Lignes de défense

Dans un système globalisé, où les menaces prennent des formes de plus en plus variées, la chronique de Franck Alexandre vous plonge chaque semaine, au cœur des enjeux et des problématiques de défense et de sécurité du XXIème siècle. Les acteurs d’un monde militaire en mutation et les meilleurs observateurs des questions de Défense répondent à Franck Alexandre tous les dimanches matins dans sa chronique.

  1. -6 j

    L'Ukraine face au fléau des drones russes Geran-5

    Les frappes russes précipitent Kiev en mode « survie » avant l'hiver, indique le maire de la capitale ukrainienne, alors que les bombardements russes s'intensifient sur la ville. Tandis que la ligne de front reste pour l'essentiel figée, Moscou accentue ses frappes de longue portée contre Kiev, recourant notamment à des missiles balistiques et à des drones à réaction difficiles à intercepter : des Géran-5 qui fragilisent la défense ukrainienne. « La principale menace s'appelle Geran 5 et vole à 6 000 mètres d'altitude à plus de 600 kilomètres/heure », s'est alarmé cette semaine le général Jérôme Bellanger, chef d'état-major de l'armée de l'air française. Initialement, les Geran étaient les copies des drones Shahed fournis par l'Iran. Ils fonctionnaient avec des moteurs à pistons, ils n'étaient pas très rapides et ils étaient interceptés à plus de 90 %. L'armée de Russie, par conséquent, a ensuite doté le Geran-4 d'un turbopropulseur, doublant ainsi sa vitesse. Mais là encore, sa trajectoire restait prévisible. Depuis cet été est apparu le Geran-5, et cette dernière version donne du fil à retordre aux Ukrainiens, souligne Vincent Touré, chercheur à l'Institut français des relations internationales (IFRI) : « Le Geran-5 bénéficie de la turbopropulsion, donc il va déjà très vite et à très haute altitude. Ce n'est même plus vraiment un drone. Honnêtement, on arrive à un missile de croisière en bonne et due forme et qui est piloté. Ça crée un appareil qui est rapide, qui n'est pas trop cher, vraiment précis et beaucoup plus agile pour détruire des cibles dans l'arrière de l'Ukraine. Et c'est un problème qui va s'accentuer. » Des drones plus précis Le Geran-5, on le résume souvent à sa vitesse, insiste Thibault Bonneville, patron de SBG-Systems, spécialiste français de la navigation inertielle pour drones, mais « il y a d'autres paramètres. Il y a beaucoup de composants critiques à l'intérieur de ce Geran qui ont évolué dans le temps. La vitesse est un facteur, mais c'est la capacité de naviguer sans GPS qui est aussi largement améliorée. Ça lui permet d'être beaucoup moins brouillé par les systèmes ukrainiens. » « Sa vitesse accrue fait que le temps de réaction pour le détecter avant de l'intercepter est extrêmement réduit. On voit que les Ukrainiens, qui sont toujours très imaginatifs et très pratico-pratiques, ont développé des tourelles avec des mitrailleuses basées sur l'IA pour les identifier et les intercepter plus rapidement », poursuit-il. Une défense ukrainienne saturée par les drones Geran Depuis janvier, l'armée russe a tiré 50 000 drones de bombardement. C'est déjà plus que pour toute l'année 2025, résume l'expert aéronautique Xavier Tytelman : « Les Russes ont réussi à industrialiser cette production, c'est-à-dire qu'ils ne vont plus avoir quelques moteurs à réaction de temps en temps. Désormais, c'est une centaine de drones à réaction qui est tirée chaque jour. Et évidemment, les Ukrainiens ont un taux d'interception qui est relativement plus faible puisque seulement 60% des vecteurs sont interceptés. C'est la masse qui fait la différence, c'est la capacité des Russes à en lancer des centaines en même temps qui fait que les défenses sont simplement submergées. » L'industrie de guerre du Kremlin s'est muée en un rouleau compresseur. Les usines tournent à plein régime, précise Vincent Tourret : « Il y a encore un an, il y avait 4 000 Geran qui étaient produits chaque mois. Aujourd'hui, on est à plus de 6 000. Même chose pour l'arsenal de missiles : aujourd'hui, on est à plus de 800 têtes produites par an, avec des vecteurs qui sont plus performants, certains qui sont devenus beaucoup moins chers. » « Cela permet aux Russes de frapper plus fort, poursuit l'expert, mais ça leur permet aussi d'étendre la palette des cibles, soit parce qu'avant, ils n'avaient pas assez de ressources pour frapper, soit parce que ces cibles étaient trop petites ou trop agiles pour être visées convenablement. » Et les ponts de Kiev sont désormais dans cette palette de cibles. Pour parer les attaques, les huit structures qui enjambent le Dniepr sont désormais recouverts de filets anti-drones. À lire aussiLa défense ukrainienne mise à mal par les Geran-5, drones russes ultra-sophistiqués

