« L'Europe face aux menaces informationnelles » - (épisode 12) La conférence annuelle Disinfo 2026 a réuni à Vilnius, quelques 650 chercheurs, journalistes, spécialistes du numérique, de l'intelligence artificielle, de l'influence et de la géopolitique. Les opérations attribuées à des acteurs de Russie, Chine ou Iran ont occupé une large place, mais l'attention s'est aussi portée cette année sur l'administration Trump, devenue vecteur d'ingérences et manipulations de l'information. Parmi les speakers de Disinfo 2026, nous avons interrogé deux chercheurs de l’Institut français de Géopolitique, membres de GEODE, le projet d’étude sur la géopolitique de la datasphère : Kevin Limonier, spécialiste du monde russe et Jonathan Guiffard qui, lui, s'intéresse plus particulièrement à la sécurité nationale des États-Unis. Tous deux viennent de publier une article intitulé « L’ère de la guerre politique » dans la revue Le Grand continent. Ce travail éclaire d'une lumière crue la problématique soulevée lors de la conférence Disinfo 2026 où, pour la première fois, à côté d'interventions visant à documenter les campagnes informationnelles massives de la part de pays très éloignés des standards et pratiques démocratiques -telles que les ingérences russes en Europe- il était prévu d’aborder les interférences américaines. Le ton était donné dès l’inauguration de la conférence par Diana Wallis, présidente du Conseil d’administration de l’ONG EU Disinfo Lab, évoquant l'environnement de plus en plus sensible et les nouveaux défis rencontrés dans l’organisation de l’événement. À propos des États-Unis, « On ne pouvait pas faire comme si de rien était. On ne peut pas ne pas citer les pays à l’origine de la menace ». En fait, la pression s’était accrue en amont de la conférence. La plupart des intervenants avaient reçu un message au ton comminatoire de la part d’un blogueur américain, conspirationniste ardent défenseur du mouvement MAGA (Make America Great Again), une véritable campagne d’intimidation, qui n’a fait que redoubler l’attention suscitée par la session intitulée « USA as a FIMI threat: acknowledge, adapt, push back ». En d’autres termes, la conférence proposait d’aborder -entre autres sujets- l’implication des États-Unis dans ce type de menaces, les FIMI désignant les Ingérences étrangères et manipulation de l’information. Au programme des discussions : la caractérisation de la menace, comment s’y adapter ? Comment riposter ? Ingérence dans la contre-ingérence Dans le même temps, le département d'État américain contactait un certain nombre de chancelleries, afin de marquer son irritation face à l’idée d’aborder l’influence américaine sous l’angle des FIMI. Résultat, in extremis, trois des principaux sponsors de la conférence cessaient d’afficher leur soutien: logos camouflés, pour ce qui est de la Lituanie, du Canada et du service d’action extérieure de l’Union européenne, le SEAE. On notera, malgré tout, que le SEAE a maintenu sa présentation, au sujet des campagnes de désinformation et de recrutement dans le monde entier et particulièrement en Afrique, pour mener sa guerre d’agression contre l’Ukraine. Quant à la Lituanie, pays hôte de la conférence, ses participants, speakers et modérateurs ont bel et bien contribué au bon déroulement de l’événement. Nous leur consacrerons une prochaine émission. La Lituanie est aux avant-postes de la résistance contre les ingérences russes. En proie à une intensification des menaces informationnelles et cinétiques, elle est aussi en train de muscler ses défenses aux frontières avec la Russie (enclave de Kaliningrad), avec notamment une présence militaire américaine plus conséquente. En dépit de l’attitude agressive des autorités américaines et du renoncement canadien officiel, il est à noter que nombre d’experts américains et canadiens constituent une part non négligeable des participants et speakers de cette conférence. Si les grandes plateformes numériques et géants de la tech et de l’IA se tiennent désormais à l’écart- nombre de start-up anglosaxonnes, d’organisations et d’universitaires, démontrent un grand intérêt pour ces débats, qu’ils soient de nature juridique, ou technologique. Résistance de la communauté américaine La participation de Newsguard, entreprise privée américaine, en est un exemple. Chine Labbé, rédactrice en chef Europe de Newsguard intervient en deuxième partie d’émission. Nous l’avons interrogée sur le dernier rapport de son organisation, sur les modes opératoires employés par différentes officines russes pour semer le chaos en Europe, à l’aide de faux reportages usurpant l’identité de médias reconnus afin de mieux tromper le lecteur et de nuire à la crédibilité des médias visés. Elle aborde également le problème de la pollution des chatbots par la désinformation, sujet de son intervention en conférence. Comme d’autres sociétés américaines spécialistes du numérique, Newsguard fait l’objet de tracasseries judiciaires aux États-Unis. C’est un des moyens employés par la sphère MAGA pour réduire à néant les capacités acquises dans ce domaine depuis des années. Une grande partie des institutions et organisations actives jusque-là dans la lutte contre les manipulations de l’information se trouvent ainsi menacées dans leur existence même. Alors que les besoins d’expertise sont énormes, notamment pour se prémunir des attaques cyber ou informationnelles provenant d’acteurs tels que la Chine ou l’Iran. Finalement face aux pressions, malgré l’abandon de certains de ses sponsors, Eu Disinfo Lab tient bon et promet de maintenir le cap avec toute une communauté attachée à ces valeurs cardinales de la démocratie, d’intégrité du net et de l’information. En tête de ses soutiens, la France n’a pas flanché. La plupart des organisations et entreprises engagées depuis des années se donneront rendez-vous l’an prochain. Mais où ? La question n’est pas tranchée, ou du moins pas encore dévoilée. Cette émission est le 12ᵉ épisode de notre série « L'Europe face aux menaces informationnelles », diffusée dans le cadre du projet CLIC, cofinancé par l'Union européenne, en partenariat avec France 24, l'AFP, et le média d'investigation slovène Oštro.