À Madagascar, le cuir de zébu et le raphia sont deux matières bien connues des artisans. Mais leur potentiel ne s’arrête pas aux objets traditionnels pour touristes. Aujourd’hui, de jeunes créateurs cherchent à les transformer localement en accessoires haut de gamme et à conquérir les marchés internationaux. À Antananarivo, une entreprise mise sur un savoir-faire maîtrisé de bout en bout, du tannage du cuir au dernier point de couture, avec l’ambition de montrer son potentiel aux enseignes de luxe et maisons de couture qui se fournissent déjà sur l’île en produits semi-finis. De notre correspondante à Antananarivo, « Est-ce que les peaux sont prêtes, Lucien ? » « Non, pas encore, répond Lucien. Celles-là ont encore besoin d’une dizaine de jours supplémentaires de trempage. » Dans le quartier d’Andraisoro, une vingtaine de peaux de zébu sont immergées dans un mélange d’eau et d’écorces d’arbres. Elles doivent tremper au minimum 21 jours dans ce bassin de tannage végétal pour gagner en souplesse. Ici, le brassage se fait aux pieds et à la main. C’est la première étape de fabrication des sacs de Saravea, une entreprise créée en 2025 par deux jeunes femmes : « L’idée est partie de créer et de montrer au monde qu’on peut réaliser des produits d’exception made in Madagascar », explique Ando Rasolonjatovo, À 37 ans, elle est l’une des deux cofondatrices. Avec Domoina, elles dessinent des sacs qui mêlent cuir et raphia : « On a des raphias qui sont teints avec les feuilles de manioc. C’est ce qui donne cette couleur verte. Ce jaune-là, c’est teint avec du curcuma. Ça, c’est le premier bain, c’est plus foncé… et après le deuxième, le troisième bain, ils sont plus clairs. » Si le raphia fait l’objet d’une sélection minutieuse, les deux femmes ont surtout concentré leurs efforts sur la maîtrise du cuir. « Le cuir de zébu est très difficile à manier. On voulait un cuir très souple et sans odeur. C’est pour ça qu’on fait nous-mêmes notre propre tannage, poursuit-elle. Là, je vous emmène au cœur de notre atelier. Tous ces rouleaux sur les étagères, ce sont les peaux qu’on a tannées dans le bassin. Elles sont sèches, et prêtes à être parées. » « Nassa, tu as fini le traçage ?, demande Lucien. Ok, alors mets-toi, s’il te plaît, à la découpe pour le parage. » Selon Ando, Lucien est leur chef d’atelier : « C’est grâce à lui que nos idées prennent vie. Il nous a tout appris. » Du manuel dans chaque pièce Chaque pièce passe encore par des gestes entièrement manuels, jusqu’à la couture. « Une de nos autres spécificités, c'est le point sellier, dit Ando. Ce sont des points troués un à un à la main, puis cousus à la main aussi avec deux aiguilles en va-et-vient. Et ça, c’est le top pour la durabilité. » Cette exigence répond à une ambition : exporter un produit fini. L’artisanat malgache a généré 32 millions d’euros d’exportations en 2024, dont 58 % pour les produits à base de fibres végétales. Sur l’île, près de 70 % du raphia exporté quitte encore le pays sans avoir été transformé. « Ce qui nous démarque [de nos concurrents], ce sont surtout nos modèles, assez vintage, qui sortent des basiques, des cabas ordinaires. Notre objectif, c’est clairement de faire de l’export et d’obtenir des contrats de grandes marques pour des sous-traitances. » « Ce qui me plait avec cette ambition, c’est de partager ce savoir-faire précieux, opine Lucien. Former les jeunes, j’aime ça. Parce qu’une fois dans le tombeau, ce savoir-faire ne servira plus à rien. » À Saravea, le pari est donc double : faire monter en gamme des matières malgaches encore largement exportées à l’état brut, et surtout transmettre les gestes qui permettent de leur donner davantage de valeur.