  2. 3 oct.

    Avec Arcadia, la France porte l'ambition d'une IA militaire souveraine

    La puissance militaire est de plus en plus de nature numérique. Avec le projet Arcadia, les armées françaises veulent échapper à la domination américaine sur les réseaux de l'Otan, elles ont donc développé un système de fusion de données qui a été présenté cette semaine. C'est au cœur de la forteresse militaire du Mont-Valérien, à l'ouest de Paris, qu'est née Arcadia, une infrastructure numérique de commandement et de contrôle destinée à fusionner le renseignement avec cette interface. La data est au cœur de l'action militaire, indique Jean-Baptiste Paing, ingénieur général de l'armement en charge du programme. « C'est une des grandes choses que l'on veut faire avec Arcadia, qui est, au-delà de donner la capacité de commandement pour des états-majors de conduire des opérations, aussi de former une espèce de socle numérique que l'on veut déployer le plus possible dans tous nos programmes de capacité, détaille-t-il, et que l'on pourra embarquer dans des véhicules, dans des bateaux pour que l'on partage un socle commun et que l'échange de données soit plus simple qu'auparavant. » Décloisonner la data Décloisonner les renseignements détenus par la Marine, l'armée de l'air, l'armée de terre, fusionner ces renseignements avec ceux obtenus par la multitude de capteurs qui irriguent les forces, le projet Arcadia s'inspire du système Delta développé par les Ukrainiens et qui leur offre une compréhension du terrain en temps réel. Arcadia va permettre de rendre fluide la connectivité du champ de bataille et va surtout offrir la possibilité d'accélérer le ciblage, souligne l'amiral Frédéric Décup, qui fait partie de la task force de ce projet. « Oui, le ciblage en fait partie, comme tous les autres modules, on aura dessus de la situation tactique, de la situation opérative. Et le ciblage est un module parmi d'autres. Comme il y aura aussi des modules de renseignement, des modules de guerre de champ électromagnétique et de situation tactique, explique-t-il. Avant, on travaillait avec des réseaux très ségrégués, très cloisonnés, et le passage de l'information d'un réseau à l'autre était très complexe. Aujourd'hui, le fait d'avoir introduit cette IA, la data-centrée, et cette capacité à exploiter et améliorer la data, c'est ça le grand gain en fait. » À lire aussiComment l'IA permet à l'armée de l'Air et de l'Espace d'accélérer le tempo de ses opérations Zero Trust Décider mieux, plus vite que l'ennemi et surtout rester souverain. Arcadia se veut une alternative au système Maven de l'Américain Palantir, choisi par l'Alliance atlantique pour les cinq prochaines années. Dans un contexte interalliés, les promoteurs d'Arcadia