L'art de raconter le monde

Jean-François Cadet raconte avec des mots et avec des sons comment – à travers leurs œuvres – les écrivains, les dessinateurs et scénaristes, les metteurs en scène, les comédiens, les cinéastes, les plasticiens ou les musiciens se font l’écho des soubresauts, des débats, des grandes figures et des tendances du monde d’hier, d’aujourd’hui, et peut-être de demain. Réalisation : Alexandre Cayuela. (Diffusions toutes cibles : le samedi et le dimanche à 18h40 TU). 

  1. -22 h

    «Les porteuses d’eau», et Sasha Bonét fait jaillir les sources qui abreuvent les Afro-Américaines

    En croisant récit familial et intime et grande Histoire des femmes noires aux États-Unis, l’écrivaine et critique livre un premier roman de la plus belle eau. L’eau irrigue la prose de Sasha Bonét. Celle des bayous de Louisiane et du Texas, au bord desquels ont grandi sa grand-mère Betty Jean, sa mère Connie et leurs enfants, et où elle-même est née. Mais l’eau dont il est question dans ce premier roman, c’est surtout l’héritage transmis par ces femmes sur quatre générations, ces « porteuses d’eau » évoquées dans le titre. L’eau ô combien lourde à porter, mais ô combien vitale pour survivre et pour vivre. Poids de l’esclavage, de la pauvreté et de la ségrégation Le poids, c’est celui de l’esclavage, de la pauvreté et de la ségrégation. La force, c’est celle de Betty Jean, la grand-mère, matriarche peu démonstratrice mais dotée d’une force de caractère peu commune. Elle élèvera seule ses sept filles, avec sévérité et même dureté, mais aussi avec le souci constant de les protéger, de les endurcir et de leur donner les armes pour se battre dans l’adversité. Un caractère libre et indépendant qu’elle transmettra à Connie, la mère de Sacha : sa révolte contre le racisme et les inégalités sera le ferment d’une ascension sociale qui ne sera exempte ni de souffrances, ni de renoncements. Le prix à payer, car à lire le livre, il y en a toujours un lorsqu’on naît femme et noire aux États-Unis : le fleuve n’est jamais tranquille. Affluents  C’est en puisant dans les souvenirs et les archives familiales que l’autrice raconte sa mère, sa grand-mère et les femmes qui lui ont permis de devenir la femme qu’elle est aujourd’hui, critique d’art et écrivaine à succès. L’écrivaine convoque ainsi des figures tutélaires, qu’elle nomme ses « affluents » : parmi elles Ona Judge – qui s’affranchit elle-même de l’esclavage en s’enfuyant de la demeure présidentielle de George Washington ; la chanteuse funk Betty Davis – pour son refus des règles, celles du patriarcat comme celles de l’industrie musicale ; ou la plasticienne et cinéaste Camille Billops – pour son travail destiné à préserver la mémoire culturelle afro-américaine, mais aussi à révéler les souffrances intimes portées par les familles. Héritage invisible à transmettre Sasha Bonét raconte sa propre enfance à Houston (Texas) et partage avec ses lecteurs le regard – souvent critique – qu’elle porte sur ses parents. Devenue à son tour mère d’une petite fille prénommée Sofia, elle prend conscience de l’héritage invisible qu’elle doit lui transmettre. Ce livre en est le distillat. Les porteuses d’eau, Sasha Bonét, traduit de l’anglais (États-Unis) par Valérie Le Plouhinec (Éditions les Léonides).

  2. -1 j

    «Pélicot un procès pour l’Histoire» de Marion Dubreuil, le procès de Mazan trait pour trait

