Menaces sur l’information

Chaque année, la liberté de la presse est soumise à une pression croissante à travers le monde. Selon le dernier rapport de l'ONG Reporter sans Frontière, publié en mai 2024, plus de la moitié de la population mondiale vit dans des environnements extrêmement hostiles à la liberté d'expression journalistique, où exercer ce métier représente un danger pour la vie et la liberté. Pour illustrer ce constat alarmant, la chronique « Menaces sur l'Information » vous invite à découvrir les défis auxquels sont confrontés les journalistes dans le monde, à travers des portraits de ceux qui ont affronté la répression de la liberté d'expression et qui y ont parfois laissé la vie. Chaque récit met en lumière les enjeux cruciaux de notre époque pour une presse libre et indépendante.  Diffusion : tous les samedis à 6h17, 7h53 et 18h17 TU. 

  1. 2d ago

    Somalie: les journalistes pris pour cibles pour avoir raconté l’histoire de Sadia

    Elle est aujourd’hui libre, après plusieurs mois de détention. En Somalie, Sadia Moalim Ali, conductrice de taxi et militante, dénonçait sur les réseaux sociaux la hausse des prix, les expulsions forcées et les violences faites aux femmes. Elle affirme avoir été torturée en prison. Les journalistes qui ont osé raconter son histoire sont devenus à leur tour des cibles. L’un d’eux a dû fuir le pays. Le récit de Christina Okello.   Le 8 mai 2026 reste gravé dans la mémoire de Mohamed Bulbul. Ce journaliste somalien couvre l’affaire Sadia Moalim Ali. Ce soir-là, il est avec deux confrères. Il raconte : « Nous avons été attaqués dans un restaurant à Mogadiscio. Nous avons été violemment frappés, puis conduits au bureau du chef de la police. Là on m'a laissé le choix entre trois options : travailler avec eux et accepter leur argent ; quitter le pays ; ou, si je refusais les deux, être tué. » Mohamed Bulbul décide de quitter la Somalie. Il laisse derrière lui ses parents et ses deux enfants. Son tort ? Avoir raconté l’histoire de Sadia Moalim Ali, une conductrice de taxi arrêtée après avoir dénoncé sur les réseaux sociaux la hausse des prix et les abus du pouvoir. Elle affirme avoir été torturée en prison. Son témoignage est relayé dans la presse internationale. À lire aussiSomalie: colère suite à la violente répression de manifestations contre des expulsions dans la capitale Le 25 juin, les pressions touchent aussi les journalistes venus couvrir son procès. Abdalle Mumin, secrétaire général du Syndicat des journalistes somaliens, raconte l’arrestation de son confrère Abdukadir Abukar Ali : « Il a été arrêté par la police au contrôle de sécurité du tribunal. Son téléphone et sa caméra ont été confisqués. Il a été emprisonné et interrogé, puis libéré après trois jours. Il nous a expliqué pourquoi il avait été arrêté. Ce matin-là, dans une courte vidéo sur l’affaire Sadia, il avait posé une question : aurait-elle droit à un procès équitable ? » Ce jour-là, Sadia Moalim Ali est condamnée à trois ans de prison. La condamnation sera annulée en appel. Libérée début août, elle quitte elle aussi le pays. Mais pour les journalistes restés sur place, la peur demeure. Abdalle Mumin : « Des journalistes, dont mes collègues, s’autocensurent pour éviter les problèmes avec la police, les milices ou les autorités locales. Cela a aussi un impact sur les droits humains. Quand les journalistes ont peur de couvrir certains sujets, plus personne n’ose parler. » Pour continuer à enquêter librement sur les abus du pouvoir, les journalistes en Somalie n’ont plus d’autre choix que l’exil, déplore Abdalle Mumin.  Sadia Moalim Ali, elle, mesure ce qu’elle doit à ceux qui ont raconté son histoire. « Sans vous, je ne serais pas libre aujourd’hui. Si vous n’aviez pas rapporté les faits avec exactitude et dit la vérité sur mon affaire, si vous n’aviez pas fait connaître au monde l’injustice que je subissais, je n’aurais pas retrouvé ma liberté. Je veux que les journalistes continuent à raconter l’histoire de tous ceux qui ont été injustement privés de leur liberté. » En Somalie, informer a un coût. Le silence aussi. À lire aussiSomalie: manifestation et indignation après un viol filmé et diffusé sur les réseaux sociaux