jouent donc la carte de l'interopérabilité, une interopérabilité conçue sur le principe du Zero Trust, c'est-à-dire d'une sécurité renforcée. Les utilisateurs, pointe Jean-Baptiste Paing, n'auront accès qu'aux données qui les concernent : « C'est tous les enjeux de ce qu'on appelle la data-centric security, c'est-à-dire qu'on cherche à relier les différents constituants, soit des systèmes d'armes, des data centers, des centres de données, qu'on essaie de les relier entre eux au maximum pour pouvoir s'échanger les données de façon plus fluide, de mettre ça sur un même réseau pour éviter ce que l'on pouvait connaître par le passé, c'est-à-dire que pour passer d'un système à l'autre, d'un réseau à l'autre, il fallait faire des extractions de disques durs, des échanges de données par clé USB. Donc tout ça fait perdre beaucoup de temps, pointe-t-il. On essaie de mettre ça un peu à plat sur des mêmes réseaux pour aller plus vite. Ce qu'on recherche là-dedans, c'est la capacité à traiter la donnée plus vite que l'autre, plus vite que l'adversaire. Mais effectivement, ça pose des questions de sécurité. Ces ruptures avant, c'était souvent des standards de sécurité. Donc là, tout l'enjeu, c'est de développer un peu ces nouvelles technologies qui permettent de gérer en fonction du besoin de connaître de la personne qui va se connecter au réseau en fonction de sa nationalité. Potentiellement, si on est dans un contexte interallié, que les utilisateurs n'aient accès qu'à la donnée qu'ils ont le droit de connaître. » La data comme un effecteur Grâce à cette capacité d'offrir un renseignement sur mesure. Le système porte l'ambition d'être suffisamment ouvert pour être partagé, justifie le général Erwan Rolland, chef du Commissariat au numérique de Défense, qui chapeaute le projet Arcadia, « Le fait de dire que nos solutions sont interopérables by design, ce n'est pas parce qu'il faut que tout le monde l'adopte, c'est parce qu'il sera interfaçable et interconnectable avec d'autres solutions développées, mises en œuvre par d'autres partenaires. Et il faut pouvoir innerver l'ensemble des capacités sur un théâtre d'opérations, des états-majors centraux jusqu'aux états-majors opérationnels, jusqu'aux unités les plus tactiques, comme une arme, comme une munition, spécifie-t-il, en tout cas comme un effecteur. C'est-à-dire qu'on considère qu'il y a un effet opérationnel produit par le numérique, là où avant, c'était plus considéré comme une fonction support. » Une première solution opérationnelle est attendue fin 2027. Le défi étant que tous les membres de l'Otan devront adopter un système data-centré au plus tard en 2029. À lire aussiSommet de l’Otan d’Ankara: l’Europe face au vide laissé par le retrait militaire américain