    Pendant près de quatre mois, la journaliste et dessinatrice judiciaire a suivi le procès des viols de Mazan, au cœur de la salle d’audience. Elle en a tiré un album qui documente ce moment qui a marqué les esprits, et qui donne à réfléchir.  Sur la couverture de l’album, c’est d’abord elle qu’on voit : Gisèle Pélicot, au premier plan, le regard digne et déterminé, tourné vers l’avenir. Marion Dubreuil l’a peinte dans des tons orangés qui contrastent avec le bleu plus froid du groupe d’hommes en arrière-plan : ce sont les accusés. Du 2 septembre au 19 décembre 2024, ils étaient 50 à comparaître, et tous ont été condamnés à l’issue de ce procès qui a bouleversé bien au-delà des frontières françaises. Restitution graphique rigoureuse Journaliste et dessinatrice judiciaire, Marion Dubreuil a suivi les 71 journées d’audience le crayon à la main, en prenant des notes et en dessinant les protagonistes du petit théâtre de la justice. Après son essai Mazan, la traversée du Styx (Globe 2025), elle nous en livre aujourd’hui une restitution graphique, rigoureuse, précise et enrichie de précisions juridiques utiles à la compréhension. Prendre la mesure L’album relate non seulement le contenu de l’audience mais aussi les à-côtés : on passe de la salle des pas perdus aux commerces avignonnais, de la longue file d’attente du public aux discussions des journalistes, des couvertures de journaux aux échanges de SMS… ce qui permet de prendre la mesure de ce qui se joue, et de ce que ce procès dit de la société. Et notamment une triple et terrible banalité : banalité de la « culture du viol », banalité de la soumission chimique, banalité du profil des agresseurs qui, pour la plupart, ont refusé d’admettre la qualification de « violeur » … Débats et polémiques L’album rend aussi compte des débats, parfois houleux, autour de la diffusion des vidéos et photos des viols prises par le principal accusé, Dominique Pélicot. Il résonne également des polémiques générées par certaines interventions – devant le tribunal, mais aussi devant les caméras – de certains avocats de la défense. Il insiste surtout sur la décision courageuse de Gisèle Pélicot, qui, dès l’ouverture du procès, choisit de renoncer au huis clos pour que « la honte change de camp ». Cette dernière a accordé un entretien à l’autrice, que l’on peut lire en postface. S’y ajoutent les regards de ses deux fils, Florian et David, du chef d’enquête, de l’avocate générale et d’une juge assesseure. Des témoignages qui complètent utilement un album qui fait œuvre de mémoire. Car comme il est écrit au dos du livre, « parce que le procès Pélicot n’a pas été filmé, il fallait le dessiner ». Pélicot, un procès pour l’Histoire, Marion Dubreuil (Futuropolis).

  3. 25 oct.

    Au MuAM, la statue de la Liberté, c’est tout un chantier

    En cette année du 250è anniversaire de la Déclaration d’indépendance des États-Unis, le Musée des Arts et Métiers (MuAM) présente -en partenariat avec France Médias Monde- une exposition immersive qui fait vivre les étapes de la conception et de la construction de la statue de la Liberté. Lady Liberté. Le nom même de l’exposition révèle la double identité de ce monument qui, depuis son inauguration le 28 octobre 1886, veille sur l’entrée du port de New-York : une icône américaine, mais aussi une statue « made in France », offerte en cadeau d’amitié aux Etats-Unis. Le sous-titre, De la sueur, de l’audace, du génie est à la mesure des difficultés, de l’ambition et de l’ingéniosité de ce chantier exceptionnel installé au cœur du Paris de la Révolution industrielle. Techniques d’agrandissement Haute de 46,05 mètres, « La Liberté éclairant le monde » -vrai nom de la dame- est une véritable prouesse technique, œuvre du sculpteur alsacien Auguste Bartholdi, qui utilisa les services de l’architecte Viollet-le-Duc, remplacé à sa mort en 1879 par Gustave Eiffel. Les projections vidéo, dispositifs 3D et maquettes présentées dans l’exposition expliquent aux visiteurs les techniques d’agrandissement -mise au point et mise à carreau- utilisées pour donner à la statue toute sa dimension. Parcours immersif Equipé d’un casque audio, le visiteur suit un parcours immersif qui l’emmène dans les ateliers Gaget de la plaine Monceau (17e arrondissement) et dans l’atelier de Bartholdi fidèlement reconstitué, rue Vavin (6e arrondissement). A chaque étape son matériau : les gabarits en bois permettent de passer des modèles en plâtre au martelage du cuivre. Jusqu’à l’assemblage final et la construction « à blanc » de l’édifice en plein Paris, avant que tout ne soit démonté et les différents éléments répartis dans de grosses caisses en bois chargé à bord du navire L’Isère pour le voyage jusqu’à Manhattan. Objets issus des collections Des objets issus des collections du MuAM émaillent le parcours : le premier modèle d’étude du Lion de Belfort (une des autres œuvres majeures de Bartholdi), une plaque commémorative d’une visite de chantier, un masque en cuivre martelé, mais aussi plusieurs éléments de la statue de la Liberté elle-même : une oreille en plâtre en grandeur réelle, plusieurs modèles de la tête, ou encore un index constitué de plaque de cuivre martelées. Impressionnant. Lady Liberté, De la sueur, de l’audace, du génie, Musée des Arts et Métiers (jusqu’au 1er août 2027).

