche, donc des gouvernements d'une couleur politique très différente, mais pas la France… peut-être pour protéger TotalEnergie », glisse-t-elle. Un budget français et européen à la peine Autre dossier difficile, le budget. Avec une dette en hausse et le déficit le plus élevé de la zone euro à 5,4 % du PIB, la France, selon Aurore Lalucq, inquiète moins les institutions européennes que l'état mondial des finances publiques, et de la dette privée, et l'incertitude créée par Donald Trump. « Il faut que la France fasse un effort, mais personne ne se dit : "La France, là, tout de suite, va rentrer en crise financière." » Par contre, du fait de la situation internationale, « on n'est pas à l'abri d'un accident financier, c’est clair. » Quant au budget de la France, elle préconise une trajectoire de réduction de 100 à 120 milliards sur cinq ans – contre 54 milliards préconisés par le gouvernement pour 2027. Face au Rassemblement national qui estime que la France verse trop d’argent à l’Europe, l'actuel Premier ministre a lui aussi proposé de retrancher 800 millions de notre contribution en les prélevant sur l'amende Google. L'eurodéputée estime que l'UE est une force : « Aujourd’hui, si la dette française est soutenable, c'est parce que les marchés savent que derrière, il y a la Banque centrale européenne, il y a le mécanisme européen de stabilité. Et ce qui inquiète les marchés financiers, c'est très clairement l'instabilité politique depuis la dissolution, l'incertitude sur notre capacité à faire passer un budget français… et la perspective de 2027 issue des élections présidentielles ! » En ce qui concerne le budget européen de 2028-2034, la présidente de la commission ECON au Parlement européen s’oppose à la vision de certains pays « frugaux » comme l'Allemagne, le Danemark, la Finlande, les Pays-Bas et l'Autriche qui demandent de passer en dessous des 2 000 milliards d'euros sur sept ans. « Si on n'a pas un budget qui vient répondre aux défis européens, on va tous perdre », affirme-t-elle. Pour cela il faudra créer de nouveaux instruments financiers, explique Aurore Lalucq. « Je sais que les débats sur l'annulation de la dette agitent beaucoup la bulle française, mais en réalité, au niveau européen, le débat qu'on a, c'est sur la question, ce qu'on appelle des actifs sûrs. C'est le fait d'avoir ou non un endettement commun, donc des taux d'intérêts communs uniques. » Des turbulences internationales Aurore Lalucq s’inquiète des récentes victoires dans les élections régionales de l’AfD en Allemagne. « C'est une situation qu'on peut retrouver aussi en France, avec le Rassemblement national. On voit une poussée de l'extrême droite, en fait à peu près partout en Europe. » « Donc, il y a un sujet qui est de rappeler ce qu'est l'extrême droite : l'extrême droite n'est pas un parti comme un autre ». Elle souligne que certaines des leçons d’après la Seconde Guerre mondiale ont été oubliées et « le meilleur remède à la montée des populismes et des nationalismes, c'est de faire en sorte qu'il n'y ait pas de ressentiment, c'est de faire en sorte qu'il n'y ait pas des inégalités inacceptables. Il y a toujours un niveau d'inégalité acceptable. Moi, je m'en fiche qu'il y ait des milliardaires, du moment que je vis bien. Mais là, on est arrivé sur des choses qui deviennent inacceptables et qui peuvent engendrer des monstres. » Après le discours du Premier ministre Mark Carney au Parlement européen et son rapprochement avec l’UE, Aurore Lalucq rappelle son opposition initiale au CETA – traité de libre-échange avec le Canada – pour des raisons sanitaires. « Néanmoins, là, je trouve que c’était intéressant. On voit qu'on est en train d'essayer de créer du dialogue, des associations. Avec des pays qui résistent et qui ont envie d'être constructifs et qui se disent : "Ce n’est pas parce qu'on est les voisins des États-Unis qu'on leur appartient !" »  Face aux accords commerciaux – l’UE en a signé plus de 80 –, l’eurodéputée affine sa position : « On peut signer des accords de commerce, mais pas avec n'importe quelles normes sociales et environnementales. C'est un élément stratégique, mais ça ne peut pas être la stratégie. Et il faut aussi sortir des dépendances dans le domaine du pétrole et du gaz. On est en train de redécouvrir à chaque crise qu'on n'a pas de pétrole, affirme-t-elle. Donc, il faut accélérer sur la question de l'électrification dans le domaine. On ne peut pas laisser notre industrie automobile, nos batteries, etc., être détruites par une concurrence déloyale », comme celle de la Chine ! Après les dernières sanctions de l’UE contre la Russie et les polémiques après le retrait de deux oligarques de la liste noire, Aurore Lalucq appelle à la fermeté et à l’union entre Européens. « Il faut que ça tienne très fort parce que les temps à venir vont être extrêmement rudes. Et on sait que la stratégie de Poutine, depuis le début, c'est de tenter de nous diviser. » Enfin face à Donald Trump, comme elle l’explique dans son livre Trump contre l’Europe(éditions Les petits matins), elle affirme : « Donald Trump ne comprend qu'une seule chose, c'est le rapport de force. Il faut tenir ce rapport de force, même si ce n'est pas dans l'ADN de la construction européenne. » Elle regrette que l'Union européenne ne soit pas à la hauteur sur la question des droits de douane ni sur la Cour pénale internationale : « Trump menace la Cour pénale internationale et a sanctionné des juges. Et ces juges, jusqu'à présent, ne sont pas protégés par la Commission européenne. Ils sont mis sous sanctions américaines, donc ils n'ont plus accès à un grand nombre de sites internet américains, ils n'ont plus accès à leur carte de paiement : la Commission européenne se refuse à le faire pour l'instant. Donc, typiquement, si vous voulez être respecté, si vous en appelez tout le temps au droit international, il faut protéger les juges qui l'appliquent, conclut-elle.