  3. 26 sept.

    Djibouti: point d'appui stratégique dans le chaudron moyen-oriental

    Jeudi 24 septembre, lors de son interview télévisée, Emmanuel Macron a déclaré que la France allait envoyer des moyens militaires en Arabie saoudite dans un contexte de regain des hostilités entre Riyad et ​les Houthis. ​Paris va donc envoyer des soldats pour protéger le port de Yanbu, sur la mer Rouge, infrastructure cruciale pour les exportations d'hydrocarbures. Et tous les regards se tournent vers Djibouti, principal point militaire français dans la région. Djibouti, son port à proximité immédiate du détroit de Bab el-Mandeb. Djibouti, au cœur du chaudron moyen-oriental. Par conséquent, tout le monde veut y être, pointe Vincent Groizeleau, rédacteur en chef du magazine de référence Mer et Marine : « Alors oui, effectivement, Djibouti, c'est devenu un lieu extrêmement prisé. Les Français y sont historiquement, les Américains depuis longtemps, les Chinois également maintenant avec une base navale et donc beaucoup de pays puissants veulent avoir un point d'appui à Djibouti. Parce que Djibouti a une géographie qui le rend stratégique, la ville et son port sont situés à proximité immédiate de la mer Rouge, de l'océan Indien et près du golfe Arabo-persique. Donc, là où il y a un nœud de communication majeur sur les flux maritimes internationaux. Le gros avantage de Djibouti, par exemple par rapport à Abu Dhabi, où la France a une base navale depuis 2009, c'est que c'est en pleine mer, l'accès n'est pas entravé comme c'est le cas aujourd'hui avec Ormuz, ce qui fait que de facto, la base d'Abou Dhabi, et bien on ne peut pas l'utiliser parce que le Golfe lui-même s'est transformé en souricière. » La Marine nationale déploie désormais deux frégates en mer Rouge. Djibouti sert bien sûr de point d'appui, notamment logistique, au navire militaire. Mais à Djibouti, la France engage également son aviation. Elle est même en première ligne dans la région, rappelle l'expert aéronautique Jean-Marc Tanguy, d'Air et Cosmos : « Les missiles dont sont dotés les Houthis peuvent parfaitement frapper Djibouti, voire même au-delà. Après, on peut dire que le feu attire le feu. Et quelque part, le fait que des moyens militaires jugés adversaires des Houthis soient présents à Djibouti, ça pourrait contribuer à amener sur ces moyens militaires des tirs. Et d'ailleurs des drones houthis ont déjà été interceptés pas très loin de Djibouti, notamment par des chasseurs Mirage 2000 de l'Armée de l'Air. Il faut aussi noter que très prochainement, les Mirage 2000-5 qui seront retirés du service de l'armée de l'air à Djibouti seront remplacés par des Rafale. Donc là, ça vous donne un peu une idée de la mesure des priorités de la France dans cette zone qui est d'envoyer un matériel ultramoderne. » À lire aussiFace à la crise des carburants, Emmanuel Macron annonce l’envoi de moyens militaires en Arabie saoudite Le conflit entre Riyad et les Houthis pourrait-il déborder jusqu'à Djibouti ? Le risque est réel et pour l'écarter, Paris prend bien soin de préciser que son action auprès de l'Arabie saoudite est purement défensive. « Évidemment, Djibouti est un pays souverain avec des bases étrangères et donc toute la difficulté de ses implantations et de ses points d'appui à l'étranger, c'est de faire une convergence entre les intérêts stratégiques des uns et des autres », souligne Vincent Groizeleau. Et d'ajouter : « Pour faire clair, Djibouti ne va pas prendre le risque de se faire bombarder parce qu'un des pays ayant des bases sur son sol a décidé de faire la guerre à un tel ou un tel. Si jamais les événements s'emballaient, si jamais il commençait à y avoir des tensions de plus en plus vives avec les Houthis (qui maintenant contrôlent de facto le détroit de Bab el-Mandeb), si Djibouti commence à se faire bombarder, est-ce que les Djiboutiens vont continuer à accepter que les pays qui sont présents sur leur sol interviennent à partir de leurs bases ? Ça, c'est une vraie question. » À Paris, des militaires de haut rang précisent que chacun dans la région a son agenda et que l'intérêt des Houthis est aujourd'hui de contrôler seulement leur territoire. Mais reste que la région tout entière est désormais une poudrière. À lire aussiLes Houthis yéménites étendent leur influence dans la Corne de l’Afrique, selon un rapport américain

  4. 12 sept.

    Golfe de Guinée: coup d'envoi de l'opération stratégique Corymbe de la Marine nationale