  4. 24 oct.

    «Demba» de Daniel Picouly, de Martinique au Dahomey, le crépuscule d’une Amazone et d’un roi

    À travers les souvenirs de son héroïne présentée comme la dernière des Amazones, Daniel Picouly raconte la fin du royaume du Dahomey et l’exil du roi Behanzin à la Martinique. « Moi, Demba, je suis la dernière des Amazones ». Attraction vivante de l’Exposition coloniale de Marseille en 1906, parquée dans une case traditionnelle africaine en toc, la narratrice du nouveau roman de Daniel Picouly est fière de son passé de guerrière, même si elle n’a pas empêché la défaite de celui qu’elle a servi, le roi Béhanzin. Et voici qu’elle apprend que son roi est en train de traverser l’Atlantique après 12 ans d’exil à la Martinique ! Demba sait que c’est pour elle la dernière chance se croiser son regard, et de lui demander pardon : elle n’a pas su remporter la victoire, elle a aussi failli à la mission personnelle que le souverain lui avait confiée : lui rapporter la récade royale en forme de requin, symbole de son pouvoir. Altière et honteuse, fille et mère, Dahoméenne et Marseillaise Étonnante et attachante héroïne que Demba, à la fois altière et honteuse, à la fois fille et mère d’une petite fille, à la fois profondément dahoméenne de racines et néo-marseillaise de cœur, sous le regard bienveillant de la Bonne Mère. Non moins étonnante est l’image de ce roi déchu et prisonnier, digne et méprisé en même temps, mais surtout malade et vieillissant, qui brave l’appréhension culturelle du peuple Fon pour affronter les mers et partir d’un exil à l’autre : il s’éteindra quelques mois plus tard en terre africaine, mais à Alger, dans une autre partie de l’empire français. Chaque chapitre du roman se termine par un court extrait du carnet de bord du SS Martinique, le paquebot sur lequel le monarque a pris place en compagnie de son fils Ouanilo dont il est si fier. Langue épique et imagée D’un chapitre à l’autre, Demba est aussi l’occasion pour Daniel Picouly, dans sa langue épique et imagée, de raconter plusieurs épisodes de la seconde guerre du Dahomey (1892-1894), qui s’est soldée par la victoire des troupes françaises du colonel Alfred Dodds, et la disparition du royaume fon de Béhanzin, annexé par la France et intégré à l’Empire colonial français. Le roman évoque aussi le séjour martiniquais de Béhanzin : sa détention au Fort Tartenson, puis son transfert à la villa « Les Bosquets », cage dorée qui domine la ville de Fort-de-France. Il rappelle aussi le pillage des trésors du roi lors de la prise d’Abomey (1892), dont le processus de retour au Bénin est toujours en cours : 26 œuvres ont été restituées le 9 novembre 2021, une 27e en mai 2025 et d’autres devraient suivre : Cotonou a officiellement demandé la rétrocession de 35 autres biens culturels majeurs. Tous ont vocation à rejoindre le Musée de l’épopée des Amazones et des rois du Dahomey (MuRAD) à Abomey. Demba, Daniel Picouly (Albin Michel).

  5. 18 oct.