  8. 18 sept.

    Hadja Lahbib «Soit on continue à courir après les catastrophes, soit on les empêche de survenir»

    Cette semaine, Caroline de Camaret reçoit Hadja Lahbib, Commissaire européenne à l'Égalité, état de préparation et gestion des crises. Elle tire les leçons d'un été de feux inédit, alerte sur les menaces hybrides et défend le projet européen face à la poussée des extrêmes. « C'était l'été de toutes les vérités » Hadja Lahbib dresse un bilan brutal de l'été : des incendies partout en Europe, de façon simultanée, quatre vagues de chaleur, 35 000 morts, 660 000 hectares partis en fumée. Le mécanisme européen de protection civile a été activé dix fois au sein de l'Union et deux fois à l'extérieur, au Chili et en Tunisie. « On a pu répondre de façon positive à toutes les requêtes mais là, on est vraiment au maximum de ce qu'on peut faire », alerte-t-elle. Or avec le changement climatique, « on est face à des événements naturels, extrêmes qui ne sont plus extraordinaires. C'est la nouvelle norme, malheureusement. Et donc il va falloir les anticiper ». Cette année, les feux ont atteint les abords de grandes villes comme Bordeaux et provoqué l'évacuation de 220 000 personnes, « parfois en quelques minutes, sans savoir si elles allaient revoir leur maison ». La gestion des incendies doit donc passer par une meilleure préparation des populations. « C'est pour ça que j'ai présenté aussi les 72h de résilience, non pas seulement pour rester à la maison en situation de crise, mais aussi pour partir, pour pouvoir partir dans un temps record et savoir que prendre », rappelle-t-elle. La Commissaire insiste sur la nécessité de mutualiser les moyens entre les États. « Imaginez-vous si tous les États se mettaient à acheter des Canadairs, dix Canadairs chacun. Mais c'est énormément d'argent. Par contre, si on crée un pool européen comme on en a un aujourd'hui, et bien ça permet de distribuer et aux États, aux petits États comme aux grands ».  À lire aussiIncendies en Europe: un continent entier face aux brasiers   « Cette guerre qui sévit en Ukraine contamine de plus en plus le sol européen » Ces dernières semaines, de nombreux dirigeants européens ont réagi à une multiplication des attaques hybrides, de la tentative déjouée d'attentat à Leipzig aux incursions de drones dans l'espace aérien de pays européens, et accusent la Russie d'escalade. « Ce qu'on appelait des menaces hybrides sont de moins en moins des menaces, mais des risques réels sur notre sol », alerte la Commissaire. Elle s'inquiète également de la guerre de désinformation menée par la Russie. « Vous savez, aujourd'hui, la guerre, elle commence dans notre poche, dans nos smartphones, avec des manipulations de l'information massives ». Alors que des élections sont prévues dans plusieurs pays membres, notamment en France, « qui sait si nos citoyens ne vont pas se retrouver massivement manipulés par des forces étrangères ». À écouter aussi«Nous ne savons plus où aller»: en Ukraine, un drone russe frappe un immeuble résidentiel à Odessa   « Les autres pays aussi pensent que nous sommes encore ce phare dans la nuit quand il s'agit de respect, de valeurs, de démocratie »  Interrogée sur la montée de l'extrême-droite, notamment en Allemagne où l'AfD vient de remporter des élections locales et en France, où Marine Le Pen est annoncée gagnante à la présidentielle de 2027 par les sondages, elle affirme que le projet défendu par ces partis, « le repli sur soi, la peur de l'autre », est à l'opposé des valeurs de l'Union européenne, « le respect, la liberté, la paix ». Elle met en garde contre ces « discours populistes, malheureusement simplistes et qui sont manipulés en plus par des puissances malveillantes comme la Russie. Et on le voit aussi les États-Unis qui soutiennent des groupes d'extrême droite ».  À écouter aussiÉlections régionales en Allemagne: l'AfD compte surfer sur son succès à Berlin et dans le Mecklembourg

Notes et avis

À propos

RFI et France 24 vous proposent un rendez-vous intitulé «Ici l’Europe». Un entretien avec une personnalité européenne signé Caroline de Camaret (France 24). Chaque semaine, le vendredi, un grand entretien avec une personnalité européenne, un entretien avec un des grands acteurs de l’Europe d’aujourd’hui, qui nous parle de la construction de l'Europe, de sa proximité avec les citoyens et des enjeux internationaux qui l’attendent. Une coproduction RFI/France24. ***  Diffusions les vendredis à 19h40 TU vers toutes cibles, le samedi à 08h10 TU vers l'Amérique, l'Asie, l'Europe et 21h10 TU vers toutes cibles. 

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