    Un porte-hélicoptères amphibie, navire majeur de la Marine nationale, doit très prochainement quitter le port militaire de Toulon pour mettre le cap vers le golfe de Guinée. C'est le coup d'envoi de l'opération Corymbe, un déploiement naval qui a lieu chaque année dans cet espace maritime d'Afrique de l'Ouest hautement stratégique. Avec ses 19 nations riveraines, le golfe de Guinée a toujours été une zone d'intérêt pour la France, rappelle le capitaine Gauthier. Nous l'avons joint à bord du porte-hélicoptères amphibie de la Marine nationale qui s'apprête à appareiller. « D'abord parce que nous avons 70 000 ressortissants français dans la région. Depuis les années 1990, il y a eu plusieurs opérations qui ont été déclenchées au claquement de doigts pour aller évacuer des ressortissants français et étrangers et les mettre en sécurité parce que leur vie était directement menacée. » Un espace maritime qui sent le soufre Mille navires transitent chaque jour par le golfe de Guinée. On y trouve des pétroliers avec 10 % du commerce mondial, beaucoup de pêches pas toujours légales. La route du narcotrafic passe aussi par là et la piraterie y est omniprésente. Un espace maritime qui sent donc le soufre. Capitaine de vaisseau Gauthier : « Quand on a autant de menaces, il faut savoir partager l'information de façon à ce que ceux qui peuvent intervenir puissent le faire au plus vite. La zone est tellement grande qu'il faut absolument se coordonner. C'est tout l'enjeu des missions comme celle que je vais conduire avec mon équipage, c'est d'aller au contact de nos partenaires pour conduire des exercices, des actions de formation, de retour d'expérience, de partage d'expérience. Pour nous, c'est très riche puisqu'ils connaissent évidemment mieux la région que nous. Quand on met tout en commun, on progresse rapidement. La mission de 2022 est emblématique. Les forces sénégalaises ont pu intervenir pour une saisie de narcotrafic au large de leurs côtes, avec l'appui d'un Falcon de la Marine nationale. C'est une mission tout à fait emblématique qui illustre le fonctionnement de cette coopération. » Une académie embarquée à bord du porte-hélicoptères amphibie Pour répondre aux enjeux sécuritaires, il faut que tous les États riverains se coordonnent. Cela s'apprend, se pratique. Raison pour laquelle, souligne le capitaine Gauthier, son navire accueille aussi une académie embarquée : « Une petite quarantaine de stagiaires – qui sont principalement des officiers des 19 nations riveraines, par exemple l'Angola, le Bénin, le Cap-Vert, le Congo, le Gabon – vont venir embarquer avec nous, pour plusieurs semaines, pour pratiquer tous ensemble, conduire des exercices afin de progresser sur le domaine de la sécurité et de la sûreté maritime dans la région. Tous les ans, il y a de plus en plus d'officiers qui sont envoyés dans cette académie embarquée. Ce qui est assez remarquable, c'est que l'on a su créer un réseau. Vous imaginez, vous mettez sur le même bateau pendant plusieurs semaines des officiers de la région, il se passe plein de choses, ils vivent plein d'aventures. Il est possible qu'ils participent aux opérations parce que, comme toujours, un bâtiment de combat à la mer, est en opération. On peut très bien déclencher une action de lutte contre la pêche illégale ou une saisie de stupéfiants avec les stagiaires à bord. » Au fil des années, l'opération Corymbe s'est imposée comme l'une des pierres angulaires de l'architecture de Yaoundé qui garantit la sécurité régionale. À lire aussiSommet de l'Espace: l'Afrique ne veut pas continuer à être distancée

  5. 5 sept.

    Quels sont les enjeux militaires du Sommet international sur l’espace à Paris?