  2. Oct 23

    Présidentielle au Brésil: la presse craint une victoire de Flavio Bolsonaro

    Ce dimanche 25 octobre 2026, s'affronteront au Brésil le président sortant de gauche, Lula, et le candidat d’extrême droite, Flavio Bolsonaro, fils de l’ancien président Jair Bolsonaro. Dans les médias brésiliens, l’inquiétude grandit face au risque d’un retour de l’autoritarisme et à ses conséquences pour la liberté de la presse. D’autant que, pendant cette campagne, plusieurs journalistes ont été la cible d’attaques.  De notre envoyé spécial au Brésil, La semaine dernière, 55 médias indépendants brésiliens en ligne ont publié un éditorial commun pour défendre la démocratie et la liberté de la presse. Leurs craintes : voir reprendre les représailles et les intimidations dont les médias ont été victimes sous la présidence de Jair Bolsonaro si son fils Flavio est élu. Une inquiétude justifiée selon Artur Romeu, directeur du bureau Amérique latine de Reporters sans frontières. « La candidature de Flavio Bolsonaro reprend en grande mesure l’héritage politique de son père et capitalise sur cet héritage, souligne-t-il. Et il incarne en fait le mouvement de l’extrême droite, aussi incarné par le bolsonarisme, par ce qu’a représenté Jair Bolsonaro dans le paysage politique brésilien. » Selon la Fédération nationale des journalistes brésiliens, plus de 1 400 cas de violence et d’agressions contre des journalistes ont été recensés sous la présidence de Jair Bolsonaro entre 2019 et 2022. C’est trois fois plus que les années précédentes. Et cette violence, notamment verbale, a de nouveau marqué la campagne présidentielle. C’est ce qu’a constaté Reporters sans frontières en surveillant les plateformes X et Instagram. « Nous avons répertorié autour de 3,5 millions de publications sur ces deux réseaux sociaux et, dans cet univers, plus de 14 000 attaques : stigmatisations, attaques verbales, insultes, tout ce que vous pouvez imaginer en termes de discours violent vis-à-vis de la presse, alerte Artur Romeu. Donc plus de 14 000 publications qui portaient ce discours. » À lire aussiPrésidentielle au Brésil: l’IA comme arme de propagande et de désinformation « Des lynchages en ligne » Les conséquences de ces attaques verbales et de ces intimidations étaient déjà visibles sous le gouvernement de Jair Bolsonaro. De nombreux journalistes ont notamment dû renoncer à publier certains contenus sur les réseaux sociaux. « C’était assez impressionnant à quel point pas mal de journalistes ont dû fermer leurs comptes sur les réseaux sociaux pour échapper à des lynchages en ligne », poursuit le directeur du bureau Amérique latine de Reporters sans frontières. Dans leur éditorial commun, les 55 médias rappellent une évidence : pour juger l’action d’un gouvernement, les citoyens ont besoin d’une presse libre. Et cette presse a besoin d’institutions capables de protéger son travail. Flavio Bolsonaro, lui, n’a pas réagi publiquement à cet éditorial. À lire aussiPrésidentielle au Brésil: une campagne d'entre-deux-tours aux allures de guerre sur les réseaux sociaux