    «Sikkim Stories», lignes de crête entre Inde et Chine

    L’album de Simon Lamouret et Pema Wangchuk Dorjee croise trois destins qui racontent les enjeux de cette belle et rude terre himalayenne, enclavée et convoitée. Connaissez-vous le Sikkim ? C’est cet État du nord-est de l’Inde, aux confins du Bhoutan, du Tibet et du Népal, que raconte ce nouvel livre de Simon Lamouret, son troisième album indien après Bangalore et L’Alcazar, également disponibles chez Sarbacane. Cette fois, l’ouvrage est cosigné par Pema Wangchuk Dorjee, journaliste sikkimais rencontré au cours d’une résidence d’auteur à Gangtok. C’est dans cette ville, la capitale régionale, que se déroule l’essentiel de l’action de Sikkim Stories. Récit choral C’est dans le cadre grandiose des montagnes himalayennes que les deux auteurs ont tissé un récit choral qui permet aux lecteurs de découvrir de nombreuses facettes de ce territoire enclavé et en partie militarisé, du fait de la proximité du Tibet. À travers l’arrivée de Jaspreet, un jeune soldat indien franchement ingénu, cette dimension géopolitique est évoquée dans le récit, qui s’intéresse aussi à beaucoup d’autres dimensions, notamment à travers les deux autres personnages principaux : Sangay, un vieux Drokpa éleveur de yacks, très attaché au mode de vie ancestral, qui se bat pour la survie d’un troupeau dont le cheptel fond comme neige au soleil ; et Pema, professeure de botanique à New Delhi qui retourne à Gangtok pour régler la succession de son père, et qui va devoir affronter la jungle bureaucratique et apprivoiser une société dont elle a parfois du mal à accepter les codes, qu’il s’agisse de l’accès à la propriété des terres, ou des inégalités entre les femmes et les hommes. Puissance du dessin La puissance du dessin de Simon Lamouret explose à chaque planche, à travers un spectre chromatique resserré autour de deux couleurs – le bleu et le jaune – et une texture inspirée de la risographie (technique d’impression mécanique d’origine japonaise) qui donne un grain très particulier aux images. On retrouve également le souci du détail de l’artiste lorsqu’il dessine les véhicules, les bâtiments et les décors, même s’il explique avoir volontairement choisi un stylo à la mine un peu plus épaisse que d’habitude, afin de réfréner ses ardeurs. Ce qui ne l’empêche pas d’offrir aux lecteurs quelques grandes cases de paysages qui invitent à la contemplation, comme celles de ce lac d’altitude dont les eaux calmes vont déferler sur la vallée, suite à une crue soudaine due aux violents orages de mousson. Coïncidence saisissante : l’album est paru le 2 septembre 2026, quatre jours après l’effondrement partiel et meurtrier du glacier tibétain de Langtang Lirung. Comme pour rappeler que si elle est belle, la montagne reste dangereuse, et plus encore avec le dérèglement climatique. À lire aussiEntre le Népal et le Bhoutan, voyage au creux de l'Himalaya avec la BD «Sikkim Stories»

  6. 17 oct.

    «Ne cherche pas le chaos» de Marion Brunet, comment exorciser les fantômes du Chili

    À travers une superbe histoire d’amour entre un père et sa fille, la romancière raconte comment une victime de la dictature de Pinochet est contrainte d’affronter ses traumatismes.  Victoria ne lui a pas laissé le choix. Elle l’a mis devant le fait accompli. Mais elle l’a fait : elle est partie au Chili, ce pays qui fait partie d’elle-même, puisque c’est celui de son père, mais dont on lui a si peu parlé. Car à ses nombreuses questions, Pablo n’a opposé que le silence. Il ne lui a pas raconté la dictature de Pinochet, il n’a rien dit de ses engagements politiques, il lui a tu la prison et la torture, il ne lui a même pas parlé de ce qui l’a conduit, une fois libre, à quitter le Chili et à s’installer en France, où il a refait sa vie, rencontré Florence, la mère de Victoria, et élevé avec fierté cette fille qu’il aime tant. Jeu de piste Si Ne cherche pas le chaos est un livre sur le silence, c’est aussi un formidable roman d’amour entre un père et sa fille. Malgré les non-dits, la relation entre les deux personnages est complice, intense, solide. Elle est également nourrie par l’amour des chevaux et par la seule richesse chilienne que Pablo a transmise à Victoria : la poésie. Les mots de Victor Jara, Pablo Neruda, Fernando Alegria ou Violetta Parra ne se contentent pas d’accompagner les personnages : ils les ont forgés. Leurs paroles rythment également le « jeu de piste », de Santiago à Valparaiso, auquel Pablo, obligé de retourner sur le sol chilien après plus de 30 ans d’exil, va bien devoir se soumettre. Récompensée en 2025 par le prestigieux prix Astrid-Lindgren – que l’on présente souvent comme le « Nobel » de la littérature jeunesse –, Marion Brunet dépeint à la fois les fantômes qui hantent Pablo et l’empêchent de se livrer, et l’aspiration légitime de sa fille à connaître le passé pour construire son avenir. Délicatesse Peu à peu, les zones d’ombre commencent à s’éclaircir. Et c’est avec beaucoup de sobriété, de pudeur et de tendresse, trois traits de caractère indissociables de son héros, que la romancière lève peu à peu le voile sur ce qu’a vécu Pablo. Une délicatesse que l’on retrouve dans les derniers chapitres du livre, où l’on découvre pourquoi Victoria s’appelle ainsi. Infiniment touchante, la fin du roman est tout simplement magnifique. Tout en rappelant que les peuples ne tirent pas toujours toutes les leçons de l’Histoire : le livre se termine au moment de l’élection de José Antonio Kast, président d’extrême droite qui assume ouvertement son admiration pour l’héritage d’Augusto Pinochet. ► Ne cherche pas le chaos, Marion Brunet (Albin Michel)