    Paris accueillera le premier Sommet international sur l’espace les 9 et 10 septembre 2026. Cet événement abordera l’espace non plus seulement d’un point de vue scientifique mais comme un nouvel espace de confrontation stratégique. Face aux risques de conflits en orbite, les questions militaires seront au cœur des discussions du Sommet de Paris. Et la défense commence au sol, insiste le colonel Sébastien Pagès, adjoint au chef d’état-major du Commandement de l’Espace : « Il y a des menaces à la fois sur ce qui est en orbite, donc les satellites, mais il y a également des menaces sur le segment sol, puisqu'un système spatial, ce n'est pas juste un satellite qui tourne, précise le militaire. C'est avant tout une grosse infrastructure au sol. Et d'ailleurs, la majorité des menaces pèsent sur les infrastructures au sol. » De quoi parle-t-on ? « Donc c'est du sabotage, ça va être des frappes ou de la neutralisation de telle ou telle infrastructure. C'est de l'attaque cyber. Donc ça, c'est ce qu'on constate en 2022, quand le conflit débute entre l'Ukraine et la Russie. La première attaque des Russes, c'est sur la constellation de satellites Viasat, qui était utilisée par les forces ukrainiennes. » Deuxième enjeu : prévenir les rivalités puisque la compétition et de possibles affrontements se transportent en orbite. « Le traité de 1967 dit : pas d'armes de destruction massive dans l'espace tournées vers le sol. Tout le reste, c'est autorisé et ça laisse quand même pas mal de marge. L'une des menaces, ce sont des menaces cinétiques directes. Très concrètement, on va détruire un satellite. La Chine a démontré cette capacité, la Russie aussi, l'Inde l'a fait également. Les États-Unis l'ont fait, liste Sébastien Pagès. Toute puissance qui est dotée d'une capacité balistique a les capacités de détruire un satellite en orbite basse. C'est une arme qu'on surveille de très près, ou une capacité, mais pour autant, on promeut des comportements responsables dans l'espace puisque c'est quand même un milieu qui est un bien commun et pour lequel les débris n'ont pas de cible. » À lire aussiComment les débris générés par l'activité spatiale polluent l'espace? L’effet de coque, un risque majeur Le sommet de Paris entend donc jeter les prémices de règles communes pour que l’espace ne devienne pas un Far West. Les constellations du type Starlink sont devenues indispensables aux opérations militaires. Or ces constellations se multiplient. La Chine prévoit par exemple d’envoyer 20 000 satellites de communication et Elon Musk annonce 1 million de satellites. La congestion guette. « 1 million de satellites, on commence à réfléchir à la notion de coque. En gros, ça va créer une coque sur les orbites basses et ce qui est important, c'est de pouvoir y accéder. Donc il faut de la place pour d'autres satellites que ceux de Starlink, souligne le colonel Pagès. Et puis l’enjeu, c'est de pouvoir traverser cette première coque qui est en orbite basse pour pouvoir accéder aux autres orbites. » Quant à la France, où en est-elle de cette course aux satellites ? « Ce que je peux vous dire, c'est que les armées françaises sont présentes sur tout le spectre des opérations spatiales militaires et celui sur lequel on est en train de se préparer, ce sont nos satellites d'action dans l'espace, précise le militaire. Vous avez peut-être entendu parler de Yoda et de Toutatis. Ces premiers satellites démonstrateurs arriveront avant 2030. » Dans un contexte géopolitique tendu, des militaires du monde entier sont attendus à Paris pour débattre des nouveaux risques spatiaux.

  6. 11 juil.