  3. Oct 10

    En Égypte, une rédaction entière réduite au silence

    Fin septembre, l'ensemble des journalistes du média en ligne Matsadaash ont été arrêtés. Détenus pendant cinq jours et torturés, selon leurs dires, ils sont poursuivis par la justice égyptienne pour terrorisme et diffusion de « fausses informations ». Plus de 80 organisations, parmi lesquelles Human Rights Watch, Reporters sans frontières et le Comité pour la protection des journalistes, exigent leur libération immédiate. Un appel presque vain. La nuit est à peine tombée sur le Caire. Le journaliste Mohamed Ashraf Abu Emeira est chez lui, dans la soirée du lundi 28 septembre, quand des policiers en civil perquisitionnent son domicile. Ils le placent en garde à vue. Sans aucune explication. Ses cinq autres collègues sont arrêtés le lendemain. En moins de 24 heures, c'est toute la rédaction du média indépendant Matsadaash (« N'y croit pas » en arabe) qui est démantelée. Ce média en ligne, spécialisé dans le fact-checking, n'hésitait pas à remettre en cause les déclarations du gouvernement. Une liberté qui ne passe plus en Égypte, où le régime d'Abdel Fattah al-Sissi censure toute information critique. Lobna Darwish travaille pour l’ONG Initiative égyptienne pour les droits individuels, dont les avocats représentent les six journalistes. Elle raconte, depuis le Caire, leurs conditions de détention : « Ils ont été maintenus en secret sans pouvoir contacter ni leurs avocats ni leurs familles, pendant près de cinq jours. Lorsqu’ils ont comparu devant le parquet, plusieurs d’entre eux ont déclaré avoir été torturés durant leur détention. Des coups, des décharges électriques, et des menaces contre leur famille... Tout ça les yeux bandés et les mains menottées pendant des jours. Plusieurs ont aussi été contraints d’être filmés en train de faire de faux aveux, qu’ils lisaient sur des feuilles remises par la police. » De leur côté, les autorités égyptiennes nient toute forme de torture. Mercredi 7 octobre, la justice tranche : les six journalistes sont inculpés d'infractions liées au terrorisme, accusés d'avoir reçu des financements de l'étranger pour diffuser de « fausses informations », et de travailler pour les Frères musulmans. « Prétendre que des personnes ont des liens avec les Frères musulmans est une tactique courante. Elle est utilisée pour dissuader toute solidarité envers les personnes arrêtées, et pour les priver de leurs droits fondamentaux, comme le droit à un procès équitable et à une procédure régulière », déplore Lobna Darwish De nouvelles accusations pour prolonger les détentions Vingt-cinq journalistes sont à présent emprisonnés en Égypte, selon Human Rights Watch. Bassam Khawaja, responsable de l'ONG dans la région, dénonce des emprisonnements à rallonge. « Il arrive que lorsque des personnes sont condamnées, souvent à l'issue de procès inéquitables ou de procès collectifs, les autorités refusent de les libérer à l'issue de leur peine, explique-t-il. On leur inflige par exemple de nouvelles accusations quasi identiques afin de les maintenir en détention plus longtemps. » Malgré la libération d’un journaliste et d’un blogueur en 2026, jamais, au cours de la dernière décennie, la répression contre la presse n’a atteint un tel niveau dans le pays, souligne Bassam Khawaja. « Quand on est prêt à arrêter toute une rédaction et à la faire disparaître, quand on s’en prend aux écrivains, aux économistes, aux dessinateurs, il est impossible de prétendre qu’il existe quoi que ce soit qui ressemble aujourd'hui à la liberté d’expression en Égypte. Beaucoup de journalistes doivent désormais opérer en exil. » L’Égypte est 169ème sur 180 au classement de Reporters sans frontières sur la liberté de la presse. Le pays a perdu dix places depuis l’arrivée au pouvoir d'Abdel Fattah al-Sissi, en 2013.

