« Restituer au pays qu'il a produit telle œuvre d'art ou tel document, c'est permettre à un peuple de recouvrer une partie de sa mémoire et de son identité », affirme en 1978, Amadou-Mahtar M’Bow, premier directeur africain de l’Unesco. En lançant son appel historique pour les restitutions, l’ancien ministre sénégalais invite les nations à « faire la preuve que dans le respect mutuel entre nations, se poursuit toujours le long dialogue des civilisations qui définit l'histoire du monde. » Il aura fallu presque 50 ans pour que cet appel historique d’Amadou Mahtar M’Bow soit entendu par la France et qu’une loi-cadre soit votée au printemps 2026, loi relative à la restitution de biens culturels ayant fait l’objet d’une appropriation illicite. Cette loi permet de sortir enfin du principe d'inaliénabilité des œuvres d'art publiques, car en tant que propriétés de l’État français, les œuvres volées pendant la colonisation ne pouvaient être données ou rendues. C’est maintenant possible et ces restituions concernent des milliers d’objets d’art présents dans les Musées français, à condition bien sûr qu’elles soient réclamées par les États anciennement colonisés concernés. Mais il reste néanmoins un grand trou noir, c’est la question des archives. Nous en débattons avec nos deux invités réunis à Paris par la Fondation Maison des Sciences de l’Homme, pour participer au cycle Restitutions, une autre histoire du monde. Après la question des Musées et des Lois, c’est la question des Archives que l’historien Mamadou Diouf et l’archiviste Sarah Frioux-Salgas sont venus discuter devant un public toujours plus nombreux. Il s’agit d’évoquer sur RFI les enjeux de mémoire, de justice et de circulation des patrimoines et de se demander : comment écrire l’histoire sans archive ? À lire L’Afrique dans le temps du monde, de Mamadou Diouf, aux éditions Rot.Bo.Krik. À voir L’exposition « Héritages et contributions de l’Afrique et de ses diasporas à la marche de l’Humanité » Découvrez en vidéo les deux premières éditions du cycle #Restitutions. Une autre définition du monde proposé par la Fondation Maison des Sciences de l’Homme #Restitutions. Les Musées en question avec Souleymane Bachir Diagne et Marie-Cécile Zinsou #Restitutions. Légiférer pour réparer avec Rima Abdul Malak et Vincent Négri. Pour bien comprendre pourquoi les archives sont exclues de la loi, j’ai demandé à Vincent Négri au juriste du patrimoine et co-auteur du rapport rédigé par Felwine Sarr et Bénédicte Savoy sur la restitution du patrimoine culturel africain à la demande du président Macron en 2018, de nous expliquer. RFI : Vincent Négri, que dit la loi ? V. Négri : La loi du 9 mai 2026 concerne la restitution des collections qui ont fait l'objet d'une appropriation illicite. Ce qui veut dire que la loi commence par définir quelles sont les collections concernées par référence à un article. À l'exception des premièrement et deuxièmement, concerne à la fois, dans un premier temps, les collections des bibliothèques issues du dépôt légal. Donc, ça, ça ne pose pas de difficultés, Mais l'autre item, ce sont les archives publiques. Ce qui veut dire que, quand la loi dit À l'exception de ces deux items, eh bien, c'est à l'exception notamment des archives publiques qui ne sont pas dans le champ de la loi. Et quand on lit la loi, on comprend bien que la loi est focalisée sur les collections de musées, donc sur les collections publiques. Mais muséales. RFI : Cela veut dire que les archives sont donc exclues de cette loi, cadre sur les restitutions de biens et d'œuvres spoliées pendant la colonisation. Ça concerne les archives publiques, mais également les archives privées. V.N. : Non pas les archives privées, puisque les archives privées, comme le qualificatif l'indique, sont en mains privées. Et donc, de toute façon, les processus de restitution qui sont engagés d'un point de vue politique et juridique depuis quelques années ne concernent que des biens publics et non pas les biens privés. RFI : Cela veut dire que, par exemple, si j'ai en ma possession une archive de Tombouctou et que je veux la restituer à une bibliothèque au Mali, je peux tout à fait le faire. V.N. : Vous pouvez le faire. Il n'y a pas de difficulté parce que par définition, cette archive n'est pas publique puisque pour une archive publique, il y a un critère qui est lié à la propriété. Donc soit l'État, soit une autre collectivité publique, Et il y a cette idée d'affectation à un service public. Et la culture est une mission de service public. RFI : Vincent Negri, vous voulez alerter sur le fait que les objets d'art et les archives ne sont pas que dans les musées, ils sont aussi sur un marché. Ça s'appelle le marché de l'art.. En ce qui concerne ce marché de l'art, qu'est-ce qui vous frappe? V.N. : Ce qui me