    Missiles Patriot: Washington fait fi d’une ligne rouge russe

    Au sommet de l’Otan à Ankara ce 8 juillet, Donald Trump a indiqué qu’il allait autoriser Kiev à produire en Ukraine des missiles Patriot. Ces missiles sont indispensables pour intercepter les missiles balistiques russes qui frappent les villes ukrainiennes, mais jusqu’à présent, Donald Trump était opposé à aider si directement l’Ukraine. C’est donc un revirement stratégique. Une annonce « plutôt cool », selon les mots de Donald Trump. « Ces missiles, faites-les vous-mêmes », a encore lancé le président américain à son homologue ukrainien en marge du sommet de l'Otan. S'il n'a précisé ni sous quelles conditions ni à quelle échéance cette production locale de missiles se fera, c'est la première fois que Donald Trump tend aussi ouvertement la main à l'Ukraine. Car outre les missiles de défense sol-air, il a également proposé de produire en Europe des missiles tactiques, souligne Xavier Tytelman, expert aéronautique : « Cela concerne les ATACMS, qui sont des missiles à 300 kilomètres de portée que les Ukrainiens ont reçus à plusieurs centaines d'exemplaires et que les Russes n'arrivent pas à intercepter. Et surtout, il y a la réparation des systèmes Patriot, poursuit l'expert, c'est-à-dire la défense aérienne, voire même la production directe d'intercepteurs des missiles eux-mêmes directement en Ukraine. Et ça, évidemment, c'est ce dont les Ukrainiens ont le plus besoin, car ils souffrent tous les jours des attaques lancées par les Russes sur leur ville. » À écouter dans Le grand invité internationalMuriel Domenach : « On a atteint le meilleur résultat possible » au sommet de l'Otan Un volume d'armes énorme pour l'Ukraine Si l'industriel américain Lockheed Martin, qui produit les missiles intercepteurs Patriot, s'est engagé à tripler sa production, les usines américaines risquent pourtant d'avoir du mal à suivre le rythme d'une demande exponentielle. Alors produire à l'étranger sous licence, c'est la meilleure des solutions, précise Xavier Tytelman. « Le volume nécessaire pour défendre l'Ukraine, c'est totalement hors de portée de la production des Américains. Et les Ukrainiens savent faire beaucoup plus vite. Ils l'ont prouvé dans de nombreux domaines par le passé, notamment sur les missiles de croisière », explique l'expert aéronautique. « C'est vraiment une grosse inflexion de la part des États-Unis. C'est un revers évidemment pour Poutine qui, depuis le début, dit que c’est une ligne rouge. Donc, aujourd'hui, on attend simplement la mise en œuvre de ces annonces, poursuit Xavier Tytelman, puisque le vrai problème, c'est que les paroles de Trump ne sont pas toujours des paroles officielles qui engagent l'État américain, ce qui n'était pas le cas avec les présidents précédents. Donc, maintenant, il faut savoir si ce qui a été annoncé va vraiment être mis en œuvre, mais en tout cas, ça fait sourire énormément de monde en Ukraine. » La volonté politique est là, reste à relever un défi industriel  Produire en Ukraine des missiles de défense aérienne Patriot ne sera pas une mince affaire. Ça reste une ambition de long terme. Plusieurs mois seront nécessaires, estime Léo Péria-Peigné, chercheur à l'Ifri : « Se mettre à produire des missiles Patriot, se mettre à produire des ATACMS, ce n’est vraiment pas si simple. Il faut adapter des usines, il faut surtout adapter des chaînes d'approvisionnement. On n'est pas sur quelque chose qui se fait rapidement. On voit déjà les difficultés que l'industrie européenne a eues à monter en cadence sur des objets plus simples, mais alors là, commencer à produire des objets nouveaux, c'est encore un autre défi. » Les États-Unis s'intéressent de nouveau à l'Ukraine, et ce revirement américain semble avoir piqué au vif Moscou, qui a aussitôt accusé les Européens de se préparer à un conflit armé avec la Russie. À lire aussiSommet de l’Otan à Ankara: Trump, l’Ukraine, l’argent et les tensions démocratiques au cœur des débats

  7. 4 juil.

    Sommet de l’Otan d’Ankara: l’Europe face au vide laissé par le retrait militaire américain