  4. Oct 3

    Biélorussie: quatre journalistes libérés, 17 autres toujours détenus

    Quatre journalistes biélorusses ont retrouvé la liberté le 16 septembre dernier, à la faveur d’une amnistie obtenue grâce à l’intervention de la diplomatie américaine. Mais leur libération a immédiatement été suivie d’une expulsion et d’un exil forcé. Si Reporters sans frontières (RSF) salue ces libérations, l’organisation dénonce le maintien en détention de 17 autres journalistes et professionnels des médias, toujours incarcérés en Biélorussie.   Le 16 septembre dernier a marqué la fin de plusieurs années de calvaire pour quatre journalistes biélorusses. Mais, dès leur libération, ils ont été contraints de prendre le chemin de l’exil, sans savoir quand ils pourront regagner leur pays. Les libérations de Lioudmila Tchekina, Dzmitry Navajylau, Andreï Aliaksandrau et Kyril Pazniak ont été obtenues grâce à l’intervention des États-Unis, qui proposent au régime d’Alexandre Loukachenko un assouplissement de certaines sanctions en échange de la libération de prisonniers politiques. Parmi les quatre journalistes libérés figure Lioudmila Tchekina, l’ancienne directrice de l’un des principaux sites d’information du pays, fermé en 2021. Son ancienne rédactrice en chef, Maryna Zolatava, a elle-même passé plusieurs années en prison avant d’être libérée. Elle vit aujourd’hui en Pologne et témoigne pour RFI du traitement infligé à son ancienne collègue durant leur détention. « Nous avons été arrêtées en mai 2021 et condamnées à 12 ans de prison. J’ai eu la possibilité de voir Lioudmila à plusieurs reprises lorsque nous étions incarcérées. Elle était toujours d’un grand soutien, souriait tout le temps et gardait le moral. Je pense qu’elle a été soumise à un “traitement spécial” dans la colonie pénitentiaire, parce qu’elle avait toujours le courage de dire ce qu’elle pensait lorsque quelque chose ne lui plaisait pas. En début d’année, avant d’être libérée, elle a passé cinq jours en cellule d’isolement. Je peux vous dire que c’est une forme de punition très dure. » « Un carrousel répressif » Reporters sans frontières a salué l’annonce de ces libérations tout en rappelant que d’autres journalistes restent arrêtés et incarcérés par le régime d’Alexandre Loukachenko. Au pouvoir depuis 32 ans, le président biélorusse se sert des personnes détenues comme d’une monnaie d’échange pour obtenir un assouplissement des sanctions américaines. Jeanne Cavelier, responsable du bureau Europe de l’Est de Reporters sans frontières, dénonce le « carrousel répressif » qui se cache derrière ces libérations au compte-gouttes. « Le régime libère certains journalistes tout en continuant à arrêter, poursuivre et condamner d’autres journalistes. On donne l’impression d’une ouverture. Mais, en réalité, la machine répressive continue de fonctionner. Et aujourd’hui encore, 17 journalistes et professionnels des médias sont derrière les barreaux au Bélarus. » Aujourd’hui, la majeure partie des journalistes indépendants biélorusses vivent en exil. Certains ont été contraints de renoncer à leur métier, tandis que d’autres tentent de continuer à l’exercer dans des conditions particulièrement difficiles. Sur place, les sources d’information se raréfient, notamment en raison de la répression exercée par les autorités. « Les journalistes en exil ne peuvent pas interviewer des personnes qui vivent en Biélorussie, pointe Maryna Zolatava, car ces personnes pourraient ensuite être poursuivies et punies. Quand j’étais en prison, j’ai rencontré trois femmes qui ont été condamnées à plusieurs années de prison simplement pour avoir donné des interviews ou coopéré avec des médias indépendants. » Selon Reporters sans frontières, près de 400 journalistes ont été victimes d’arrestations injustifiées depuis 2020, tandis qu’au moins 600 ont été contraints de fuir leur pays. Cet exil ne les met toutefois pas totalement à l’abri d’éventuelles représailles. Les autorités biélorusses n’hésitent pas à saisir leurs biens sur place, à cibler leurs proches ou encore à lancer des mandats d’arrêt internationaux afin de compliquer leurs déplacements et leurs démarches administratives à l’étranger.