  7. 11 oct.

    «La méthode» de David Djaïz, l’hygiène du pire

    Un premier roman saisissant qui raconte une histoire vraie : un vaste projet d’extermination canine au début du XXè siècle, qui porte en lui les gênes des génocides à venir. Normalien, énarque et diplômé en philosophie politique, David Djaïz s’est fait connaître à travers plusieurs essais. Si La méthode est son premier roman, force est de constater que le récit, inspiré par un événement peu connu de l’Histoire du XXè siècle, résonne comme une mise en garde et pose bien des questions. Vétérinaire et microbiologiste nourri au lait des Lumières Au cœur de l’intrigue, un scientifique français qui a réellement existé : Paul Remlinger, vétérinaire et microbiologiste nourri au lait des Lumières scientifiques du laboratoire de Louis Pasteur en personne ! Six ans après la découverte du vaccin contre la rage, le sous-fifre qui a côtoyé le maître et ses apôtres -qui ne lui accordaient qu’une attention toute relative- s’installe sur les bords du Bosphore. Mission : monter et diriger l’Institut antirabique de Constantinople. Plan d’extermination des chiens errants En 1910, les autorités ottomanes, soucieuses d’assainir la ville et de se rapprocher des standards occidentaux d’hygiène publique, lui proposent de mettre au point un plan d’extermination des chiens errants qui pullulent -on en dénombrait plus de cent mille-. Malgré ses doutes éthiques, et avec la complicité d’un homme d’affaires belge peu scrupuleux -nommé De Meesmaeker, comme le personnage de Gaston Lagaffe-, Paul Remlinger va petit à petit mettre au point une méthode basée non pas sur les traditionnels poisons, mais sur le gaz « plus propre, plus silencieux ». Peu à peu, les barrières morales tombent, car l’efficacité et la logistique l’emportent. « Sont-ils encore des hommes, ceux-là qui appellent « cabane » une chambre où le gaz apprend à tuer sans faire de bruit ? » interroge l’écrivain. L’horreur peut prendre plusieurs visages La méthode retenue par les autorités ottomanes ne sera finalement pas celle-là. Celle qui sera appliquée n’en sera pas moins inhumaine, en témoigne le dernier chapitre du roman, signe que l’horreur peut prendre plusieurs visages. Néanmoins, si cet épisode véridique annonçait peu ou prou les génocides du siècle ? Celui des Arméniens en 1915 -dont le principal organisateur, Talaat Pacha, était le ministre de l’Intérieur de l’Empire ottoman- est expressément cité dans l’épilogue ; ce n’est pas le cas de la « solution finale » adoptée par le Troisième Reich contre les Juifs européens, mais nombre de lecteurs y penseront forcément. D’autant que David Djaïz introduit dans son récit un ami allemand de Remlinger, cadre au sein du géant allemand de la chimie BASF, qui deviendra un des piliers du conglomérat IG Farben, qui fournira le sinistre Zyklon B. La méthode, David Djaïz (Stock).

