L'art de raconter le monde

Jean-François Cadet raconte avec des mots et avec des sons comment – à travers leurs œuvres – les écrivains, les dessinateurs et scénaristes, les metteurs en scène, les comédiens, les cinéastes, les plasticiens ou les musiciens se font l’écho des soubresauts, des débats, des grandes figures et des tendances du monde d’hier, d’aujourd’hui, et peut-être de demain. Réalisation : Antonin Duley. (Diffusions toutes cibles : le samedi et le dimanche à 18h40 TU). 

  1. -2 h

    L’exposition «Frontière» dévoile le dessous des cartes

    À la Cité des Sciences et de l’industrie (Paris), une exposition interactive et souvent ludique, propose, à partir des travaux de géographes, une approche humaniste du monde contemporain. Première surprise : Frontière, le titre de l’exposition s’écrit au singulier. Signe que c’est la notion même de frontière qu’elle nous invite à explorer, mais à travers une dizaine d’exemples, sur les continents, les mers ou le cyberespace, afin de dévoiler de façon la plus concrète possible les différentes facettes de la frontière, tout en déconstruisant les idées reçues. Une ambition qui s’inscrit aussi dans les décors en matériaux bruts et dans le caractère interactif et souvent ludique des situations présentées sur des supports variés (cartes, panneaux analytiques, photographies, objets, films, jeux de société…). Entendre la parole des migrants et des exilés Dès l’entrée, le visiteur peut affronter, face à un écran, un contrôle fictif réalisé par une intelligence artificielle. Il entre ensuite de plain-pied sur une des plus longues frontières du monde -entre le Mexique et les États-Unis-, avant de découvrir la terrible situation humaine des jeunes migrants confrontés aux gangs qui sévissent aux confins du Venezuela et de la Colombie, d’explorer la DMZ -zone démilitarisée entre les deux Corées-, ou de partager à travers un astucieux son et lumière les affres des Ossètes et des Abkhazes, confrontés aux tensions entre la Géorgie et la Russie, cette dernière soutenant les mouvements séparatistes. Au centre du parcours, on peut s’asseoir sur une immense tente, et découvrir un film d’animation inspiré du travail du géographe Calvin Minfegue dans la ville-frontière de Garoua-Boulaï (Cameroun), qui accueille depuis le début des années 2000 un afflux de réfugiés centrafricains. Une fiction qui restitue des témoignages, complétée par une carte des camps humanitaires. Les trois ilots de l’installation artistique sonore Territoires du Rêve, du duo Kristoff K. Roll (Carole Rieussec et J-Kristoff Camps) font également entendre la parole aux exilés. Parfois de sable ou d’eau Parfois de sable -comme dans le Sahara entre Niger et Algérie-, ou d’eau -et donc invisibles dans l’espace maritime-, les frontières sont souvent au centre de contestations et de règlements internationaux pas toujours respectés. L’exposition présente aussi une section intitulée « Étranges frontières », dont les dioramas racontent les histoires singulières : le triangle du Bir Tawil, un territoire entre l’Égypte et le Soudan que personne ne veut ; l’Antarctique, convoité au contraire par tous ; ou l’île des Faisans, qui change de propriétaire tous les six mois ! Frontière, à la Cité des Sciences et de l’Industrie, jusqu’au 2 janvier 2028.

    2 min
  2. -1 j

    «Le tarbouche magique», d’Emmanuel Villin et Zeina Abirached, conte moderne entre Orient et Occident