  5. Sep 26

    La désinformation climatique comme arme géopolitique

    La désinformation climatique peut en effet provenir de divers acteurs des énergies fossiles, de la Big Tech, ou encore d'acteurs étatiques, selon une note publiée en mai dernier par l’Observatoire Défense & Climat.  Ce qu'on appelle la désinformation climatique concerne des contenus faux ou trompeurs, diffusés avec l'intention de tromper ou dans un but lucratif ou politique. Des contenus qui peuvent donc causer un préjudice public. Une pratique ancienne, explique Mathilde Jourde, co-directrice de l'Observatoire défense et climat et responsable du programme Climat, environnement et sécurité à l'Iris : « La désinformation climatique, c'est quelque chose qui existe déjà depuis les années 50-60. En fait, on a des entreprises de l'industrie fossile notamment, qui ont cherché très tôt à semer le doute. Et depuis, on a une désinformation qui va être autour, par exemple, de la transition énergétique, des énergies renouvelables, qui va chercher du coup à remettre en question les alternatives aux énergies fossiles. Et donc, l'objectif de ça, c'est de maintenir le statu quo carboné et de faire en sorte qu'on ne change pas nos modes de vie, nos modes de consommation. » La désinformation climatique peut alors être utilisée comme une arme géopolitique pour défendre certains intérêts étatiques. C'est ce que raconte Mathilde Jourde, elle a notamment étudié la désinformation climatique provenant de la Russie et des États-Unis : « On a ce même ciblage des institutions européennes dans le cas russe et dans le cas américain – les mêmes, disons, sujets qui vont être ciblés principalement à peu près 70 % dans le cas des États-Unis et, je crois, plus de 80 % dans le cas de la Russie – : les politiques énergétiques et climatiques européennes, dont le Green Deal. » Les sciences du climat sont aussi visées par-delà les informations, tout comme les événements climatiques extrêmes, souligne la codirectrice de l'Observatoire défense et climat, comme lors des inondations à Valence, en Espagne, en 2024 : « On a vu qu'il y avait des relais russes qui repartageaient des fausses informations. Et ces fausses informations, c'était par exemple des faux numéros d'urgence qui étaient relayés sur les réseaux sociaux. Il y avait aussi des fausses nouvelles qui disaient par exemple qu'il y avait des milliers de morts qui étaient cachés dans des parkings par les autorités. » Fact-checking et pré-bunking, un rempart contre les fake news Au-delà de ces tentatives de désinformation climatique, des fake news peuvent donc se retrouver relayées et diffusées, notamment par des médias. Il faut donc mettre en place de bonnes pratiques journalistiques dans les rédactions, mais pas seulement, explique Pallavi Sethi, chargée d'études au Grantham Research Institute au Royaume-Uni : « Le fact-checking, c'est en effet très important. Cela aide à clarifier ou vérifier aussi ce qui est une information authentique d'un contenu trompeur ou inexact. Mais on ne peut pas seulement se reposer là-dessus. Les médias doivent soutenir un journalisme indépendant et fort. Il faut aussi mettre en place ce que l'on appelle le pré-bunking, c'est-à-dire que vous entraînez le public pour qu'il soit capable d'identifier une fake news. » Et ces recommandations sont encore plus nécessaires à l'ère du numérique, où la diffusion de l'information n'a jamais été aussi rapide.

  6. Sep 19

    Une «guerre cognitive»: comment Moscou forme des journalistes étrangers pour exercer une influence durable

    Former des journalistes étrangers, leur apprendre à produire davantage de contenus grâce à l’intelligence artificielle et diffuser ainsi les récits du Kremlin jusque dans des pays où les médias russes sont sanctionnés... Selon un rapport de l’Institut américain pour l’étude de la guerre (ISW), Moscou construit un réseau mondial de professionnels des médias, notamment en Afrique et en Asie. Une stratégie d’influence pensée sur plusieurs générations, une stratégie connue sous le nom de « guerre cognitive ». Ils sont étudiants, journalistes, influenceurs sur les réseaux sociaux. Ils viennent d’Afrique, d’Asie, d’Amérique latine ou encore de l’ex-espace soviétique. Et ils sont de plus en plus nombreux à suivre les formations proposées par les médias d’État russes. SputnikPro, le projet d'éducation lancé par l'agence russe interdite de diffusion en Europe, se vante ainsi d'avoir formé plus de 15 000 journalistes depuis 2018. L'académie de Russia Today, autre média d'État russe sanctionné en Occident, affirme en avoir formé plus de 7 000 depuis son lancement en 2024.  Pour Nataliya Bugayova, directrice du rapport et chercheuse à l’Institut américain pour l’étude de la guerre, ce réseau est désormais au cœur de la stratégie d’influence du Kremlin : « La Russie tente de constituer un réseau mondial de personnes qui diffuseront des messages en son nom, même lorsque les médias russes font l'objet de restrictions ou de sanctions. » L’objectif dépasse la simple désinformation, dit-elle, Moscou cherche à influencer la manière dont les publics analysent les événements et, à terme, leurs décisions. En Afrique et en Asie, ces formations servent notamment à discréditer l’Occident ou à imposer le récit russe sur la guerre en Ukraine.  L’IA, nouvel outil d’influence Et depuis deux ans, un nouvel outil prend une place centrale : l’intelligence artificielle. Sur au moins 50 formations organisées entre 2025 et 2026, la moitié comprenait un module consacré à l’IA : création de contenu, gestion des réseaux sociaux, accélération des tâches éditoriales. « L’intégration de l’IA peut permettre à la Russie d’augmenter sa production de contenus et de diffuser les récits du Kremlin à une échelle bien plus vaste », explique Nataliya Bugayova. Former les jeunes pour durer Autre priorité : les jeunes. Rien qu’au premier semestre 2026, Sputnik Pro et l'Académie Russia Today ont organisé au moins 14 formations dans des universités étrangères, notamment en Chine, en Tanzanie, au Niger ou aux Philippines. Certains des meilleurs participants peuvent ensuite décrocher un emploi dans un média lié au Kremlin. « La guerre cognitive russe s’inscrit sur plusieurs générations. Certains récits officiels peuvent rester en sommeil pendant des années, puis être réactivés au moment opportun. » Une influence de long terme, donc, portée non plus seulement par des médias russes clairement identifiés, mais par des voix locales, formées par Moscou et beaucoup plus difficiles à repérer.