frappe, c'est que depuis le rapport Savoy, depuis les discours d'Emmanuel Macron en 2017, s'est enclenchée une dynamique, on va dire, d'éthique et de bon et qui se traduit dans le droit par des règles. Et donc dorénavant, les musées s'abstiennent d'acquérir des collections dont la provenance est compliquée et irrégulière éventuellement. De ce point de vue là, et que sur le marché de l'art, il y a encore des acquisitions, des ventes qui sont faites, par exemple, des bronzes de Benin City. Et donc il n'y a pas très longtemps, puisqu'en juin 2025, a eu lieu à Drouot une vente où une plaque en bronze provenant du pillage de Benin City en 1897, est passée en vente et a été adjugée. Bon, et quand on lit sur le site de la maison de vente le cartel, enfin la ligne provenance, à aucun moment il n'est fait référence à la violence coloniale qui est à l'origine de la circulation de l'œuvre. Et ça, ça me pose vraiment problème. Alors que cette violence coloniale, elle est dorénavant prise en compte dans les acquisitions par les musées. L’exposition « Héritages et contributions de l’Afrique et de ses diasporas à la marche de l’Humanité » présentée par l’historien Amzat Boukari-Yabara. RFI : Amzat Boukari-Yabara, quels sont les lieux et périodes emblématiques de cette histoire générale de l’Afrique que vous aimeriez citer ? V.N. : Nous avons souhaité présenter effectivement quelques aspects civilisationnels qui ont été des moments de cristallisation. Donc la civilisation pharaonique pour tout ce qu'elle a pu condenser en termes de savoirs sur la médecine, sur l'architecture, sur les sciences, sur la philosophie, sur beaucoup de choses qui ont été rendues possibles, notamment par l'usage du papyrus et la question décisive de l'écriture et de la transmission des savoirs. Le lien avec Tombouctou, donc là encore la question de la culture de l'écrit, de l'oralité et de la transmission des savoirs. Nous avons également un point sur la création d'une communauté de culture swahili, dans l'espace de l'océan Indien, un espace extrêmement métissé, un espace de contacts et d'interactions qui est souvent oublié quand on a une lecture de l'Afrique centrée sur l'espace transatlantique et évidemment aussi la contribution des diasporas. Donc, nous avons un point sur la révolution haïtienne qui est quand même, du point de vue de la philosophie politique et même de la géopolitique plus globalement, est un moment décisif de rupture dans l'histoire de l'humanité. Et sur les deux dernières parties de l'exposition, nous nous consacrons à la marche vers l'indépendance des pays africains, qui a aussi changé effectivement le rapport de force international et qui a introduit sur le devant de la scène, au niveau notamment des institutions internationales et multilatérales. De nouvelles problématiques et de nouvelles aspirations que nous évoquons dans la sixième partie autour de l'Afrique que nous voulons. Rappelons justement l'importance de démocratiser la science. L'importance également de produire une culture de paix, donc de se baser sur les savoirs endogènes, les traditions, les modalités de résolution des conflits que les sociétés africaines ont pu apporter dans leur marche, qui a souvent été entravée par un certain nombre de difficultés, mais qui n'a jamais été interrompu. Donc, la question de la continuité historique nous paraît également important. Et enfin, dans les derniers éléments, nous présentons quelques outils de l'utilisation pédagogique de l'histoire générale de l'Afrique, puisqu'effectivement il y a eu tout un premier volet de projets de coopération scientifique internationale sur la rédaction des huit premiers volumes, donc projet lancé en 64, achevé en 99 avec les huit premiers volumes, principalement publiés entre 80 et 99 et en 2009, une relance du projet autour d'un neuvième volume qui deviendra finalement trois volumes. RFI : Comment rendre accessible l’histoire générale de l’Afrique ? V.N. : Sur la partie de l'utilisation pédagogique, j'ai eu l'occasion d'y travailler modestement, notamment avec le professeur Elikia M'Bokolo et. Et aujourd'hui, on a d'autres outils qui ont été développés comme un jeu vidéo, des capsules vidéos. C'est-à-dire qu'il s'agit aussi de se mettre à la hauteur des nouvelles générations qui ont une autre conception de l'histoire, qui ont souvent une vision un peu poussiéreuse justement des archives, donc il faut aussi arriver à penser la question des supports technologiques dans ce contexte-là, tout en gardant évidemment la rigueur scientifique et méthodologique. RFI : Quelle place pour l'archive dans cette histoire générale de l'Afrique et pouvez-vous nous donner un exemple d'une archive que vous aimez, qui vous intéresse, que vous avez envie de partager avec nos auditeurs ? V.N. : Alors, ce n'est pas une