    Invitée du Lyon BD Festival dans le cadre de la Saison Méditerranée 2026, la dessinatrice libanaise Zeina Abirached publie avec Emmanuel Villin un conte pour enfants aux allures d’Aladin. De [Beyrouth] Catharsis et 38, rue Youssef Semaani (Cambourakis, 2006) à son adaptation du livre de Khalil Gibran Le Prophète (Seghers, 2023), le Liban et sa capitale sont toujours en toile de fond des albums de l’auteure et dessinatrice franco-libanaise Zeina Abirached. Rien d’étonnant qu’elle figure parmi les invités que le Lyon BD Festival a choisi de mettre à l’honneur, en partenariat avec la Saison Méditerranée 2026. Elle y propose jusqu’au 31 juillet une exposition dont le titre « Il fallait un peu de rêve » entre en résonnance avec le court roman jeunesse qu’elle a illustré il y a quelques mois dans la collection Mouche de l’École des Loisirs. Pas de lampe merveilleuse dans ce conte écrit par Emmanuel Villin, mais un autre objet qui donne son titre au récit : Le tarbouche magique. Le couvre-chef -de couleur rouge vif- apparaît au centre de la couverture, sur la tête de Zalfa, la petite fille qui en est l’héroïne. De Zalfa à Zeina La coiffure de Zalfa ressemble à s’y méprendre à la chevelure de la dessinatrice. Et comme leurs deux prénoms commencent par la même lettre, le lecteur averti n’aura aucun mal à faire le rapprochement avec la dessinatrice, et à passer de Zalfa à Zeina. Pourtant, aucune mention de Beyrouth, ni du Liban, ni d’aucun autre lieu géographique, si ce n’est la maison des grands-parents de la fillette. Nous sommes bien dans un conte contemporain, dans une histoire universelle susceptible d’intéresser tous les enfants du monde, ceux qui rêvent de tablettes ou de téléphones. Tarbouche et babouches Pourtant, un autre clin d’œil à la culture orientale se glisse dans le texte et le dessin : les babouches -dont le nom -faut-il le préciser- rime avec tarbouche-, d’ailleurs du même rouge vif. Ces deux objets appartiennent au passé du grand-père, une vie antérieure inconnue de sa petite-fille, et constituent autant de portes d’entrée potentielle vers l’imaginaire et la culture orientale. Un autre tarbouche dans Le Piano oriental Un tarbouche, il y en avait aussi un dans l’un des grands succès de Zeina Abirached, Le Piano oriental (Casterman, 2019). C’était l’un des principaux attributs du héros, Abdallah Kamanja, l’inventeur du dit instrument, capable de rapprocher les traditions musicales d’Orient et d’Occident. Petit détail : le personnage était… le grand-père de la narratrice ! A se demander si ce nouveau conte illustré n’est pas le petit-frère du roman graphique. Le tarbouche magique, Emmanuel Villin & Zeina Abirached (L’École des Loisirs)

    20 min
  3. 7 juin

    Margaret Thatcher en BD, quand la dame de fer fait feu de tout bois

    L’historien Jean-Yves Le Naour (scénario) et Emilio van der Zuiden (dessin) livrent La sorcière qui a changé le monde, un album caustique et jubilatoire sur la première femme Premier ministre britannique, un personnage aussi punk que l’Angleterre de son époque. La sorcière qui a changé le monde est, après Le crétin qui a gagné la guerre froide, le deuxième album de la collection « Le grand cirque du pouvoir ». À la manœuvre, l’historien Jean-Yves Le Naour : ce spécialiste du XXè siècle est aussi un scénariste de BD chevronné. Pour ce deuxième opus, il est accompagné du dessinateur Emilio van der Zuiden, dont le trait expressif – qui oscille entre réalisme, caricature, cartoon et roman photo (oui, oui, tout ça çà la fois !) - souligne le ton acide et comique à la fois du propos.  Autoritaire, tranchante, déterminée C’est que Margaret Thatcher est un sacré personnage : autoritaire, tranchante, déterminée, la fille de l’épicier-pasteur de Grantham a su s’imposer au sein du très aristocratique parti conservateur britannique, avant de devenir la première femme Premier ministre du Royaume-Uni. Elle restera plus de 11 années d’affilée à Downing-Street, un record au XXè siècle. Inflexible avec les grévistes et les syndicats, avec les combattants nord-irlandais, avec la dictature militaire argentine pendant la guerre des Malouines. Intraitable aussi dans ses relations avec ses homologues européens : l’album regorge de scènes hilarantes avec les présidents français Valéry Giscard d’Estaing et François Mitterrand, ou les chanceliers allemand Helmut Schmidt et Helmut Kohl. « Maggie » n’aura pas volé son surnom de « Dame de Fer », donné en 1984 par un journal soviétique. Entourage exclusivement masculin Le récit de Jean-Yves Le Naour et Emilio van der Zuiden alterne rencontres officielles, coulisses du pouvoir et des campagnes électorales, et scènes familiales et intimes. En privé comme en public, l’entourage de Margaret Thatcher apparaît comme exclusivement masculin. Lors de son ascension, son conseiller en communication Gordon Reece -nœud papillon autour du cou- relooke sa patronne, modèle ses déclarations publiques et lui fait adopter les codes du marketing politique de l’époque. Stratégie gagnante, mais dont il ne sera guère récompensé : la nouvelle cheffe du gouvernement le congédiera vite, sans gratitude excessive. Humour très british Autre personnage-clé : Keith Joseph, secrétaire d’État du cabinet fantôme sous le gouvernement travailliste. Libéral convaincu, pourfendeur du keynésianisme et disciple des monétaristes américains, il est l’un des inspirateurs de la politique économique des conservateurs et restera longtemps l’éminence grise du thatchérisme. Impossible d’oublier un troisième homme, encore plus discret, sans poste officiel mais peut-être plus important encore : le mari de Margaret, Denis Thatcher. Toujours à ses côtés, d’une fidélité et d’une loyauté exemplaires, dans les succès comme dans les échecs, il apporte une distance et une touche d’humour très british dans cet album absolument jubilatoire. On attend avec impatience le troisième tome de la série, consacré au dernier président soviétique Mikhaïl Gorbatchev ! La sorcière qui a changé le monde, Jean-Yves Le Naour, Emilio van der Zuiden (Grand Angle/Bamboo Éditions).