  7. Sep 12

    Milices numériques anti-journalistes au Burkina Faso

    Menaces sur l’information s’intéresse aujourd’hui au harcèlement des journalistes dans l’Alliance des États du Sahel (AES). Au Burkina Faso et au Mali, des réseaux de soutien à la junte utilisent les réseaux sociaux pour désigner des journalistes comme des ennemis. En mai 2026, Reporters sans frontières (RSF) a enquêté sur l’un de ces réseaux au Burkina Faso. Derrière les vidéos de propagande et les campagnes de harcèlement, certains journalistes ont été envoyés de force sur le front, voire emprisonnés. Amadou Diorouga Balde, pour RFI.    Quarante ans de carrière, Issaka Lingani est directeur de publication de l’hebdomadaire L’Opinion, au Burkina Faso. À Ouagadougou, cet éditorialiste est connu pour son franc-parler contre le régime d’Ibrahim Traoré. Issaka est l’une des premières cibles du BIR-C : le Bataillon d’intervention rapide de la communication. Un réseau hybride, difficile à cerner, mais aux méthodes bien identifiées : propager, désigner des cibles, harceler. « Je recevais par jour une cinquantaine, une centaine d'appels, d'injures, de menaces et aussi des menaces physiques. Et on peut dire que ce sont véritablement des indicateurs, des indicateurs, des cibles de répression du pouvoir. Parce que moi, j'ai été par la suite réquisitionné pour aller servir au front à la suite d'une émission », raconte-t-il.  L’émission s’appelle « Presse Échos » sur BF1 TV, c’est l’une des plus populaires au Burkina Faso. Et les menaces contre lui vont ensuite se traduire en actes : des ordres de réquisition. «  La dernière excuse que j'ai eu à recevoir, c'était d'un individu et qui dit : "Bon, si j'étais Ibrahim Traoré, j'allais vous envoyer chercher tout de suite". La semaine qui suivait, j'ai été réquisitionné pour aller servir, tenez-vous bien, dans le village du président pour aider à la libération de la patrie », explique-t-il. Pour lui, le lien est direct. Issaka Lingani, lui, prend le chemin de l’exil. D’autres n’en ont pas eu la possibilité. Malgré une décision de justice déclarant ces réquisitions illégales, certains, comme Yacouba Ladji Bama, fondateur du média Bam Yinga, sont envoyés de force au front pendant plus de dix mois. Selon Reporters sans frontières, derrière ces réquisitions, le BIR-C joue un rôle central. Deux comptes Facebook se distinguent : Wangrin Zerbo, 59 000 abonnés, et Bationo de Kyon, plus de 223 000. À lire aussiBurkina Faso: les journalistes désormais contraints de suivre une formation militaire « C'est le cas d'Adama Siguiri aussi, qui se présente comme un écrivain, précise Arnaud Froger, responsable du pôle investigation de Reporters sans frontières, a mené l’enquête. Le ministre de la Défense fait partie également des membres actifs d'un point de vue coordination de cette milice numérique, qui opère à la fois sur le terrain de la désinformation et de la propagande, mais aussi sur le terrain du harcèlement numérique. » L’enquête remonte en effet jusqu’aux cercles du pouvoir. Après des raids numériques visant la journaliste de Sky News, Yousra Elbagir, le numéro du ministre de la Défense, Célestin Simporé, apparaît dans des conversations d’un groupe WhatsApp attribué au BIR-C par plusieurs sources. À ce stade, aucun élément ne permet toutefois d’établir un financement ou un soutien officiel de l’État à ce réseau. « Ce qui est certain, c'est qu'il y a non seulement un soutien explicite des autorités, mais il y a même une forme d'encouragement au développement de ce type d'activités », ajoute Arnaud Froger.  Le gouvernement a, en revanche, salué le rôle du BIR-C après la publication de l’enquête de RSF. Et le phénomène dépasse désormais les frontières du Burkina Faso. Au Mali voisin, d’autres réseaux pro-junte participent à la même mécanique : faire taire par la pression, harceler pour faire taire.