  8. 10 oct.

    «Bientôt le jour» de Julie Bertin, planches à destins

    Qu’est-ce qui nous pousse à changer de vie ? Écrite à partir de témoignages récoltés en France et à l’étranger, une pièce de théâtre chorale et plurilingue fait surgir les instants de bascule. Ils sont sept, hommes et femmes qui, tour à tour, assis sur des chaises en avant-scène, viennent livrer au public ce qui les a poussés un jour à transformer le cours de leur vie. Instinct de survie, besoin de respirer, aspiration à être soi-même, appel de l’amour ou de la liberté… Quelles qu’en soient les raisons, les personnages viennent partager au public l’acte fondateur qui les a fait entrer dans une nouvelle vie. Ce « soulèvement » pour reprendre le mot du philosophe français Georges Didi-Huberman dont l’essai Désir désobéir : ce qui nous soulève a inspiré le travail de Julie Bertin.  Parole documentaire et fiction Le spectacle - conçu, écrit et mise en scène par la cofondatrice de la compagnie Le Birgit Ensemble- mêle parole documentaire et fiction. D’emblée, elle qui explique sa démarche en voix off : le recueil de témoignages pour « cerner ce moment où le corps se soulève » pour « s’arracher à sa vie », mais aussi la liberté pour l’autrice de reprendre ou non ce qui lui a été raconté, et d’imaginer le reste. Rencontre métissée par les cultures et les langues À partir de ce matériau collecté dans sept pays et dans sept langues (camerounais, hindi, anglais, allemand, espagnol, italien et français), Julie Bertin tisse sept récits de vie qui, en s’entrecroisant, dessinent un monde d’espoirs et de possibles à la portée de tous. On passe ainsi d’une histoire à l’autre pour mieux y revenir, en deux heures d’une rencontre métissée par les cultures et les langues : plus le spectacle avance, plus les langues maternelles (avec surtitrage) s’ébrouent librement sur le plateau du théâtre. Sans nuire le moins du monde au naturel et à la justesse des incarnations. Dimension dramatique, poétique et universelle L’Autrichienne Monika (Caroline Arrouas) coupe les ponts avec son mari infidèle, l’Indienne M. (Fareen Aslam) se débarrasse du poids des traditions pour s’installer à Rome et épouser son grand amour, le Camerounais Amadou (Heza Botto) prend conscience et dénonce les errements écologiques qui accompagnent l’exploitation forestière dans  son pays, l’Espagnol Eduardo (Robin Causse) lâche la boutique familiale pour vivre son homosexualité, l’Américaine Anastasia (Loïc Riewer) renie la foi de ses parents et quitte son église évangélique, l’Italienne Roberta (Gaia Singer) retrouve son oxygène en s’exilant au Nigeria… Quant au Français Maxime (Morgane Nairaud), il fugue du Centre Éducatif Fermé pour aller voir la mer. Autant de personnages qui, un jour, pour des raisons différentes, soudainement ou plus progressivement, ont osé prendre leur destin en main. Pour le meilleur. La scénographie de James Brandily - un mur mordoré, des lumières rougeoyantes et un sol recouvert de terre dans lequel les personnages puisent des objets décisifs pour leur nouvelle vie - et le travail chorégraphique réalisé avec Lucía García Pullés donnent aux différents parcours intimes et personnels une dimension dramatique, poétique et universelle. Bientôt le jour, de Julie Bertin / Le Birgit Ensemble, jusqu’au 11 octobre au Théâtre Gérard Philipe-CDN de Saint-Denis, et du 15 au 17 octobre 2026 à la MAC-Créteil.

À propos

Jean-François Cadet raconte avec des mots et avec des sons comment – à travers leurs œuvres – les écrivains, les dessinateurs et scénaristes, les metteurs en scène, les comédiens, les cinéastes, les plasticiens ou les musiciens se font l’écho des soubresauts, des débats, des grandes figures et des tendances du monde d’hier, d’aujourd’hui, et peut-être de demain. Réalisation : Alexandre Cayuela. (Diffusions toutes cibles : le samedi et le dimanche à 18h40 TU). 

Plus de contenus par RFI

Vous aimeriez peut‑être aussi