    Guerre en Ukraine, tensions autour de l'Iran, le sommet de l'Otan, qui se tiendra mardi et mercredi 7 et 8 juillet à Ankara, en Turquie, s'ouvre dans un contexte de fortes tensions géopolitiques et d’inquiétude sur l'engagement des États-Unis en Europe. Pendant deux jours, les chefs d'État et de gouvernement de l'Alliance tenteront de définir une feuille de route commune. « Ils n’étaient pas là pour nous ! », martèle Donald Trump. Depuis des mois, le président américain s’en prend à ses alliés européens, leur reprochant une absence de soutien lors de la guerre contre l’Iran. Le sommet d’Ankara aura donc valeur de test pour tous les protagonistes, souligne Cyrille Bret, chercheur associé à l’Institut Jacques Delors : « C'est un test pour la Turquie, sa capacité à se remettre au centre du lien transatlantique. C'est un test pour la capacité des Européens à maintenir un lien correct avec Washington, tout en poussant leurs propres priorités. Et c'est un test également pour l'administration Trump de montrer qu'elle ne s'est pas complètement aliénée tous ses réseaux d'alliances, analyse le chercheur. L'administration Trump aime à placer alternativement les alliés sur la sellette et au pinacle. Tout le monde va être en fait dans la situation de montrer qu'il est capable de contribuer à la communauté de l'Otan, capable de maintenir le lien transatlantique. » À lire aussiLa Turquie demande d’intégrer les structures européennes de défense, malgré les réticences de l’UE Maintenir coûte que coûte le lien transatlantique Mais face à un retrait américain déjà enclenché, les Européens exigent de la clarté et de la coordination. Ce sera le premier enjeu du sommet d’Ankara, ce sera aussi un véritable défi, pointe Jean de Gliniasty, directeur de recherche à l’Iris et ancien ambassadeur à Moscou. « Trump a la réputation, en partie justifiée, d'être imprévisible, mais il y a au moins une chose qui est sûre, c'est qu’il a décidé de diminuer son dispositif militaire en Europe et que, en plus, il veut articuler cette diminution en fonction du caractère méritant ou pas de certains pays, précise l'ancien ambassadeur. Mais le mouvement est irréversible. Alors ensuite, organiser ça de façon cohérente et essayer de prendre des mesures pour ne pas diminuer la sécurité de l'Europe à cette occasion, ce sont des choses dont on va parler, bien entendu, à Ankara ». Si plus de 36 000 soldats américains sont actuellement positionnés en Allemagne, les États-Unis ont récemment confirmé le retrait d’environ 5 000 militaires de cet effectif, d’ici un an. Un retrait programmé qui rend caducs les plans de l’Otan décidés en 2023 lors du sommet de Vilnius, estime Cyrille Bret : « Évidemment, les plans de l'Otan sont complètement obsolètes. Évidemment, ils ne sont pas du tout préparés à aller épauler une agression contre un État balte ou contre la Roumanie, mais ils sont en cours d'actualisation, explique le chercheur. L’Otan, c'est une machine à faire de la planification, donc, à la fin de l'année, ils auront rattrapé le retard. » L'enjeu des commandements opérationnels au sein de l'Otan Au-delà du capacitaire et malgré l'annonce d'un pilier européen, les Américains gardent pour le moment les clés des commandements opérationnels de l’Otan. Ce sera donc aussi l’un des sujets du sommet d’Ankara, précise Jean de Gliniasty. « Il est clair que si les Américains se retirent, il va falloir qu'ils cèdent un certain nombre de postes. Mais je vois mal l'état-major américain renoncer à ces formidables moyens d'influence que sont les leviers de contrôle dans l’Otan, estime l'ancien ambassadeur. Donc, comme les Européens ne se mettront pas d'accord entre eux, il n'est pas exclu que pour un temps encore, rien ne change dans la structure de commandement de l'Otan. » La Russie, très attentive aux possibles désunions, sera aussi l’éléphant dans la pièce. Les Européens plaident pour que, lors du sommet d’Ankara, Moscou soit désignée comme la principale menace. À lire aussiFace à la menace russe, l'Otan démontre sa force dans le ciel

Notes et avis

4,6
sur 5
21 notes

À propos

Dans un système globalisé, où les menaces prennent des formes de plus en plus variées, la chronique de Franck Alexandre vous plonge chaque semaine, au cœur des enjeux et des problématiques de défense et de sécurité du XXIème siècle. Les acteurs d’un monde militaire en mutation et les meilleurs observateurs des questions de Défense répondent à Franck Alexandre tous les dimanches matins dans sa chronique.

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