  8. Aug 29

    Au Venezuela, le séisme a révélé une censure toujours bien présente

    Au Venezuela, le double séisme qui a gravement touché, le 24 juin dernier, plusieurs régions du centre et de l’ouest du pays, a fait au moins 6 509 morts, selon un nouveau bilan du gouvernement par intérim. Mais aussi des milliers de disparus et d’importants dégâts. Une catastrophe que les populations affrontent avec un accès toujours limité à une information libre et indépendante. Car malgré la disparition du président Nicolas Maduro, enlevé par les États-Unis le 3 janvier dernier, la censure n’a pas disparu. Les associations de journalistes dénoncent des années de contrôle de l’information et de répression du journalisme. Elles appellent les autorités à rétablir en urgence l’accès aux médias et aux outils d’information. « Je suis certaine que si le séisme avait eu lieu avant le 3 janvier, la limitation d’accès aux zones sinistrées aurait été pire que ce que nous avons connu. Le contraste était saisissant. Nous, les journalistes, avons pu y accéder... », explique Delvalle Canelón, secrétaire de l’Ordre des journalistes du Venezuela. Il le reconnaît : avant le 3 janvier 2026, date de l’enlèvement de Nicolas Maduro par les États-Unis, jamais les journalistes n’auraient pu accéder aux zones sinistrées comme ils ont pu le faire après le séisme du 24 juin dernier. Mais cette ouverture nouvelle ne signifie pas la fin de la censure. La répression des journalistes et le contrôle de l’information, qui durent depuis de nombreuses années au Venezuela, n’ont pas disparu depuis que Delcy Rodríguez assure l’intérim du pouvoir. C’est ce qu’explique Alicia Quiñones, de PEN International, une organisation qui lutte pour la protection de la liberté d’expression dans le monde : « Même si on observe certains progrès, il y a toujours un dispositif mis en place contre la liberté d’expression, et qui s’inscrit dans un cadre juridique : c’est ce qui permet au gouvernement vénézuélien de restreindre et de criminaliser l’exercice de la liberté d’expression, d’association et de réunion pacifique. Ce système perdure et existe toujours ». Blocages des sites d'information Le séisme a exacerbé ces restrictions. Si Twitter a été partiellement débloqué, permettant aux journalistes et aux citoyens de s’informer rapidement après le séisme, au moins 65 sites d’information nationaux et internationaux restent bloqués dans le pays, explique Alicia Quiñones : « Nous avons recensé des blocages de sites d’information, de réseaux sociaux, d’applications de messagerie, des mesures de surveillance à l’encontre de personnes, des piratages, des logiciels malveillants, des attaques, des usurpations d’identité et des cas de "doxing" visant les voix critiques, y compris celles des journalistes. Lorsqu'il y a eu le tremblement de terre, les autorités vénézuéliennes ont fait ce qu’elles savent si bien faire : contrôler l’information. Bloquer les sites d’information. Et ces blocages ne portent pas seulement atteinte à la liberté d’expression – ce qui est une atteinte aux journalistes –, mais aussi au droit à l’information. Dans un contexte comme celui d’un tremblement de terre, cela peut s’avérer catastrophique, l'information peut réellement sauver des vies. C'est essentiel pour les citoyens d’avoir accès à l’information ». L’association Reporters sans frontières appelle les autorités à tout mettre en œuvre pour rétablir en urgence l’accès aux médias et aux outils d’information. Mais l’accès au pays reste lui aussi limité pour la presse internationale. Si beaucoup de journalistes étrangers ont finalement pu entrer au Venezuela après le séisme, RSF assure que l’incertitude demeure sur l’obtention des visas, des accréditations, des autorisations de déplacement et l’accès aux zones sinistrées. À lire aussiVenezuela: un mois après les séismes, le pays tente de se relever

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