    20 min
  4. 6 juin

    «Toutes mes sœurs» de Massoud Bakhshi, comment grandir quand on est une fille à Téhéran

    Pendant 18 ans, le cinéaste iranien a filmé le quotidien et les grands événements de la vie de deux sœurs. C’est dans une aventure au long cours que s’est lancé Massoud Bakshi : filmer deux sœurs dès leur plus jeune âge jusqu’à l’université. Avec sa caméra, il a donc capté les grands événements familiaux, scolaires, culturels, éducatifs et traditionnels qui jalonnent la croissance de Zahra et Mahya, nées en 2005 et 2006. De la découverte du monde - jeux de l’enfance, école maternelle et primaire- aux premières années de l’âge adulte -entrée à l’université, cours de conduite-, en passant par la puberté et l’adolescence. 18 ans d’images -entre 2007 et 2025- qu’il a fallu trier, choisir et organiser pour raconter au monde comment on grandit quand on est une fille sous le régime des mollahs en Iran. Au fil du temps, les deux sœurs ont appris à accepter la présence de la caméra, et même à jouer avec le matériel de prise de vue et de son. Issues de la génération internet, les écrans ont toujours fait partie de leur quotidien. Elles ont ensuite donné la « permission » au cinéaste d’utiliser les images, qu’elles ont découvert là aussi sous l’œil de la caméra : leurs regards et leurs gestes, mais aussi leurs commentaires suscités par le réalisateur en appuyant sur le bouton pause, donnent au film un relief encore plus singulier. Religion et traditions, nouvelles technologies et modernité, intimité et espace public : Toutes mes sœurs est un long-métrage tout en ambivalences. On est frappé à cet égard par le courage et la facilité d’adaptation de Zahra et Mahya. Leurs rêves et leurs aspirations à la liberté s’expriment notamment lors de la sanglante répression du mouvement Femme, Vie, Liberté en 2023. On mesure, à ce moment-là, le fossé entre elle et leur mamie, soucieuse de leur sécurité et de leur avenir, mais aussi davantage influencée par la propagande du régime. À ce moment-là du film, on ne la voit pas. Elle ne fait d’ailleurs qu’une très brève apparition à l’image dans les premières minutes. Quant aux hommes, on ne les voit pas non plus. Les seules voix du film sont en off : celle du réalisateur qui interroge les deux filles, celles de la radio ou de la télévision, et celle des interprètes dont elles écoutent les chansons d’amour. Au tout début du film, apparaissent sur des miroirs quelques lignes d’un texte du poète mystique Shams Tabrizi (1185-1248), maître de Rûmi. Elles nous invitent à nous regarder nous-mêmes, au fur et à mesure que nous grandissons. Mais aussi à nous méfier : cette introspection serait à la fois précieuse et dangereuse. Toutes mes sœurs, de Massoud Bakhshi (sortie française le 3 juin 2026).

    20 min
  5. 31 mai

    «Les amants du Vercors», quand la Résistance fait battre le cœur du maquis

    Le nouveau roman de Jessica L. Nelson raconte l’héroïsme de trois enfants du Vercors rattrapés par la Seconde Guerre mondiale. Le premier personnage, c’est le Vercors lui-même. Une nature majestueuse, impressionnante et pleine de surprises, dans laquelle les grottes et autres anfractuosités cohabitent avec sous-bois, clairières et ruisseaux. C’est là que Jessica L. Nelson a grandi, tout comme ses trois personnages principaux : Marc, fils du patron de la fabrique de semelles, berger passionné par les étoiles et qui se nourrit de poésie ; Louis, le petit-fils du médecin, qui fréquente assidûment l’église, lit Teilhard de Chardin et deviendra séminariste ; et Marie, une fille à la beauté sauvage et énigmatique, née de père inconnu, future infirmière « un peu sorcière ». Trio uni par un lien indéfectible À ce trio -uni par un lien indéfectible- s’ajoute une pléiade de personnages secondaires : Marseille, le braconnier qui sillonne la forêt avec ses chiens pour relever ses collets ; Natalia, belle rousse d’origine polonaise qui tient le café qui sert de lieu de rendez-vous ; Stanislas, le frère cadet de Marc, un peu jaloux de la relation de son aîné avec Marie ; la voluptueuse Claudine, la fille de la mercière ; le chien Sirius ; l’abbé Montchardon ; et lorsqu’éclate le second conflit mondial, l’Obersturmführer Müller et son âme damnée surnommée Le Tordu… ou une mystérieuse silhouette qui s’en prend aux animaux avec cruauté. Le Vercors, terre de refuge Car peu à peu, le Vercors devient une terre de refuge pour les juifs qui fuient les persécutions nazies ; pour les réfractaires du Service du Travail Obligatoire (STO) ; et pour les résistants diverses obédiences. En 1942-1943, l’alpiniste et architecte Pierre Dalloz élabore un plan que l’on connaîtra plus tard sous le nom de « projet Montagnards » et que la romancière place au cœur de son intrigue. Le trio Marie-Marc-Louis y prendra sa part, avec courage et espoir face aux arrestations et à la répression contre le maquis. Il en paiera aussi le prix. Un des symboles majeurs de la Résistance Le maquis du Vercors reste aujourd’hui un des symboles majeurs de la Résistance : en janvier 1944, on compte environ 400 résistants établis dans le massif, il y en aura quelque 3 400 en juin 1944. Jusqu’à la réplique massive des forces allemandes : bombardé, le village de Vassieux est entièrement détruit le 14 juillet et les jours suivants, 10 000 soldats de Wehrmacht passent à l’attaque contre la Résistance, mais aussi contre les civils qui paieront eux aussi un lourd tribut. Le bilan s’élève à 800 morts (dont 639 résistants et 201 civils). Le roman leur rend aussi un vibrant hommage. Les amants du Vercors, Jessica L. Nelson (Albin Michel).

    21 min
  6. 24 mai

    «L’incroyable histoire des grands traîtres» en BD, comment la trahison a façonné le monde

    La collection « Les incroyables histoires » des Arènes-BD consacre son dernier volume à une figure récurrente de la marche du monde : le traître. Sur le rabat de la couverture, un homme en toge et caligae porte un toast. On le voit de dos, et ce point de vue n’est pas fortuit : si sa main gauche tend une coupe, sa main droite, cachée dans son dos, tient un poignard effilé. Juste au-dessous, une liste s’égrène : « Synonymes de traître : délateur, espion, parjure, vendu, judas, félon, faux frère, perfide, prévaricateur, stipendié, ripoux, captieux, indic, Brutus, Pétain, Laval, Philby, Balladur, Sarkozy, Chirac… ». Tout est dans les points de suspension : à n’en point douter, les auteurs n’ont jamais eu à redouter la pénurie. Récit plein d’érudition, d’humour et d’ironie De là à penser que la trahison est consubstantielle à la comédie humaine, il y a un pas que l’on n’hésite guère à franchir. En témoigne la ribambelle de personnages mis à l’honneur -si l’on peut dire- par le trait expressif de Pascal Magnat, qui accompagne avec beaucoup d’alacrité et d’efficacité les dialogues et le récit plein d’érudition, d’humour et d’ironie du tandem de scénaristes formé par Didier Convard et Jean-Christophe Camus. Un traître nommé Macron Qu’ils trahissent pour la gloire ou pour des idées, par vengeance ou par appétit de pouvoir ou d’argent, les traîtres méconnus ou célèbres ont accompagné et parfois modifié le cours de l’Histoire. L’explorateur portugais Magellan aurait-il découvert le détroit qui porte son nom s’il n’avait pas rallié le voisin et ennemi castillan ? Le comte Esterhazy, auteur du fameux « bordereau » de l’affaire Dreyfus avait-il conscience de l’impact de son geste dans le destin de la IIIe République ? Et même Jésus-Christ : aurait-il pu mourir - et ressusciter - sans la trahison -pour trente deniers- de son apôtre Judas Iscariote ? Sans parler d’un certain Macron -Quintus Naevius Cordus Sutorius Macro de son vrai nom- moins connu que Brutus, mais qui ajouta son patronyme à la longue liste des traîtres de l’antiquité gréco-romaine : à cette époque le complot était presque un mode de vie au cœur du pouvoir. De quoi faire mentir le Premier ministre français Michel Rocard à qui l’on prête la phrase suivante : « toujours préférer l'hypothèse de la connerie à celle du complot. La connerie est courante. Le complot exige un esprit rare ». Les temps auraient-ils changé à ce point entre la Rome antique et le Paris du XXe siècle ? Le premier traître, celui qui est à jamais marqué du sceau infâmant de la trahison originelle, c’est évidemment Lucifer, porteur de lumière passé du côté des ténèbres. Le dernier en date n’est sans doute pas très loin de vous. Ou peut-être dans votre miroir ? L’Incroyable Histoire des grands traîtres, Didier Convard, Jean-Christophe Camus et Pascal Magnat (Les Arènes BD).

    20 min
  7. 23 mai

    «Qui se souvient de Joseph Diop ?», du Sénégal en Chine, sur la piste d’une star du foot africain

    Dans un roman-enquête aux allures de puzzle, Nicolas Cartelet raconte l’ascension et la chute d’un génie du ballon rond. Le narrateur de Qui se souvient de Joseph Diop ? a pour initiales NC. Le rapprochement avec l’auteur s’arrête là : contrairement à son personnage, Nicolas Cartelet -historien de formation et éditeur de métier- est un passionné de football. L’écrivain n’est pas non plus journaliste, même s’il est parvenu sans difficulté à se mettre dans la peau du reporter, le temps d’une enquête qui le conduira en Afrique, en Europe et en Asie. Peu à peu, par fragments, le voici qui reconstitue tel un puzzle l’itinéraire cahoteux d’une légende oubliée du ballon rond : Joseph Diop, un attaquant sénégalais qui remporta la Coupe d’Afrique des Nations (CAN) avec les Lions de la Teranga, connut un passage difficile au Stade Rennais avant d’exploser littéralement en Premier League -à Wolverhampton puis à Liverpool-, jusqu’à son départ pour la Chine où l’attendaient un bon salaire et une fin de carrière crépusculaire.   Inspiré par la star ivoirienne Didier Drogba Si le personnage de Joseph Diop est évidemment une pure invention, née de l’imagination du romancier, ce dernier reconnaît que le parcours du joueur lui a été en partie inspiré par la star ivoirienne Didier Drogba. Comme lui, Joseph Diop a l’habitude de fêter ses buts par une célébration devenue iconique. Comme lui, il est devenu un demi-dieu dans son pays d’origine et sur l’ensemble du continent africain. Comme lui, son passage par l’Empire du Milieu ne s’est pas déroulé comme il l’aurait souhaité. Relation complexe avec Ernesto, son agent Bien plus que dans ses crampons, Nicolas Cartelet nous fait entrer dans la tête de Joseph Diop. Il décrit les rêves de grandeur du petit garçon de Dakar ; sa fierté lorsqu’il est repéré et qu’il quitte le domicile familial pour l’aventure européenne ; sa hantise de décevoir Maman Khady -restée au pays avec un amour maternel de championne- ; sa relation complexe avec Ernesto, son agent, qui régente sa vie et décide pour lui, sans réellement tenir compte de ses envies ni de ses choix. Liberté Et si ce livre était au fond un roman sur la liberté ? Liberté de se construire un destin, de partir ou de revenir, de choisir où l’on vit, où l’on aime, où l’on élève ses enfants ? Liberté aussi face à l’argent, qui coule à flot mais -les dictons n’ont pas toujours tort- qui ne fait pas le bonheur. Liberté enfin de choisir d’aimer le football pour le plaisir de jouer, de gagner en équipe et de se réaliser à travers le sport. Un peu comme dans un célèbre manga adapté en anime : l’écrivain glisse d’ailleurs dans son texte une savoureuse référence qui touche au but. Qui se souvient de Joseph Diop ? Nicolas Cartelet (Flammarion).

    19 min
  8. 17 mai

    «Défoncé» au Théâtre de Belleville, François Créton joue avec ses trip(e)s

    Un témoignage brut, punk et rock sur les violences, les addictions et la reconstruction. Son visage n’est pas totalement inconnu. Et pour cause : depuis plus de 20 ans, François Créton a prêté son talent à plusieurs personnages au cinéma, à la télévision ou sur les planches. Mais cette fois, le personnage déglingué mais debout qu’il joue sur scène, il en connaît chaque faille, chaque gouffre, chaque souffrance, chaque trou noir, chaque lutte et chaque rebond aussi, le long d’un parcours heurté par la violence. Celle de la société, celle des autres, mais aussi celle que l’on peut nourrir contre soi-même. Sans fausse pudeur C’est qu’il a tout encaissé ou presque, cet homme qui se met à nu, sans fausse pudeur, devant les spectateurs. L’absence des parents dès après la naissance, les mauvais traitements dans sa famille d’adoption mais aussi de la part d’éducateurs sadiques - eux-mêmes victimes d’une société où l’autorité se dévoie-, les abus sexuels que l’on tait et qui ressurgissent telle la lave d’un volcan des années après… Avant de tomber dans l’alcool, première addiction d’une longue série qui le mènera à la prostitution et à l’errance. Mais aussi de se relever, mû par une incroyable pulsion vitale qui s’exprime par une langue brute et ciselée à la fois, par une présence scénique intense et évidente, et par la musique, jouée la plupart du temps en live par l’artiste, guitare électrique sur l’épaule. Elle se veut à la fois une arme, un refuge, un outil cathartique. Humour et poésie Défoncé est inspiré du récit autobiographique Fuck off les années 80, écrit par François Créton, adapté et mis en scène par Marie Desgranges, qui l’accompagne au plateau de ses mots d’encouragement, de son regard bienveillant et de sa voix de chanteuse et de comédienne. Le tandem fonctionne à merveille, et apporte des moments de respiration bienvenus, et même de temps à autre quelques brefs moments de rires, l’humour et la poésie ayant plus que droit de cité, aux côtés de la musique. Message d’espoir La pièce est aussi un message d’espoir puisque François Créton a su trouver les ressources pour se reconstruire. Un texte qui résonne des traumatismes longtemps enfouis et que la société ose désormais dire, partager et affronter. Un spectacle qui touche et ébranle, et qui peut aussi sans doute conduire à une forme de libération. Défoncé, récit de François Créton, adaptation et mise en scène de Marie Desgranges, avec François Créton et Marie Desgranges, au Théâtre de Belleville (du 3 au 31 mai) et au 11-Avignon pendant le Festival d’Avignon Off (du 4 au 23 juillet).

    19 min

À propos

Jean-François Cadet raconte avec des mots et avec des sons comment – à travers leurs œuvres – les écrivains, les dessinateurs et scénaristes, les metteurs en scène, les comédiens, les cinéastes, les plasticiens ou les musiciens se font l’écho des soubresauts, des débats, des grandes figures et des tendances du monde d’hier, d’aujourd’hui, et peut-être de demain. Réalisation : Antonin Duley. (Diffusions toutes cibles : le samedi et le dimanche à 18h40 TU). 

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